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Tarnac – le procès

Tarnac, le procès d’un sabotage et d’un fiasco judiciaire
LE MONDE | 12.03.2018
Par Henri Seckel
Huit personnes sont jugées devant le tribunal correctionnel de Paris à partir de mardi, dont Julien Coupat et Yildune Lévy, accusés d’avoir saboté des lignes de TGV en 2008.

Ce fut un emballement spectaculaire, alors le contraste l’est aussi, forcément, entre le déclenchement de « l’affaire de Tarnac », il y a dix ans, et sa conclusion judiciaire qui approche. En 2008, Tarnac était une histoire de terrorisme. En 2018, c’est un procès de droit commun. C’était la résurgence de l’ « ultragauche » des années de plomb qui voulait abattre l’Etat. Il en reste huit prévenus qui comparaissent devant la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris à partir du mardi 13 mars et jusqu’au 30 mars.

Pendant près de trois semaines, Julien Coupat, 43 ans, et Yildune Lévy, 34 ans, vont être jugés pour « dégradations d’un bien appartenant à autrui » – en l’occurrence un TGV de la SNCF et des câbles électriques de Réseau ferré de France. Eux deux et deux autres prévenus, Elsa Hauck, 33 ans, et Bertrand Deveaud, 31 ans, sont aussi jugés pour « association de malfaiteurs », en raison de leur participation à une manifestation s’étant achevée par des heurts avec les forces de l’ordre. Ils encourent cinq ans de prison ; les quatre derniers doivent répondre de délits mineurs (« refus de se soumettre au prélèvement biologique », « recel de documents administratifs volés »).

Tout ça – des mois de filature, 15 000 heures d’écoute, un dossier de 27 000 pages – pour ça. Ce procès, qui n’a pas lieu aux assises en raison du rejet par la Cour de cassation, en janvier 2017, de la qualification terroriste, constitue le dernier acte d’un feuilleton dont la trace dans l’histoire sera peut-être moins celle d’un sabotage que celle de son exploitation politique et d’un fiasco judiciaire.

Incarnation de la menace

Retour en 2008. Dans la nuit du 7 au 8 novembre, quatre lignes de TGV sont sabotées selon le même modus operandi : un crochet en fer à béton posé sur une caténaire, qui agrippe le pantographe du train sur son passage. Aucun risque de déraillement, mais suffisamment de dégâts pour paralyser une partie du réseau SNCF. Trois jours plus tard a lieu une vague d’interpellations, notamment à Paris et à Tarnac, en Corrèze, village de 320 âmes investi par 150 policiers encagoulés, sous l’œil de nombreuses caméras.

Les perquisitions sont encore en cours lorsque Michèle Alliot-Marie, ministre (UMP) de l’intérieur, se félicite de l’arrestation d’une vingtaine d’individus issus de la « mouvance anarcho-autonome ». Le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, évoque un groupe appelé « cellule invisible », « qui avait pour objet la lutte armée », et dont « il n’est pas exclu qu’il ait envisagé des actions contre des personnes ». Il est question de « commando » et de « guérilleros » dans les médias ; neuf personnes sont mises en examen pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes de terrorisme » ; Julien Coupat devient l’incarnation de la menace, dans une France qui n’a pas encore connu Mohamed Merah ni les attentats de 2015 et 2016. Pour la toute nouvelle direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), ce « FBI à la française » voulu par le président Nicolas Sarkozy élu un an plus tôt, c’est une belle prise.

Les enquêteurs affirment, sur la foi d’un témoin anonyme, que Julien Coupat, alors âgé de 34 ans, est le cerveau du « groupe de Tarnac », qu’il aurait endoctriné. Selon ce dernier, Coupat aurait assuré qu’ « il pourrait être un jour envisagé d’avoir à tuer, car la vie humaine a une valeur inférieure au combat politique », et son objectif serait « le renversement de l’Etat » selon des méthodes décrites dans l’ouvrage L’Insurrection qui vient (éditions La Fabrique, 2007), dont il est présenté comme « le théoricien ».

Dossier fragile

C’est lui qui serait, avec Yildune Lévy, sa compagne âgée de 25 ans, l’auteur du sabotage survenu à Dhuisy, en Seine-et-Marne, affirment les enquêteurs, qui surveillent tout ce petit monde depuis des mois, à la suite d’informations fournies par un agent secret britannique infiltré dans la mouvance altermondialiste. Ainsi, selon un long procès-verbal de filature, aujourd’hui connu sous le nom de « PV 104 », les deux suspects se sont rendus en Seine-et-Marne dans la soirée du 7 novembre, et leur véhicule a été vu à 4 heures du matin stationnant pendant vingt minutes sur les lieux où le sabotage allait avoir lieu une heure plus tard.

