53 œuvres qui m’ébranlèrent le monde – Bernard Marcadé – Partie 3 : Une sale histoire

Image mise en avant : Sigmar PolkeSchimpftuch, 1968. Goudron sur coton, 400 x 445 cm, coll. Daros
Tissu d’insultes, dont l’artiste s’est revêtu lors de la première présentation de l’œuvre.


Marcel Duchamp – Fontaine, 1917


Photographie d’Alfred Stieglitz pour The Blind Man n°2, mai 1917

« L’histoire de l’urinoir qui fut acheté par Duchamp chez le fabricant new-yorkais de sanitaires J.L Mott Iron Works au printemps de 1917 et présenté, sous le titre Fountain avec la signature de Richard Mutt, devant le comité d’accrochage de la Society of Independent Artists, Inc., pour exposition au Grand Central Palace de New York du mois d’avril, est à proprement parler l’histoire d’une bombe à retardement qui fonde rétrospectivement toute une généalogie de l’art moderne et contemporain.
La réputation de ce ready-made (dénomination que Duchamp formule en 2015) n’est cependant pas à mettre au crédit d’un scandale public (comme celui qu’avait déclenché le Nu descendant un escalier à l’Armory Show en 1913). L’exhibition de l’objet fut refusée par le comité (dont Duchamp était membre fondateur), au mépris de son propre règlement intérieur. Le ready-made le plus célèbre de Duchamp est un objet qui n’a pas été exposé, qui ne figure pas au catalogue, qui n’a pas provoqué de scandale public, qui a disparu, et qui ne doit son existence (historique et artistique) qu’à la photographie de Stieglitz (dont l’original a lui-même disparu), publiée dans le numéro deux de la revue confidentielle d’Henri-Pierre Roché, Beatrice Wood et Marcel Duchamp : The Blind Man.
[…]
Il est difficile en l’occurrence de ne pas voir ce ready-made de 1917 comme un écho visuel de la fameuse et très énigmatique formule de la Boîte de 1914 : « On n’a que pour femelle la pissotière et on en vit. »
[…]
En 1961, sur une gravyre en forme de rébus dédiée à son ami Matta, Duchamp écrit « TOUT-À-L’ÉGOUT SONT DANS LA NATURE ». Cet aphorisme, qui allie allègrement le poncif le plus usé en matière de jugement à un jeu de mots digne de l’Almanach Vermot, n’en manifeste pas moins une conception très orientée des « choses ». La « nature », comme Littré nous l’indique, concerne bien « les parties qui servent à la génération, surtout dans les femelle des animaux ». Jean Clair a bien reconnu, dans cette plaisanterie de carabin, la figure primitive du cloaque. Il a, dans la même logique, lu la fantaisie urologique de Fontaine comme partie prenante de l’ambition de Duchamp, ruinant sa carrière de peintre pour installer le « paradigme de la nouveauté en art » (Jean Clair, Méduse).
[…]
L’artiste n’est pas dupe que son ready-made dont la présentation a été escamotée à New York est, avec le temps, devenu une manière d’attrape-couillon « herméneutique ». « Faire avaler n’importe quoi aux gens », « Tout-à-l’égout sont dans la nature », les mots sont là, dans leur trivialité, pour signifier une attitude esthétique et morale que Duchamp s’est plus souverainement à formuler d’une expression qui dit bien son désir de laisser proliférer toutes les interprétations dont son oeuvre fait l’objet : « Laisser pisser le mérinos. » Fontaine deviendrait une manière de tout-à-l’égout avant-gardiste au travers duquel se vidangerait le système dualiste des catégories esthétiques, un cloaque ready-made où se déverserait le « n’importe quoi » des discours sur l’art. » BM

« Ma fontaine-pissotière partait de l’idée de jouer un exercice sur la question du goût : choisir l’objet qui ait le moins de chance d’être aimé. Une pissotière, il y a très peu de gens qui trouvent cela merveilleux. Car le danger, c’est la délectation artistique. Mais on peut faire avaler n’importe quoi aux gens ; c’est ce qui est arrivé. »
Marcel Duchamp – entretien avec Otto Hahn, 1964

Boîte de 1914, 1914

Nu descendant un escalier, 1912


Constellation

Sherrie LevineFountain: After Marcel Duchamp, 1991
« En transformant l’emblème du ready-made duchampien en sculpture en bronze, l’artiste entame son statut d’icône de la radicalité artistique pour le faire glisser dans le domaine de l’objet d’art. » BM

Andy WarholOxydation Painting, 1978
« Uriner sur la toile n’est pas seulement un acte public de souillure de ce qui fut à une époque un espace sacré ou virginal (dans ce sens, il se rapproche des graffitis), c’est aussi un geste polémique ostentatoire de défi à la peinture comme « production ». » Benjamin H. Buchloh
Hans HaackeBaudrichard’s Ecstasy, 1988
Haacke prend l’assertion de Duchamp « se servir d’un Rembrandt comme d’une planche à repasser » au pied de la lettre et construit un circuit fermé faisant référence à la pensée de Baudrillard et son essai L’extase de la communication, considérant qu’il s’est, comme d’autres philosophes des années 70, laissé complètement avaler par cet univers de l’image, du simulacre et de la pub dont il était censé analyser les pouvoirs et décrypter les séductions. « Comme vous le voyez ici, l’orgasme de Baudrillard ne compte en définitive pour rien. »

Bruce NaumanSelf-Portrait as a Fountain, 1966-1967
Robert GoberTwo Urinals, 1988
« Les « sculptures sanitaires » de Gober ne sont pas des ready-made, mais bien des sculptures. Ces fantômes d’objets (ces imitations de ready-made) se situent perfidement sur le fil du rasoir d’une double mise en évidence : celle d’une proximité évidente de ces œuvres avec la sculpture minimale des années 1960, celle d’une promiscuité de cette même sculpture avec une corporalité qui le plus souvent s’ignore. » BM