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Corinne Morel-Darleux

Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce

C’est parce que sa nourrice chinoise a appris à l’enfant à se coucher face contre terre après une colère ou un effort violent pour y trouver repos et apaisement, que le marin, des années après, continuera à cultiver ce « dieu qui est en nous [qui] est une parcelle de terre, toute la terre le protège » – pour peu que nous-mêmes la respections. On ne défend bien que ce qu’on a appris à aimer, appréhendé par l’esprit et intégré par les sens. Non à la manière d’un scientifique disséquant les caractéristiques communes entre l’espèce humaine et le reste du monde vivant, ni du mathématicien posant les interdépendances en équations, mais à la manière de ce que l’on saisit par l’épreuve, entendue dans son sens originel et non dans son acception judéo-chrétienne : l’épreuve qui permet de juger la valeur d’une idée, d’un paysage, d’une relation. »

« Chercher à s’élever, se fixer des objectifs ambitieux, n’est évidemment pas répréhensible en soi. Mais dans la pratique, cette course est rarement le fruit d’un choix dûment évalué visant à se sentir en phase avec soi-même et ses propres aspirations. Dès lors qu’il consiste – comme c’est souvent le cas – à vouloir conquérir ce que possèdent ceux d’en haut, le choix individuel est en réalité un comportement individuel, déterminé par un faisceau de normes sociales, qui entraîne une réaction en chaîne : la compétition.
L’économiste Thorstein Veblen a qualifié de « consommation ostentatoire » le mode de consommation des plus riches, la « classe de loisir ». N’ayant plus de besoins à assouvir, ceux-ci se livrent à des achats dont le seul but est de conforter leur place sociale et de se singulariser. On est très loin, en matière de loisir, de la pratique de l’otium de l’Antiquité – par opposition au negotium de la vie active, du commerce et des affaires : un temps de solitude et de retraite envisagé comme le fondement de la sagesse. Un temps de respiration cultivé, de création intellectuelle, préservé des scories du quotidien. Soit tout l’inverse d’un passe-temps lié à l’argent qui consisterait à épater son voisin par de nouvelles acquisitions matérielles. »

« Au lieu de travailler à une juste répartition des richesses en limitant par exemple le revenu maximal autorisé, au lieu d’interdire les pratiques inutiles et polluantes destinées au seul plaisir de ces milliardaires qui ont le loisir de prendre la planète pour un terrain de jeux, on a fait croire à chacun qu’il pouvait, du Loto à la télé-réalité, devenir milliardaire ou star d’un soir. Et, escroqué par cette illusion que chacun peut désormais avoir son quart d’heure de gloire, chacun le réclame. La revendication de l’argent et de la notoriété pour chacun remplace insidieusement le droit à une vie digne pour tous. »

« Le refus de parvenir n’implique ni de manquer d’ambition ni de bouder la réussite. Juste de réaliser à quel point ces deux notions gagneraient à davantage de singularité : elles sont aujourd’hui normées par des codes sociaux qui n’ont que peu en commun avec les aspirations individuelles, ni d’ailleurs avec l’intérêt collectif.
La société moderne tente de nous convaincre que les possessions matérielles, le « si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a quand même raté sa vie », la belle voiture plate garée devant la jolie villa, sont le meilleur raccourci vers le bonheur. Or nul besoin de sortir de l’ENA pour constater que le niveau de bien-être cesse de progresser au-delà d’un certain seuil de confort matériel, et que la course au superflu provoque des désastres sur le monde vivant, humain comme non humain. Entre la frustration sociale que génère l’appétit de consommation exacerbé artificiellement jusqu’à devenir insatiable et les ravages de l’extraction de ressources naturelles pour fabriquer ces produits destinés à nous être vendus, le bilan est atterrant. »