Très vite, pourtant, l’instruction va patiner. Les mis en examen sont relâchés les uns après les autres, y compris Julien Coupat, en mai 2009, après six mois à la Santé. Le procureur de Paris a beau rappeler que cette libération « ne saurait être interprétée comme le signe de l’absence ou l’insuffisance de charges », le dossier, auquel les médias ont largement accès, semble fragile.

D’abord, l’identité du témoin anonyme a fuité, et celui-ci, filmé à son insu par TF1 en novembre 2009, révèle que son témoignage n’en était pas un : il dit avoir signé un texte rédigé à l’avance par les enquêteurs. Quant au fameux « PV 104 », son authenticité est remise en cause par les avocats de la défense, qui y ont relevé de nombreuses incohérences concernant les horaires, les trajets et les effectifs de police présents. Et qui soulignent qu’aucun des dix-huit agents censés avoir effectué la filature n’a vu les suspects procéder au sabotage.

Charge symbolique

Me Thierry Lévy, avocat de Julien Coupat, dénonce alors « un scandale d’Etat » : « Le gouvernement a pris la responsabilité d’ordonner des enquêtes en incitant les policiers et les juges à se montrer peu scrupuleux afin de donner consistance à quelque chose qui n’existe pas ». Une partie de la gauche – François Hollande en tête – dénonce une manœuvre politique, ainsi résumée par le député socialiste André Vallini : « Le gouvernement cherche à entretenir un climat, pour ne pas dire une psychose sécuritaire, et comme la délinquance ne suffit plus toujours à impressionner l’opinion publique, il semble qu’il cherche à utiliser la menace terroriste en essayant de l’amalgamer avec la mouvance de l’ultragauche. » Symbole d’un dossier devenu ingérable, le juge d’instruction Thierry Fragnoli en est dessaisi au bout de trois ans – il exerce aujourd’hui à Papeete, à 16 000 kilomètres de Tarnac.

Pour Me Marie Dosé, avocate de Yildune Lévy, les prochaines semaines seront « le procès d’une instruction qui s’est émancipée des grands principes de prudence et de présomption d’innocence ». Me Jérémie Assous, qui défend les sept autres prévenus, se réjouit quant à lui de faire « le procès de l’antiterrorisme ». Il est toutefois peu probable que Michèle Alliot-Marie, Jean-Claude Marin ou encore l’ancien patron de la DCRI Bernard Squarcini, tous cités comme témoins par la défense, se présentent à la barre.

La juge Corinne Goetzmann s’attachera à maintenir les débats sur les faits. Mais il lui sera difficile de déshabiller ce procès de toute sa charge symbolique, laquelle sera d’autant plus forte que, à quelques semaines du déménagement du tribunal de grande instance de Paris dans le 17e arrondissement, Tarnac sera la dernière grande affaire en correctionnelle jugée sur l’île de la Cité.

Ouverture du procès Tarnac : « M. Coupat, est-il indispensable que vous preniez votre goûter pendant l’audience ? »
LE MONDE | 13.03.2018
Par Henri Seckel
La première journée a débuté dans une ambiance potache, mais au-delà des légères provocations, les prévenus ont fait passer un message sérieux : ils se défendront pied à pied.

Debout face à la présidente qui lui explique pourquoi il est ici et quels sont ses droits, Julien Coupat croise les bras. Julien Coupat soupire. Julien Coupat s’étire. Julien Coupat se retourne pour parler à ses camarades. Julien Coupat n’écoute pas.


« Est-ce que vous avez compris vos droits ?, lui demande la juge Corinne Goetzmann.

— Je crois. »

Retourné s’asseoir, Julien Coupat lève les yeux au plafond. Julien Coupat s’affale de tout son buste sur sa table. Julien Coupat croque une barre de céréales. La présidente demande doucement : « M. Coupat, est-il absolument indispensable que vous preniez votre goûter pendant l’audience ? »

A l’image de celle du plus illustre des huit prévenus, une légère effronterie a plané sur l’ouverture du procès de l’ « affaire de Tarnac », mardi 13 mars à Paris. Loin, très loin de l’atmosphère pesante de 2008. Ceux qui, à l’époque, avaient été présentés à la France comme une structure à vocation terroriste désireuse d’abattre L’État ont plutôt donné l’impression d’une bande de lycéens potaches répondant à leur professeur avec l’insolence de leurs 15 ans – en l’occurrence, le plus jeune des prévenus en a 31, le plus âgé, Julien Coupat, 43.

Ce n’était pas vraiment nécessaire, mais cette première journée d’audience a permis de confirmer l’estime et la légitimité que ces jeunes gens qui ne le sont plus vraiment accordent à l’institution judiciaire.

