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Baltasar Gracián

Il ne suffit pas d’avoir raison, avec un visage qui a tort

C’est une grande adresse de savoir-vivre que de savoir vendre du vent

Donner d’avance en cadeau, ce que l’on devra donner ensuite en salaire

Trouver le faible de chacun, c’est l’Art de manœuvrer les volontés

Ce n’est pas parce que l’on voit, qu’on a les yeux ouverts, ni parce que l’on regarde qu’on voit

C’est une tactique pour obtenir les choses, que de les mépriser. On ne les trouve pas en général quand on s’attache à les chercher

Savoir faire la bête, le meilleur savoir consiste à feindre de ne pas savoir, à chacun l’on doit parler sa langue

Saisir l’occasion, gouverner, discourir, tout doit se faire au cas par cas : vouloir quand on peut car le temps ni l’occasion n’attendent personne.

Art et figures du succès, traité composé de 300 aphorismes, 1647

Toute la connaissance qu’elle lui refuse à la naissance, elle la lui restitue au moment de mourir !

Où l’artifice n’intervient pas, la nature se pervertit.

Le Criticón

Les Chemins de la Philosophie
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Citations lues :
Apparence et réalité
Les choses ne passent pas pour ce qu’elles sont mais pour ce qu’elles paraissent. Rares sont ceux qui regardent à l’intérieur des choses et nombreux ce qui se satisfont des apparences. Il ne suffit pas d’avoir raison avec un visage qui a tort.
Masquer ses volontés
Les passions sont les brèches de l’âme. Le savoir le plus utile est l’art de dissimuler. Qui montre son jeu risque de perdre. Que l’attention du masque rivalise avec l’intention que l’on a de le démasquer. A œil de lynx, sépia et demi. Cachez vos goûts, de crainte qu’on ne les prévienne, soit en les contrariant, soit en les flattant.
Trouver le faible de chacun.
C’est l’art de manœuvrer les volontés. Il consiste plus en adresse qu’en résolution. C’est l’art de savoir par où l’on doit se glisser dans chacun. Il n’y a point de volonté sans passion particulière, et il y en a d’aussi différentes que les goûts sont divers. Tous les hommes sont idolâtres. Les uns de l’honneur, d’autres de goût, de l’intérêt, et la plupart du plaisir. L’habileté est donc de bien connaître ces idoles de la motivation. Percer le ressort efficace de chacun, c’est comme posséder la clé de la volonté d’autrui. Il faut aller au premier mobile, qui n’est pas toujours le plus élevé. Le plus souvent, c’est le plus bas, car en ce monde, plus nombreux sont les déréglés que ceux qui se règlent. Il faut donc d’abord prévenir l’humeur, sonder ensuite la parole et attaquer ensuite par le faible pour faire échec et mat au libre arbitre.

États de Gracián
Philippe Lançon, Libération, 8 décembre 2005

Les « Traités » de Baltasar Gracián sont précis, concis, incisifs et ténébreux.La morale de l’apparence du jésuite espagnol de l’âge baroque influença Nietzsche et Guy Debord.

Le dernier livre et unique roman de Baltasar Gracián, le Criticón, commence par un naufrage. Au moment où il croit mourir, Critilo, qui incarne la raison, se plaint de ce que la nature maltraite l’homme : « Toute la connaissance qu’elle lui refuse à la naissance, elle la lui restitue au moment de mourir ! » La vie est toujours derrière soi. Mais Critilo ne meurt pas et le roman qui suit est l’itinéraire picaresque du dépucelage social et intellectuel de ce survivant dans l’Espagne du XVIIe siècle. Critilo voyage en compagnie d’Andrenio, qui représente la passion. Le Criticón est celui qui critique tout, exagérément et sans cesse : l’auteur profite de son roman allégorique pour régler ses comptes avec le monde, son pays, les hommes. La vie est ici un travail obstiné de désenchantement. On naît dans l’illusion pour finir, pelant l’artichaut avec une amertume pleine de délices, au cœur de la désillusion : premier principe du monde baroque espagnol dont le père Gracián, jésuite orgueilleux et volontiers acerbe, est l’un des derniers massifs.