Dans Le Sel de la vie, l’anthropologue Françoise Héritier a listé toutes ces petites choses agréables, drôles ou farfelues qui ont pimenté ou adouci sa vie, du plaisir de « traîner des pieds dans les feuilles mortes », à celui de « suivre la course d’un lièvre à travers champs », « sentir le poids de son corps recru de fatigue dans le lit » ou « dormir sur l’épaule de quelqu’un », invitant le lecteur à aiguiser ses sens pour aller capter chacun de ces instants, exhortant l’ami à qui elle écrit à « voir, écouter, observer, entendre, toucher, caresser, sentir, humer, goûter, avoir du “goût” pour tout, pour les autres, pour la vie ». L’auteure, qui s’estime elle-même « nantie » d’avoir pu choisir son métier, explique qu’elle a été confrontée à la critique quand le livre est sorti :
« Quelques – rares – lecteurs m’ont fait part de leur courroux, considérant mon approche du bonheur strictement réservée à des privilégiés que l’abrutissement des horaires de travail ou le chômage, la pauvreté ou l’insalubrité du logement, la précarité sociale ou l’endettement ne concernent pas. Cette objection, bien sûr je l’entends et la respecte. Mais je persiste à penser que même dans les malheurs les plus destructeurs il est possible de trouver une éclaircie. […] Chaque individu dispose de la capacité de percevoir ce qui peut lui faire du bien, même imperceptiblement. »
Dans ses pas, je considère comme une erreur d’établir cette confrontation, cette hiérarchie, entre simplicité volontaire et misère, comme si l’une n’était qu’un choix de nantis et l’autre respectable car subie. D’abord, parce qu’entre les deux il y a un univers qui d’emblée les rend incomparables : l’intention, expression de la liberté individuelle qui ne saurait être entravée par la société, fût-elle abusivement normative voire carcérale.
Ensuite, parce que si l’on veut que les plus démunis aient les moyens de refuser la pauvreté, il faut que les plus privilégiés refusent la richesse. Chaque bien matériel acquis dans un système capitaliste, structurellement inégalitaire, vient spolier « ceux d’en-bas » : par le prélèvement sur un stock de ressources naturelles limitées, et par des conditions de travail guidées par la recherche de profit. Victor Hugo écrivait à propos du travail des enfants : « Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre / Qui produit la richesse en créant la misère. »

« La notion de refus de parvenir, jusqu’ici, s’est essentiellement développée dans les milieux anarchistes et libertaires. Pour ce courant de pensée, refuser de parvenir signifiait avant tout ne jamais collaborer avec l’État ni plus largement participer à l’exercice d’un pouvoir corrupteur qui ne peut se maintenir que par l’oppression. L’ascension sociale, les honneurs et privilèges individuels y sont perçus comme des trahisons de classe au bénéfice d’un système qui cherche à capter les éléments les plus brillants de la population ouvrière pour les mettre à son service. Le refus de parvenir a donc là une visée à la fois égalitaire et solidaire : celle de rester à sa place pour y poursuivre la lutte en compagnie de ses compagnons de combat et de misère. Albert Thierry, instituteur envoyé au front, écrivait ainsi dans son Essai de morale révolutionnaire : « Refuser de parvenir, ce n’est ni refuser d’agir, ni refuser de vivre : c’est refuser de vivre et d’agir pour soi et aux fins de soi. »
D’autres courants de pensée libertaires ont également mis l’accent sur l’affranchissement individuel que procure le dépouillement, insistant davantage sur la figure du vagabond ou du saltimbanque, libre et heureux de vivre sans entraves ni obligation d’appartenance. Le refus de parvenir peut donc aussi être entendu comme une insubordination source de satisfaction personnelle, et n’est pas réductible au sacrifice d’une personne au nom de la solidarité due au collectif : ce serait le laisser dans une ornière de marginalité. Le refus de parvenir est avant tout une émancipation de la tutelle et de l’autorité, qu’elle soit exercée par l’État ou par une communauté d’intérêts.
Le refus de parvenir revêt enfin un autre intérêt collectif aujourd’hui, celui de la lutte contre l’hubris et la démesure qui sont en train de détruire les conditions d’habitabilité de la planète. Il s’agit aujourd’hui de cesser de nuire. Cela passe dès maintenant par le fait de cesser de coopérer avec le système puis de produire autrement, autre chose, pour en revenir à la valeur d’usage en questionnant nos besoins, mais aussi fatalement par une réduction des consommations globales et, pour que cette réduction se fasse de manière socialement acceptable, par une meilleure répartition des ressources en son sein. Le refus de parvenir peut être un outil au service de ce grand partage à établir.
De manière plus générale, le refus de parvenir, en croisant détachement des conventions sociales et attachement à ses pairs pour ce qui est de son acception libertaire, me semble entrer en résonance avec le fondement même de l’émancipation humaine dans son sens le plus profondément politique : celui de transformer ses difficultés individuelles en une force collective. »

« Renoncer à la fortune pour vivre dans le dénuement n’a pas la même signification politique, au sens du rapport au système, que de voir le jour dans la misère sans possibilité de s’en extraire. Et tout le sens du progrès social devrait consister à donner à chacun non pas l’égalité des chances, cette fable inventée pour conforter la compétition entre individus, mais la possibilité du choix. »