Ils auraient beaucoup de questions à poser aux personnages haut placés de l’époque – l’ancien procureur de Paris Jean-Claude Marin par exemple, ou encore Bernard Squarcini, ancien patron du renseignement –, qu’ils tiennent pour responsables du fiasco judiciaire que constitue cette affaire. Mais tous ces grands témoins cités par la défense ont un mot d’absence.

« Mme Michèle Alliot-Marie [ancienne ministre de l’intérieur] m’a fait savoir qu’elle n’était pas disponible pendant la durée du procès », annonce Corinne Goetzmann. « Oooooh ! » de dépit faussement surpris, en chœur, sur les bancs de la défense. « Vous êtes sûre qu’elle n’est pas dehors et qu’on l’empêche d’entrer ? », demande le facétieux Mathieu Burnel, jugé pour un simple refus de se soumettre à un prélèvement ADN. Pendant ce temps, à l’extérieur, des dizaines de soutiens n’ayant pu prendre place dans la chambre des criées rendent un bruyant hommage au nom de la salle où se déroule l’audience.

Déplacement sur les lieux du sabotage

Me Jérémie Assous, phénomène d’impertinence, déplore que cinq enquêteurs de l’époque appelés à témoigner soient autorisés à le faire anonymement, et dénonce « une tentative d’échapper aux personnes qu’ils ont accusées pendant dix ans ». L’avocat de Julien Coupat et de six autres prévenus, après avoir volontairement prononcé leur nom à de multiples reprises et s’être fait rappeler à l’ordre, évoque alors « les pieds nickelés 1, 2, 3, 4, 5 ». Corinne Goetzmann ne bronche pas.

A Olivier Christen, le représentant du parquet, Mathieu Burnel se permet de donner du « notre camarade Christen ». « Le procureur de la République », corrige la présidente, suffisamment intelligente pour ne jamais céder aux provocations. Elle a également accédé à la demande d’un transport en milieu de procès (le 23 mars) sur les lieux du sabotage, en Seine-et-Marne, pour une reconstitution que la défense attend avec impatience.

Cela lui fait au moins un point commun avec le procureur, d’ailleurs, pour qui ce transport « permettra de constater la véracité de la filature » – le fameux « PV 104 », pièce maîtresse de l’accusation, contestée par la défense. M. Christen s’agace déjà doucement que l’on veuille faire « le procès du procès » au lieu de débattre de ce qui est reproché aux prévenus.

Vient le moment du rappel des faits et du long récit de l’enquête. Corinne Goetzmann se lance ; elle est systématiquement – et poliment – interrompue par le couple Coupat-Burnel. Les deux prévenus tiennent à apporter un certain nombre de précisions, faisant ainsi preuve d’une impressionnante connaissance du dossier, et démontrant qu’ils seraient, autant que Me Assous, leurs propres avocats au cours d’un procès dont les premières heures ont donné le ton. Les trois prochaines semaines vont être un happening permanent, cette salle d’audience sera leur scène, et ils ne laisseront rien passer.

Procès de Tarnac : de l’art de fabriquer une menace (et de la dégonfler)
LE MONDE | 14.03.2018
Par Henri Seckel
Acheter une ferme en Corrèze est-il un signe de radicalisation ? Au deuxième jour d’audience, les prévenus se sont attachés à le réfuter.

Julien Coupat et Yildune Lévy ont-ils saboté une ligne de TGV dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 ? Ce qui est sûr, c’est qu’en 2005, Julien Coupat et ses amis ont fait l’acquisition d’une vieille bâtisse en Corrèze, et que certains ont trouvé ça suspect. Jean-Claude Marin, par exemple. A l’époque, le procureur de Paris avait présenté la ferme du Goutailloux comme « un lieu d’endoctrinement, une base arrière aux actions violentes ».

Au deuxième jour du procès de Tarnac, mercredi 14 mars, Corinne Goetzmann montre une photo du lieu. La présidente du tribunal, qui manifestement ne manque pas de second degré, souhaite interroger les prévenus pour « déterminer si cette propriété agricole était une base logistique ou une propriété agricole ». Rires dans la salle. La photo apparaît sur les écrans. « Voilà donc la base logistique. » Rires.

« Quel était votre projet en vous installant ici ?

La question est légère ; les réponses, non.

Julien Coupat fait de nombreux détours :

– La seule chose qu’il y a dans ce dossier, c’est une trame de suspicion. Je ne vais pas me défendre d’un récit que je juge délirant d’un bout à l’autre.

– Il n’y avait rien de suspicieux dans ma question, se défend la présidente. Votre point de vue est très précieux, il nous permet de ne pas statuer que sur les éléments de la procédure.

