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Le ciel étoilé au-dessus de moi

Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. Ces deux choses, je n’ai pas besoin de les chercher et de les conjecturer comme si elles étaient enveloppées de ténèbres ou placées dans une région transcendante en dehors de mon horizon ; je les vois devant moi et je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence.
La première commence à la place que j’occupe dans le monde extérieur des sens, et étend la connexion dans laquelle je me trouve à l’espace immense où les mondes s’ajoutent aux mondes et les systèmes aux systèmes, et en outre à la durée sans limites de leur mouvement périodique, de leur commencement et de leur durée. La seconde commence au moi invisible, à ma personnalité, et me représente dans un monde qui a une véritable infinité, mais dans lequel l’entendement seul peut pénétrer, et avec lequel (et par cela même aussi avec tous ces mondes visibles) je me reconnais lié par une connexion, non plus comme dans la première simplement contingente, mais universelle et nécessaire.
Le premier spectacle, d’une multitude innombrable de mondes, anéantit pour ainsi dire mon importance en tant que je suis une créature animale qui doit rendre la matière dont elle est formée à la planète (à un simple point dans l’univers), après avoir été pendant un court espace de temps (on ne sait comment) doué de force vitale. Le second au contraire élève infiniment ma valeur comme celle d’une intelligence, par ma personnalité dans laquelle la loi morale me manifeste une vie indépendante de l’animalité et même de tout le monde sensible, autant du moins qu’on peut l’inférer d’après la détermination conforme à une fin que cette loi donne à mon existence, détermination qui n’est pas limitée aux conditions et aux limites de cette vie, mais qui s’étend à l’infini.

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, Conclusion, trad. F. Picavet, Felix Alcan, 1921, p. 291-292.

D’où parles-tu ?
« C’est la capacité à s’étonner devant ce qui est plus grand que nous et à ne pas se sentir humiliés devant ce qui est devant nous. Ce qui pourrait m’étouffer ou me ramener à une totale incompétence, ma petitesse, mon caractère de microbe, le ciel étoilé qui est tellement plus infini que moi et que mon corps, et la loi morale en moi, c’est-à-dire une exigence qui elle aussi pourrait être considérée comme un supplice. Ce qui est en moi et ce qui est au-dessus de moi sont sublimes : ce n’est pas le principe de mon humiliation mais l’appel à ma vocation, ma vocation morale ou esthétique. Il y a certes la conscience d’un écart, je ne suis jamais à la hauteur, comme sujet sensible, de l’exigence morale, je ne suis pas à la hauteur comme sujet corporel, de l’immensité du ciel, mais il y a dans ce rapport la conscience que ce quelque chose en moi me dépasse mais qu’il n’est pas extérieur à moi, dont je suis néanmoins capable, que Kant pose comme un principe de dépassement de soi, c’est la transcendance, c’est la raison pratique. La plus haute vocation de l’humanité n’est pas la connaissance (en cela il marque une rupture claire avec la tradition issue de Platon), mais se situe au niveau de sa liberté, de la morale et de la liberté, et peut-être aussi plus généralement de la politique, autrement dit le champ de ce que je ne peux pas connaître est investi par le faire, par l’agir, par l’action. De ce point de vue-là, je peux m’émouvoir devant le ciel étoilé car je partage avec ce ciel la vocation à l’infini »
Michaël Foessel sur Kant, les Chemins de la philosophie, 28 septembre 2020.

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