« Le refus de parvenir ne peut exister qu’à partir du moment où l’individu a la capacité de s’interroger, où il s’affranchit des normes et s’autorise à penser que le choix est possible. Il doit pour cela disposer des préalables et conditions qui le mettent en capacité de questionner ses propres décisions, certes. Mais cela ne suffit pas à tout expliquer : le maintien dans la logique promotionnelle du système est aussi parfois paresse de l’esprit et soumission volontaire. L’autocensure quant aux possibles d’une vie est un phénomène répandu et les obstacles résident plus souvent qu’on ne le croit dans des mécanismes d’aveuglement et de déni qui ne dépendent que de chacun. J’ai développé ma propre petite méthode du « au pire » : elle consiste à se poser la question de ce qui pourrait mal tourner – ou du « qu’est-ce qui m’en empêche, après tout » –, de manière systématique et répétée. Elle finit souvent par réduire à néant les arguments que l’on se construit comme autant de paravents. »

« On peut néanmoins faire autant de pas de côté qu’on le veut pour mieux guider sa propre vie, un coup de canif isolé ne suffira pas à ébranler les fondations du système. Le cadre reste le même qui dessine les contours, bride et malmène. Seul, on ne fait qu’effleurer la surface du système sans rien résoudre ni en profondeur ni sur le long terme, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Plusieurs coups portés simultanément en des endroits ciblés peuvent s’avérer plus efficaces, mais des îlots séparés ne peuvent former un archipel sans concertation ni conscience collective. Or face au Monstre, à la Machine, aux destructions qu’engendre le monde moderne, c’est bien d’un archipel dont nous avons besoin.
Après des années à chercher à forcer l’unité politique en vain, à s’acharner à convaincre tout le monde de rentrer dans la même case, à confondre rapport de forces et culture du nombre, à essayer de s’imposer, d’un groupe à l’autre, les mêmes mots d’ordre et modes d’action, nous avons oublié que chacun peut être à son poste tout en contribuant à un plan plus large.
Ce dont nous avons besoin n’est pas de former un continent, mais d’archipéliser les îlots de résistance. Édouard Glissant, pour qui la culture archipélique et la poétique de la diversité pouvaient s’appliquer au champ politique, écrivait aussi à propos du rhizome : « La racine unique est celle qui tue autour d’elle alors que le rhizome est la racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines. »
Nous avons besoin de ce rhizome, de cet archipel. Nous avons besoin d’îlots organisés et unis par une stratégie et un but commun. Or cette appartenance à un même ensemble, qu’on le qualifie de classe sociale, d’espèce humaine ou de monde vivant, cet intérêt général est aujourd’hui brutalement réactivé autour d’un enjeu universel à préserver les conditions de vie sur Terre. Cela ne se fera pas sans une vision à la fois systémique et archipélique des combats à mener. C’est ce double principe qui devrait aujourd’hui guider toute réflexion politique sensée. »

Je suis attristée, parfois en colère ou découragée, de voir se développer une écologie « intérieure » dépourvue de conscience de classe, qui se drape dans l’apolitisme et s’exonère d’analyse systémique. Se piquer d’harmonie avec la Terre et d’humanisme en regardant s’organiser les luttes collectives au mieux de loin, au pire avec dédain, me semble une absurdité. Comment se soucier de son « cosmos intérieur » sans se préoccuper des océans de misère qui l’entourent ? Comment avoir à coeur de se nourrir sainement dans une coopérative locale, sans éprouver un jour l’envie de s’attaquer à la grande distribution ? J’ai toujours du mal à comprendre que des mouvements vegan ou pro-loup s’en prennent aux petits éleveurs, des militants antinucléaires aux salariés des centrales, des antivaccins aux médecins, des antipollutions aux automobilistes, mais que les mêmes ne fassent pas le lien, au nom d’une pureté apolitique, avec les décisions prises ailleurs. Dans les conseils d’administration des grands laboratoires pharmaceutiques complaisamment relayés par certains ministères, au sein des multinationales semencières qui déforestent outre-Atlantique et nourrissent le bétail ici, dans les couloirs de l’Union européenne qui décide des critères de la politique agricole commune, de la libéralisation du rail et des traités de libre-échange, au Parlement national qui vote les lois sur l’alimentation, la santé ou les transports, dans les conseils municipaux qui financent des ronds-points pour l’installation d’énièmes supermarchés en périphérie de ville… Ces décisions ne sont-elles pas éminemment politiques ? Peut-on prôner une vie harmonieuse avec le monde vivant, défendre la biodiversité et lutter contre les dérèglements climatiques sans chercher à s’opposer à ces politiques qui, pourvues d’un but réfléchi, sont responsables, voire criminelles, et porteuses d’un projet de société inique qu’elles sont en train de nous imposer ? Voilà où se situe le véritable adversaire à combattre projet contre projet : pas chez son voisin de café hâbleur, le petit gérant de franchise ou la vieille diesel de sa belle-soeur. Eux sont à convaincre et à rallier. Le véritable ennemi est celui qui sait, qui possède les leviers pour que ça change, peut choisir de les activer, et qui ne le fait pas. De manière délibérée. »