La littérature élève l’Espagne au moment où sa grandeur centralisée, culminant sous Philippe II, se pétrifie avant décomposition. Le soleil ne se couche jamais sur l’Empire hispanique, mais l’ombre gagne. La prose baroque déploie ses fastes dans cette sensation d’infini crépuscule. La première génération compte Gongora et Lope de Vega, nés en 1561 et 1562 ; la deuxième, Quevedo, né en 1580. Gracián appartient à la troisième, comme le dramaturge Calderón de la Barca : l’un est né en 1601, l’autre en 1602. A leur mort, la grande Espagne est ruinée. La France de Louis XIV commence à dominer l’Europe.

Le parcours existentiel et philosophique de Gracián ressemble à celui de Critilo et de son pays : du rêve de grandeur au sentiment de décadence sur fond d’immortalité ­ celle de Dieu, certes, mais surtout celle de l’art au plus haut niveau, puisque, second principe et corollaire du premier, annoncé dès l’entrée du Criticón : « Où l’artifice n’intervient pas, la nature se pervertit. » L’art est ce qui fixe la joie d’une humanité qui ne la mérite pas, mais l’exige. L’art de la déception selon Gracián est celui d’un spadassin éduqué : actif, rapide, elliptique, volontaire et allègre. L’homme universel qu’il célèbre « facilite la vie, communiquant le bonheur à ses proches. (…) Grand art que de savoir goûter ce qui est bon. Et puisque la nature fit de l’homme un monde abrégé de tout le naturel à cause de sa grandeur, que l’art en fasse un univers par l’exercice et la culture du goût et du savoir ».

Calatayud et Tolède
On a fait de Baltasar Gracián un modèle de cynisme. Rien n’est plus faux. Il prend peu à peu acte du monde tel qu’il est, et, dans une série de traités écrits pendant vingt ans, entend civiliser les hommes. D’une part, en vantant les vertus morales du héros, de l’homme de cour, puis de l’homme tout court, avant de finir par célébrer, pour une fois sous son nom et dans un style « naturel comme le pain » (Azorín), l’art de communier ; d’autre part, en ouvrant la chasse aux passions tristes, et à ces choses qui « abrègent la vie : la sottise et la méchanceté ». Sottise (necedad) est l’un des mots qui revient dans ses œuvres, allant et venant comme un yoyo.

Il n’aimait pas Don Quichotte, qu’il trouvait grotesque, mais sa postérité est grande. Schopenhauer l’a traduit. Nietzsche s’en est inspiré : la parabole de l’âne, dans l’Honnête Homme, annonce ce que le philosophe allemand fera de cet animal. L’âne se plaint sans cesse de son sort. Jupiter convoque la Fortune, une jolie femme, pour qu’elle se justifie. Elle regarde l’âne et répond, en réprimant un sourire : « S’il n’est qu’un âne, à qui la faute ? » Et tout le monde rit de l’animal que sa sottise a rendu tel. Encore a-t-il une vertu, nous dit Gracián : il est humble ­ chose « qu’on doit saluer chez un sot ».

L’humilité n’est pas une vertu baroque : selon l’auteur, elle est avant tout prêchée aux meilleurs par les envieux. Vladimir Jankélévitch étudie également les traités de Gracián : dans le despejo, l’allure, l’aisance, il voit sa notion de je-ne-sais-quoi. Clément Rosset, lui, fait de l’Espagnol un maître de l’antinaturalisme et Paul Valéry, dans Tel Quel, imite son intelligence elliptique.

Ses traités les plus fameux (le Héros, l’Honnête Homme, Oracle manuel et art de prudence) furent connus de son vivant en Europe. L’Oracle manuel avait la taille d’un livre de poche : ce chef-d’œuvre stylistique et intellectuel est un livre pratique et casuistique. Benito Pelegrín publie les 300 aphorismes non dans l’ordre numéroté, comme il est d’usage, mais par thèmes, pour en dégager les thèmes. En apparence, Gracián enseigne des règles de comportement et de savoir-vivre : son auteur a pensé le format pour qu’il puisse accompagner l’homme, au quotidien, dans son périple social. En réalité, il bouleverse la langue espagnole.