« Ce texte est plein de questionnements, j’en suis consciente. Je l’assume d’abord par sincérité, ensuite par hantise de ressembler à ces manuels de développement personnel saturés de recettes magiques et d’avis définitifs. J’ai vu des camarades prétendre et suraffirmer ce qu’ils supputaient pour compenser leur sentiment d’imposture, j’en ai observé qui préféraient contre-attaquer et redoubler de violence plutôt que de reconnaître s’être trompé. Le ring politico-médiatique exige des déclarations péremptoires, des convictions exclusives et des camps bien démarqués. Aboyer plus fort une opinion peut parfois y faire une vérité. C’est un jeu qui a vite cessé de m’amuser. Je ne sors pas de l’oeuf, j’ai pris des coups, et en ai rendu quelques-uns. On m’a conseillé de me caparaçonner. Mais je ne suis pas une forteresse, et je ne le serai jamais. Cela me ferait trop ressembler à ceux que je considère aujourd’hui comme des adversaires de forme, comme j’ai des ennemis de fond.
Ce principe a rejoint celui du refus de parvenir, souvent. J’ai choisi de renoncer à des titres, à des postes et des mandats qui sonnaient comme des aubaines et des promesses de visibilité. J’en ai jugé le prix à payer trop élevé : il incluait d’aller cajoler, ou de réclamer, de fermer les yeux ou de participer à la médiocrité. Il y a des choses, au fil du temps, auxquelles on n’a plus envie de contribuer, qu’on ne veut plus s’infliger.
Aussi les contradictions qui peuvent apparaître au fil des pages ne sont pas l’effet d’une conscience chaloupée, mais au contraire l’effet paradoxal de la force d’une certitude acquise sur les fins qui libère la réflexion sur les moyens. Ce n’est qu’une fois muni d’une boussole bien réglée que l’on peut s’interroger sur le meilleur chemin pour y arriver. C’est aussi le reflet d’une époque de confusion où repères et certitudes vacillent quant aux meilleurs moyens de redresser la barre : seuls des fous peuvent encore entretenir l’illusion dogmatique et sectaire de détenir l’unique et meilleure manière de faire. C’est enfin le signe d’une réflexion qui accepte de se laisser bousculer par le réel et l’état de la société, le témoignage d’un état qui n’est pas une posture, et de la conscience que cet état est à la fois unique et multiple, universel dans sa singularité. Il peut donc être partagé : comme l’amour, le doute est un sentiment humain qui cherche partout son reflet. »

« La dignité du présent est ce qu’il nous reste de plus sûr face à l’improbabilité de victoires futures, de plus en plus hypothétiques au fur et à mesure que notre civilisation sombre. C’est une manière de faire de nécessité vertu et de ne pas tout perdre à la fin – ou si l’on gagne in fine, de le faire bien. Une boussole éthique qui permet de distinguer refus de réussir et refus de parvenir « pour soi », et d’acquérir une essence de l’action qui existe pour elle-même, dont la réalisation porte en elle-même ses propres revendications. C’est aiguiser en soi la capacité à mener des batailles désintéressées, à dire non, et se donner la puissance de décliner une offre séduisante plutôt que d’acter le déclin de sa propre décence.
C’est cette capacité de discernement qui fait la grandeur de l’engagement politique : les choix de chacun doivent se situer dans l’être et la manière tout autant que dans le faire. Hélas, c’est une ligne de conduite dont on est loin, et la politique a toujours souffert d’oublier que les moyens doivent être à l’image de la fin : exemplaires. »
« On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la période de transition. Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie que l’on veut construire. La révolution est le miroir des jours qui suivent ; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain. » (Emma Goldman, postface à My Desillusionment in Russia, 1923)