Ces traités ont souvent été traduits sous des titres différents. Oracle manuel et art de prudence était devenu l’Homme de cour. El Discreto, aujourd’hui l’Honnête Homme, traduction plus conforme au sens originel, a longtemps été l’Homme universel. Benito Pelegrín, professeur à l’université d’Aix et spécialiste de Gracián, retraduit et réunit aujourd’hui en un volume l’ensemble de ces textes. Du Héros (1637) à l’Art de communier (1655), on peut suivre ainsi, d’un bout à l’autre, une évolution intellectuelle et humaine que clôt, de 1651 à 1657, le Criticón. Le Criticón, qui ne figure pas dans ce recueil, est une immense grimace romanesque. L’auteur a vieilli. Il est déçu en ambition. Il ne sera ni précepteur du prince, ni bien en cour. Sous de faux noms, il règle donc ses comptes, célèbre ses mécènes, flatte ceux qui peuvent encore l’aider. Il dévoile surtout, de tirades en jeux de mots, la misère d’un monde qu’il renonce à éduquer. Borges a des mots très durs contre cette géniale incontinence finale : « Dans le roman pédagogique El Criticón, le personnage principal n’est ni Critilo ni Andrenio, et pas davantage les comparses allégoriques qui l’entourent, c’est le moine Gracián, avec sa génialité de nain, avec ses calembours solennels, ces salamalecs aux archevêques et aux grands, avec sa religion ombrageuse, ses apparences sirupeuses et son fond de fiel. »

Baltasar Gracián y Morales est né sous Philippe III près de Calatayud, aux confins de l’Aragon et de la Castille. Le poète Martial y était également né, vers 40 après J.-C. La ville, réinventée par les Arabes au VIIIe siècle, s’appelait alors Bilbilis. Gracián prétend que son sens très concentré de la formule s’inspire des épigrammes du poète latin. L’art d’écrire est un art de la jouissance et de la guerre : « La proposition doit avoir quelque chose de violent dans son sens, explique-t-il, pour causer une surprise ; vient ensuite la solution espérée, qui dénoue la tension. » Il signera parfois Gracián de Bilbilis.

Son père est médecin. On compte dix frères et sœurs. L’enfant fait ses humanités à Calatayud et à Tolède, où il suit l’un de ses oncles. En 1619, il entre à Tarragone au noviciat de la compagnie de Jésus. Ses études sont excellentes ; son travail sur l’éthique, célébré, son caractère, hautain et renfermé. Il devient prêtre en 1627. Après avoir enseigné pendant trois ans dans sa ville natale, il est envoyé près de Valence : premiers conflits avec les autorités, premières manœuvres. Il enseigne alors la théologie morale.

Revenu en Aragon comme confesseur et prédicateur, il écrit son premier livre, le Héros. Le livre est publié sous le pseudonyme de Lorenzo Gracián, infanzon (gentilhomme). Lorenzo est le prénom de l’un de ses frères. A l’exception de l’Art de communier, son unique et tardif livre religieux, Gracián publiera ses œuvres sous pseudonyme, sans l’autorisation de ses supérieurs. Ignace de Loyola exigeait cette autorisation ; elle n’aurait jamais été accordée à ces livres profanes. Mais la transparence du pseudonyme semble faite pour ne tromper personne : Gracián aime jouer, avec le sens, les mots, le pouvoir ; et il veut avoir du succès. Le pseudonyme qu’il utilisera pour publier le Criticón n’est pas plus obscur : García de Marlones est une anagramme de son nom (Gracián y Morales). Les jésuites savent à quoi s’en tenir. Ils s’en plaignent assez vite. On finira par lui imposer, à la fin de sa vie, une sorte de mutation-sanction. Certains conseilleront même de l’enfermer sans plume ni papier. En 1657, il demande à quitter la compagnie de Jésus. Il meurt un an plus tard sans avoir obtenu de réponse.

On lit beaucoup et aussitôt les livres de ce jésuite demi-fantôme. En 1655, un gentilhomme protestant, Antoine Brunel, décrit ainsi Calatayud : « Je n’y ai rien vu de considérable, si l’on ne compte pour quelque chose que j’y ai appris que c’était le lieu de naissance et de la demeure de Lorenzo Gracián Infanzon. C’est un écrivain de ce temps, fort renommé parmi les Espagnols. Il a mis à jour divers petits traités de politique et de morale ; et, entre ses ouvrages, il y en a qu’il intitule le Criticón, dont il n’y a que deux parties imprimées où, suivant les âges des hommes, il fait une espèce de satire de tout le monde assez ingénieuse ». Le Héros paraît en 1637, l’année du Cid : l’idée de grandeur est encore au coeur de l’homme ; mais cette grandeur doit savoir apparaître et vivre dans le regard et le cœur des autres. Elle est appliquée politiquement dans le livre suivant, à travers l’exemple édifiant du roi Ferdinand le Catholique : celui qui, avec la reine Isabelle, fit de l’Espagne le premier empire du monde. Le troisième livre, l’Honnête Homme, élargit le champ d’action : Gracián développe, à travers de nombreux apologues, les vertus morales et de plus en plus sociales qui font l’homme de bien et de bonne compagnie. Sa cible n’est plus le grand homme, mais tous ceux qui le liront. Le quatrième livre, Oracle manuel et art de prudence, est un recueil de 300 aphorismes. Il concentre et radicalise, sur le fond comme sur la forme, les enseignements de l’Honnête Homme. L’Espagne a perdu la Catalogne en 1640. Le royaume est secoué. Gracián est le miroir de son époque : il croit moins au héros, davantage à la débrouille. L’un de ses livres préférés est Guzman de Alfarache, le grand roman picaresque de Mateo Aleman.