« Pour organiser le pessimisme, encore faut-il partir de ce qui est – et non d’un niveau d’engagement tel qu’on le souhaiterait, ou de la chimère d’un peuple constitué. Le « collectif », le « peuple », les « citoyens » fonctionnent en politique comme autant d’injonctions et de fantasmes de masses homogènes. Dans une société parcellisée par des décennies de déstructuration méthodique des liens sociaux, on peine à trouver une classe pour soi, c’est-à-dire consciente de son appartenance commune. De même qu’il ne suffit pas de crier le plus fort pour avoir raison, et que répéter une erreur cent fois n’en fait pas une vérité, la méthode Coué ne suffira pas à faire apparaître de nouveaux bataillons prêts et formés à lutter. Si ceux-ci existent dans le monde militant, les renforts prêts à s’engager de manière radicale sont aujourd’hui pour beaucoup en refus de structure. Pour apparaître et peser comme corps social non organisé, ils ont a minima besoin de bannières communes. Le refus de parvenir, le cesser de nuire et la dignité du présent pourraient contribuer à une telle matrice en lui fournissant un triptyque à la fois politique et éthique.
Cela permettrait en outre de commencer à répondre à l’angle mort du « spirituel » en politique – non dans son sens religieux, conventionnellement adopté en Occident, mais comme exploration entre l’intériorité et l’extériorité, et mise en rapport de soi à un tout plus grand. Une sorte de chemin intérieur fertile qui favorise le passage à l’action. On est très frileux en France sur ces sujets, et si les bases politiques de la critique du système ont largement été théorisées et discutées, la dimension spirituelle a quant à elle été écartée peut-être un peu rapidement. Il faut sans doute y voir l’héritage du rationalisme dogmatique et de Platon qui mettait en garde contre l’expérience sensible, prompte à travestir l’appréhension du réel et considérée comme une « pseudo-connaissance ». S’y ajoute probablement aussi la « laïcité à la française », dont le combat historique génère aujourd’hui une pusillanimité qui frôle parfois la peur panique de l’intrusion du religieux en politique. Quelle qu’en soit la cause, toujours est-il que le camp dit progressiste, en évacuant d’emblée émotions, morale et valeurs – au mieux parle-t-on de principes – se prive ainsi d’une réflexion essentielle sur l’échelon individuel de la métamorphose et de la mobilisation.
Au-delà du « connais-toi toi-même » devenu un poncif, la mutation profonde du monde tel que nous le connaissons, l’hypothèse même de sa disparition, nous oblige à revoir nos propres fondations et les certitudes qui nous ont été inculquées : le mythe du progrès associé à la croissance économique, la foi en la technique pour nous sauver, la supériorité de l’homme sur la nature et la possibilité illimitée d’y puiser. Certes, la situation nécessite de revoir le système économique, l’organisation de la production, les forces sociales à mettre en mouvement pour y arriver. Mais cela suppose aussi un cheminement individuel : non pour appliquer la morale communément admise, mais au contraire pour la questionner et se munir ainsi d’une éthique, c’est-à-dire d’une réflexion argumentée en vue du bien-agir. Le discours politique contourne cette question, souvent par peur de tomber dans l’ésotérisme ou le sentimentalisme. On ne peut pourtant pas qualifier d’obscur ni de niais un philosophe comme Jean-Pierre Dupuy qui évoque l’ « éthique qui érige en impératif absolu la préservation d’un futur habitable par l’humanité », ou l’historien Hans Jonas qui parlait d’un « principe de responsabilité » et d’une « éthique du futur ». Dans leur lignée, il est temps de réfléchir à une éthique de l’effondrement associée au projet politique, ancrée dans le réel, faute de quoi nous laisserons le champ libre aux dérives sectaires prêtes à s’engouffrer et déjà bien positionnées sur le marché des égarés en souffrance, dont le nombre risque de s’amplifier. Faute de quoi également nous risquons de reproduire les mêmes erreurs, fondées sur les mêmes croyances et une vision du monde erronée. Or cette éthique-là aura du mal à se décréter de l’extérieur si un minimum de reconnexion à soi et d’introspection n’ont pas été menées. » Je comprends et partage de nombreux doutes sur cette question de la spiritualité, mais il faut prendre garde à ne pas trop vite la balayer. La réaction aux « petits gestes individuels » pour le climat est comparable : souvent vilipendés pour leur manque de fond anticapitaliste, ils gardent pourtant leur utilité comme premier pas vers un parcours de « radicalisation politique » : en réalité, personne ne passe directement de la prise de conscience de l’urgence climatique au sabotage de chantiers. Or il est primordial dans la période actuelle d’ouvrir des espaces de transformation, pensés comme des sas vers l’organisation et la structuration politique. Ainsi le combo « refus de parvenir, cesser de nuire, dignité du présent » peut constituer un élément de réconciliation entre des univers qui n’en finissent plus de s’opposer : apôtres du changement individuel et partisans de l’action collective, marxistes et anarcholibertaires, communistes et écologistes, apolitiques indécrottables et moines soldats du militantisme… Entre la rose et le réséda. »
« Quand les blés sont sous la grêle / Fou qui fait le délicat / Fou qui songe à ses querelles / Au coeur du commun combat (…) Un rebelle est un rebelle / Nos sanglots font un seul glas. »

« Dans une société en perte de repères, où le superflu a pris le pas sur le nécessaire, où l’on confond plaisirs et bonheur, où l’on commente plus qu’on n’agit, émerge le besoin d’un nouvel ordre imaginaire, d’un récit collectif qui nous aide à ne pas désespérer et à reprendre pied. Pas pour se raconter de belles histoires qui détournent des efforts à faire, mais pour fournir à la résistance une culture de résistance. Nous avons aujourd’hui besoin d’un nouveau saut culturel. (…) La fiction facilite un processus intérieur qui relève à la fois de la projection et de la distanciation, et ouvre à la variété des croisements de l’intime et de l’engagement. Or dans la bataille culturelle qui s’est enclenchée, il ne s’agit plus uniquement d’informer mais bien de percuter cette part sensible. De s’adresser aux tripes, aux veines, aux poings : de considérer les êtres humains dans leur globalité et dans leur essence, un maelström de raison et d’émotions. Il nous faut aller puiser dans de nouveaux registres cognitifs pour affecter : les intuitions du cerveau, les chiffres imprimés dans les journaux, tout ceci doit maintenant être éprouvé par les sens. »

« Cette esthétique de la conscience est difficile à appréhender lorsqu’on ne sort jamais des remparts de la ville, qu’on ne voit plus le ciel changer, quand les saisons ont disparu. J’ai vécu en ville toute ma vie et quand je suis partie vivre dans le Diois il y a dix ans, c’est avant tout le choc du retour à la beauté qui m’a percutée. Le fait de pouvoir poser son regard et se rincer l’âme dans la contemplation d’une montagne, de découvrir qu’il y a vraiment quatre saisons, une météo différenciée avec des écarts de plusieurs dizaines de degrés et des produits de saison qui font leur apparition. Redécouvrir l’impatience des feux de cheminée en été et celle des tomates en hiver. Marcher en forêt, planter des graines les ongles cafits de terre, se baigner dans une rivière. Éprouver par l’ensemble de ses sens ce que le cerveau intuitait par le raisonnement est l’ultime étape, cruciale, vers l’engagement sincère : c’est toute la différence entre le savoir et la connaissance. C’est enfin ce qui permet de ne pas s’égarer dans des critiques de la théorie sans fin, parce qu’enfin cet univers que nous risquons de perdre sort de l’intellect pour vous atterrir dans les mains, et qu’il faut bien alors chercher qu’en faire.
La séparation du sauvage et l’effacement du beau dans les sociétés modernes bétonnées, dans les quartiers populaires ou en zones d’activités rurales, est un appel scélérat au renoncement : quand votre regard ne porte que sur du gris, du béton, des déchets et des zones vagues, qu’est-ce que cela vous donne à défendre ? À quel moment, dans une décharge à ciel ouvert, se dit-on qu’il ne faut pas balancer son mégot, sa paille, sa canette par la fenêtre ? Dans un parterre de détritus, un déchet de plus ne change pas grandchose. Sur un sol herbeux, ou simplement propre, l’unicité du geste lui confère une plus ample part de
responsabilité. Et j’ai beau me sentir un peu ridicule quand je mets mon mégot dans ma poche à Paris ou à Marseille, je le fais quand même : à défaut d’arrêter de fumer, ce geste contient sa petite part de décence et de tenue. Parce que jamais il ne me viendrait à l’idée de l’écraser sur un chemin de terre du Vercors. »