Les leçons de tenue et de désenchantement de l’Oracle, on a souvent l’impression de les avoir lues ailleurs et depuis toujours : elles ont influencé La Rochefoucauld, Vauvenargues, Chamfort, la plupart des salons du XVIIIe siècle et Voltaire (qui appelait Baltasar « Gratien »). Elles sont l’apogée du style et de la souplesse du jésuite par gros temps. Dans l’exergue du Héros, Gracián déclare au lecteur qu’il va « former, avec un livre nain, un homme géant ». Vingt brefs chapitres y fixent les vertus et le programme de qui veut être un grand homme. On y trouve d’emblée les bases de son style : brièveté, ellipse poussée à l’extrême, virtuosité dans l’usage des figures, polyphonie permettant de multiplier, à travers les images et les sons, toutes les ambiguïtés ­ et les difficultés ­ du sens. Il théorisera son travail sur la langue dans son cinquième livre, Art et figures de l’esprit. Gongora, « cygne de la polyphonie », y est cité quatre-vingts fois. On y apprend que la première loi du « style laconique » est de viser « l’intension et non l’extension ; même en vers, il fuit la redondance ». C’est que « le nerf du style réside dans l’intense profondeur du mot » : là où niche le concept, l’idée, l’âme, ce qui tend la « personne », ne se donnant qu’aux meilleurs et aux plus obstinés.

Le premier principe du Héros vaut aussi bien pour le grand homme que pour l’écrivain : il faut « s’appliquer à rendre son fonds incompréhensible ». Gracián compare le héros à un fleuve sans gué avant d’expliquer : « On respecte un homme tant qu’on n’a pas trouvé de limite à sa capacité car une profondeur ignorée mais présumée conserve toujours, par la crainte, le crédit. » Autrement dit : « Si celui qui comprend domine, celui qui se cèle ne cède jamais. »

Être découvert apporte la menace. Et cette menace pèse sur l’écrivain baroque. Il doit séduire en dissimulant, se faire aimer en chatoyant, donner en retirant. Guidé par l’influx du concept, nerf de la guerre du style, il avance vif et masqué ­ par ellipses et par figures de style. Il rend la phrase muette à force d’éliminer les verbes, les chevilles, les conjonctions, les épithètes ; il la rend soyeuse en y incrustant des métaphores, des néologismes, des allitérations : mouvement croisé de concentration et d’ostentation maximales, contradiction fertile. Le style est à l’image de l’homme en société : parade et dissimulation. Il y avait les bonheurs d’expression. Gracián invente ce qu’il théorise : les bonheurs d’obscurité d’expression. La phrase porte en elle son extinction et ses reflets.

Jésuite, il croit en l’efficacité, la volonté. L’écrivain doit être efficace dans son propos, mais il doit provoquer la volonté du lecteur. Ces bonheurs difficiles ont un double objectif. D’une part, ils chassent les imbéciles. Règle d’or : « Ne jamais s’embarrasser des sots. (…) Ils sont dangereux pour la conversation superficielle et pernicieux pour la confidence intime. » Pire, « ils sont toujours malheureux, prime ordinaire de la maladresse », et, comme si ça ne suffisait pas, « toujours contagieux ».

D’autre part, ces bonheurs difficiles alimentent une réflexion pratique en allumant la joie, sans épuiser le désir. C’est le célèbre aphorisme 200 de l’Oracle manuel : « Habile récompense que ne jamais combler entièrement l’attente : tout est à craindre de qui n’a plus rien à désirer, malheureux bonheur. Le souci commence où finit le désir. » On comprend pourquoi Gracián a également influencé Guy Debord (qui lit le Héros en 1973) : avec trois siècles d’avance, il fait sans le savoir une critique radicale des effets du capitalisme démocratique, spectaculaire et marchand.