« Loin d’étoiler la société, les exemples de gratuité du geste, de « faire sans dire » débarrassés de la quête d’approbation, de séduction ou de promesses d’avenir, sont peu fréquents. On les trouve rarement dans les lieux les plus en vue de la société, davantage du côté des nouveaux espaces de luttes collectives plus ou moins clandestines que sont certains squats, réseaux d’aide aux réfugiés ou ZAD, dont les membres fuient comme la peste la célébrité. Ils gagnent dans l’anonymat revendiqué autant de temps et d’énergie qui ne sont pas gaspillés à communiquer, chercher à se faire un nom ou à se hisser de quelques pourcentages aux prochaines élections. Des lucioles subsistent encore sous forme de mécanismes d’entraide désintéressée en survivance dans certains milieux paysans ou ouvriers, ou encore d’énergie du désespoir lorsque le futur est incertain voire condamné.
Le fait d’abdiquer dès le départ toute chance de succès ne conduit d’ailleurs pas nécessairement à la stérilité. Le fait même de revendiquer ce no future des Sex Pistols à l’origine du mouvement punk n’a pas empêché ce dernier de produire une des plus puissantes contre-cultures du xxe siècle, ni Suicide de rester une référence musicale incontournable.
Naturellement, si l’on doit examiner la pertinence du refus de parvenir, de la dignité du présent, du discours de vérité sur le climat ou du projet écosocialiste à l’aune de ce qu’ils peuvent rapporter en termes de voix, de notoriété, de puissance d’attraction, et plus largement au regard des critères de réussite actuels, mieux vaut les abandonner sans autre forme de procès. Mais comme l’écrit la philosophe Cynthia Fleury, « la vraie civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration », et ces quelques années passées dans l’arène politique ont achevé de me convaincre qu’il vaut mieux parfois un joli succès d’estime qu’un engouement de masse qui relève presque toujours, à partir d’un certain seuil, du malentendu. »

« Nul ne peut tenir pour certain que l’effondrement généralisé arrivera, nul ne peut affirmer comment ni quand. C’est en quelque sorte un nouveau pari de Pascal laïque que nous sommes appelés à faire : selon le philosophe, une personne rationnelle a tout intérêt à croire en Dieu, qu’il existe ou non : si Dieu n’existe pas, croyants comme mécréants ne perdent pas grand-chose. En revanche si Dieu existe, le croyant gagne un paradis… Appliqué à l’hypothèse de l’effondrement, le pari consiste non pas à croire mais à agir : que l’effondrement arrive ou non, nous avons tout à y gagner. Il ne s’agit pas de sauver la société moderne. Mais tout n’est pas non plus à jeter. Or ce qu’il y a à préserver dans notre civilisation est précisément ce qui doit être entrepris pour éviter le choc ou l’amortir, le rendre moins inégalitaire ou réduire la période de chaos après. Tout ce qui aura été mis en place pour questionner l’utilité sociale de nos productions et leurs processus de fabrication, pour relocaliser la production, notamment alimentaire, réduire nos émissions de gaz à effet de serre et développer l’autonomie énergétique, assainir l’eau et l’air, pour apprendre la sobriété dimensionnelle comme pour se réapproprier les savoir-faire « low tech » ou mieux répartir les ressources : tout cela aura contribué, grande panne ou non, à dessiner les contours d’un monde plus juste, plus harmonieux, et au final plus résistant aux secousses qui ont déjà commencé.
Peut-être même aurons-nous d’agréables surprises ? Comme le rappelle Walter Benjamin, déclin ne signifie pas disparition. Et si les effets délétères d’un effondrement civilisationnel s’imaginent aisément, ne peut-on également à partir des enseignements de l’histoire et des exercices d’anticipation, imaginer que du bon puisse en jaillir, au moins un peu ? Si les catastrophes sont déjà là, multiples, affectant les êtres humains comme les écosystèmes, et balayant de fait l’accusation de catastrophisme, cela ne prédit néanmoins de manière certaine ni l’apocalypse, ni la fin du monde. Mais de manière plus sûre l’arrêt de ce monde, tel que nous le connaissons. Ça a commencé. Le bouleversement des saisons, déjà, modifie le rythme des récoltes et des vendanges. Les espèces qui le peuvent, animales, végétales, bactériennes, migrent soit en altitude, soit vers les latitudes plus élevées. Le niveau des mers monte et commence à recouvrir les littoraux. La neige se fait rare et les montagnes s’écroulent au rythme de la fonte du permafrost qui leur servait de ciment. Les canicules augmentent en fréquence et en intensité, en imprévisibilité également. Ce ne sont pas de bonnes nouvelles, assurément. Mais cela ne nous dit pas sur quoi débouchera la suite des événements. La perspective du chaos n’ouvre en moi ni complaisance cynique ni attrait romantique. Je ne suis pas de ceux qui se réjouissent de l’imminence d’une ère destructrice et violente qui remettrait en cause les fondements mêmes de l’organisation humaine qui nous y a précipités.
Cela n’empêche pas d’essayer de se projeter. Certains collapsologues évoquent ainsi un grand déverrouillage qui permettrait à de jeunes pousses, jusqu’ici asphyxiées, de prospérer. D’autres y voient l’opportunité de remplacer ce monde qui ne nous plaît pas. L’incertitude est telle, la prospective si aléatoire, qu’il est également possible que certaines formes de résilience (ou de résurgence), de rebonds dans des directions nouvelles de la société comme de la biodiversité, nous échappent aujourd’hui. Ainsi, au XIIe siècle avant J.-C., une série d’épisodes sismiques et climatiques extrêmes, de révoltes et d’invasions, provoqua la fin de l’Âge de bronze et l’effondrement d’une multitude de sociétés florissantes en Méditerranée. L’interdépendance de ces sociétés, via le commerce maritime notamment, provoqua un effet de contagion qui se conclut dans un chaos généralisé. Y succédèrent les siècles obscurs, mais aussi la formation de communautés isolées, puis de micro-États, et enfin l’arrivée de l’Âge de fer, qui mena l’humanité au début de l’écriture – une de ses plus belles inventions.
Je n’en tire pas de conclusion. Nous ne savons pas à quoi conduira la tendance actuelle, ni si l’effondrement ultime, qui semble aujourd’hui enclenché, peut encore être évité. Peut-être le sera-t-il, peut-être aboutira-t-il à du mieux. Comment savoir ?
Ce qui est en revanche certain, c’est que les bouleversements actuels ne se passent pas dans les rires et la joie. Il y aura des morts et des blessés, il y en a déjà. Ainsi, une des menaces les plus sérieuses et les plus avérées réside aujourd’hui dans l’impact des sécheresses sur les récoltes et le risque de famines à venir. En Syrie, celle de 2006-2010 est aujourd’hui considérée comme ayant été un facteur de déstabilisation et d’aggravation des conflits. L’économie de certains pays du Sud, largement basée sur l’exportation de produits agricoles, est aujourd’hui menacée. L’Europe du Nord elle-même voit ses récoltes décimées par la canicule. Selon la Banque mondiale, 100 millions de personnes, en majorité paysans et pêcheurs artisans, vont être précipitées dans la pauvreté à cause du changement climatique dans les quinze ans qui viennent.
Ma conviction est également que ce n’est pas au plus fort de l’urgence, dans un contexte de pénurie et de violence, que l’on organise des réseaux d’entraide, qu’on conceptualise un horizon de société, qu’on trouve un sursaut de dignité et qu’on se fixe des principes politiques. La solidité de l’organisation collective et des réseaux de solidarité dépendra de la fiabilité des ressources appelées à remplacer l’industrie agroalimentaire et pétrolière, et celles-ci ne s’inventeront pas quand il s’agira de survivre. C’est aujourd’hui que l’après se construit.
L’hypothèse de l’effondrement vient non pas frapper la lutte d’inanité, ni la repousser à un avenir lointain, mais au contraire nous intimer, de manière plus pressante que jamais, de développer dès aujourd’hui les conditions d’élasticité de notre société. Il nous faut pour cela concilier souplesse, pour l’adaptabilité, et robustesse, pour résister aux chocs. Aménité et radicalité.
Et selon l’ampleur que prendra l’effondrement, qu’il poursuive le cours déjà entamé, s’accélère brutalement ou progresse insidieusement, qu’il approfondisse les clivages sociaux existants ou en crée de nouveaux, et même qu’il arrive ou non, nous aurons lancé les bases d’un nouveau rapport au monde, d’une organisation collective et d’une cosmologie embellies, susceptibles de métamorphoser la société. »