Traduire la langue de Gracián est soit un échec, soit un regret : un pied dans Gongora, maître des cultistes, un pied dans Quevedo, maître des conceptistes, il crée un espagnol à la fois si saturé, si théâtral et si muet qu’il perd à la frontière une partie de ses plumes et de ses silences. Benito Pelegrín n’a sans doute pas tort d’écrire qu’il est « l’écrivain le plus difficile de la littérature espagnole » (avec Gongora et Quevedo, justement). L’universitaire suit sa fantaisie érudite pour limiter les dégâts. Dans sa préface, il prend comme exemple l’aphorisme 98 de l’Oracle manuel, intitulé « masquer ses volontés ». Il traduit : « Que l’attention du masque rivalise avec l’intention que l’on a de démasquer : à oeil de lynx, sépia et demie.» En Espagnol, Gracián a écrit : « A lynx de discours, sépias d’intériorité. » L’idée reste la même : telle une seiche, il faut lâcher son encre devant le lynx qui cherche à vous deviner.

Cette stratégie du discours n’est si parfaite que parce qu’elle est une discipline de vie. L’homme, selon Gracián, doit maîtriser et développer les apparences. D’où, dans un célèbre apologue, l’éloge par le paon et le renard, un vrai animal jésuite, de l’ostentation. Les corneilles, figures de l’envie, reprochent au paon d’étaler sa beauté. Aux termes du débat, le renard conclut : « Il y aurait une absurde violence à concéder au Paon la beauté et à lui interdire d’en faire parade. » Un aphorisme le confirme : « Les choses ne passent pas pour ce qu’elles sont, mais pour ce qu’elles paraissent. Valoir et savoir le montrer, c’est valoir deux fois. » Certains philosophes, comme Clément Rosset, en concluent que, pour Gracián, seul l’artifice existe. C’est faux. La réalité existe : sans ses vertus réelles, l’homme ne vaut rien ; mais si ces vertus ne savent pas apparaître, c’est « comme si » elles n’existaient pas.

Le paon et la plume
Le principe d’ostentation est aussitôt corrigé par une limite : l’affectation. Se faire valoir est un art délicat. A trop remuer ses plumes, le paon finit par découvrir ses pattes, qui sont laides. Dans l’Oracle manuel, plusieurs aphorismes dénoncent l’excès d’ostentation : « Aucun artifice ne demande plus de naturel que celui-là, qui naufrage dans l’affectation car il est à la frontière de la vanité et celle-ci, du mépris. » La Rochefoucauld écrira : « On n’est jamais si ridicule par les qualités que l’on a, que par celles que l’on affecte d’avoir. » Le meilleur traducteur de Gracián, il arrive que ce soit lui. L’ostentation exige du goût, du jugement, de la modération, du discernement : qualités essentielles à l’honnête homme. Gracián ne manquait ni d’ostentation, ni d’affectation : dans ses lettres, il se vante un peu trop de la qualité et des succès de ses prédications. On décrit ce qu’on ne parvient pas à être.

L’homme ne doit pas seulement maîtriser les apparences. Il doit saisir les occasions. Si des aphorismes semblent se contredire, c’est bien parce qu’il faut s’adapter aux circonstances, qui changent. Si ces aphorismes sont brefs, c’est aussi parce que les occasions passent vite. Chaque aphorisme est un crime parfait. Il entre dans la conscience comme une lame courte et tranchante ; il en ressort vite, laissant le lecteur saisi par les plis de la plaie, incertain sur la nature et la profondeur de la blessure qui lui est faite. Le lecteur est une victime choisie. Il doit être surpris, touché, étourdi, jamais ennuyé. C’est le fameux aphorisme 105 : « Lo bueno, si breve, dos veces bueno. » Pelegrín le traduit par : « Entre deux mots, il faut choisir le moindre. » Textuellement, la forme saisit mieux le fond : le bon, si bref, deux fois bon. Et la vie est si longue qu’il faut en permanence l’embellir et la raccourcir ; l’encourcir. Un an avant sa mort, au début de la troisième partie du Criticón, Gracián écrivait : « Un grand lecteur a dit d’une grande œuvre qu’il ne lui manquait qu’une chose : soit de ne pas être ou d’être si brève qu’on puisse la connaître par cœur ; soit d’être si longue que jamais on ne cesserait de la lire. » Il essaya dans sa vie d’écrire l’une et l’autre. Beaucoup pensent qu’il y parvint.

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