Lectures
« L’abécédaire d’Emma Goldman », Ballast, 2018, citant la postface à My Disillusionment in Russia, Doubleday, Emma Goldman, Page & Co, 1923.
Asimov Isaac, Fondation, Hachette / Gallimard, 1957.
Bernard Émilien, « Des lueurs, des malgré tout », publié dans Article 11, 16 novembre 2015.
Bernard Jean-Baptiste, « Chemins de traverse : ne pas revenir… », dossier « Refus de parvenir », CQFD n° 142, avril 2016.
Chollet Mona, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, Zones, 2015.
Christin Rodolphe, Le Désert des ambitions avec Albert Cossery, L’Échappée, 2017.
Gary Romain, Les Racines du ciel, Gallimard, 1956.
Gébé, L’An 01, éditions du Square, 1972 ; rééd. L’Association, 2000.
Hegland Jean, Dans la forêt, Gallmeister, 2017.
Héritier Françoise, Le Sel de la vie, Odile Jacob, 2012.
Illich Ivan, Énergie et équité, Le Seuil, 1973.
Le Brun Annie, « Beauté toujours en instance », Le Monde diplomatique, août 2018.
Linski Marc, La Voile sauvage, Arthaud, 1975.
Moitessier Bernard, La Longue Route, Arthaud, 1986.

Court-métrage Drôme 2175.

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