Julien Coupat, blasé :

– Si je vous dis « nous avons mis notre argent en commun pour acheter une ferme », vous allez me dire « c’est pas très convaincant ». Evidemment, vous avez vingt-sept mille pages d’un dossier qui vous ont convaincue du contraire ! »

« Une construction du regard »

Il explique quand même :

« Il y a des gens qui ont des désirs communs, une amitié, des activités agricoles, et ils décident de prendre un bâtiment ensemble. Ça ne me paraît ni fou ni suspect. Par contre, il y a une façon de poser les questions qui témoigne du petit récit qu’on cherche à faire passer. Une suspicion sur une activité aussi anodine que l’acquisition d’une ferme me paraît mal placée. »

Benjamin Rosoux — poursuivi pour refus de prélèvement d’ADN — se lève à son tour, pour s’en prendre au cliché présenté : « Le mec de l’antiterrorisme qui se gare loin et qui crapahute pendant trois kilomètres dans la forêt pour prendre une photo au téléobjectif depuis la crête de la colline, alors qu’il y a une route qui passe juste devant la ferme… Rien que dans le fait de soumettre ce type de photos, on voit bien qu’il y a une construction du regard. C’est une forme de mise en scène délirante. » « Le tribunal a bien compris le message, on peut passer à autre chose », conclut Corinne Goetzmann.

« Des branquignoles s’enfonçant dans la neige »

Julien Coupat et Yildune Lévy ont-ils saboté une ligne de TGV dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 ? Ce qui est sûr, c’est qu’un jour de janvier 2008, ils ont franchi clandestinement la frontière du Canada vers les États-Unis en passant par les bois, qu’ils ont ensuite rencontré des anarchistes à New York, et que certains ont trouvé ça suspect.

Yildune Lévy, elle, se rappelle un « voyage en amoureux » au Canada, et un passage « presque par hasard » aux États-Unis, où ils n’avaient pas prévu d’aller, faute de passeport biométrique — ils refusaient, à l’époque, de se soumettre à cette « façon de traiter tout le monde comme un criminel ». Des amis au Canada leur disent qu’entrer aux États-Unis n’est pas bien compliqué. Alors ils y vont. « On a pris ça comme un pied de nez. » Des terroristes en puissance franchissant une frontière illégalement ? Non, « des branquignoles s’enfonçant dans la neige avec leurs valises de couillons de touristes ».

A New York, ils rejoignent des connaissances. L’accusation évoque des « réunions internationales ayant pour objet de préparer des actes de dégradation ». « On a retrouvé des gens de toute la terre avec qui on a eu des discussions, corrige Yildune Lévy. Les Américains disaient qu’ils galéraient pour trouver des lieux collectifs, les Japonais racontaient qu’ils n’osaient même pas sortir de chez eux à cause d’arrestations arbitraires, etc. » « Donc ce n’était pas une réunion conspirative d’anarchistes qui préparaient des attentats contre la SNCF », conclut la présidente, ex æquo avec les prévenus niveau ironie. Rires.

« Créer cette espèce d’ambiance… »

Julien Coupat et Yildune Lévy ont-ils saboté une ligne de TGV dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 ? Ce qui est sûr, c’est qu’on a retrouvé dans leurs affaires des photos d’un centre de recrutement de l’armée américaine à Times Square prises par Yildune Lévy, et que certains ont trouvé ça suspect. Deux mois après leur passage à New York, une grenade était lancée contre ce centre, occasionnant des dégâts matériels.

« Qu’on continue à rapprocher ces photos de l’attentat de Times Square, c’est indécent, s’agace Yildune Lévy. Rappeler ça en permanence pour créer cette espèce d’ambiance… » La jeune femme explique pourquoi elle a photographié ce bâtiment : « Ce centre de recrutement, en plein Times Square, avec des lumières partout, c’était Disneyland, c’était étonnant de voir quelque chose comme ça. D’ailleurs il y avait trente personnes à côté de moi avec leur appareil quand j’ai fait cette photo. »

Surtout, insiste-t-elle, on a soigneusement sélectionné ce cliché. « J’ai pris plein d’autres photos de touristes, des photos des tours. Moi, la seule tour dans laquelle j’étais jamais montée, c’étaient les Mercuriales, dans le 20e. » La présidente conclut : « Aucun élément du dossier ne permet d’affirmer qu’il y ait un lien entre vous et la commission de l’attentat de Times Square. »

« Lecture paranoïaque a posteriori »

Julien Coupat et Yildune Lévy ont-ils saboté une ligne de TGV dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 ? Ce qui est sûr, c’est qu’on a retrouvé dans son sac une liste griffonnée par Julien Coupat, et que certains ont trouvé ça suspect. La voici : « Gants 25 000 W (Raph), scotch, pince, barbour-caban, tubes + ficelles, essai, 2e paire de gants, frontale, livre, acétone-dégraissant ». « Gants », « scotch », « tubes », « frontale » : de quoi hisser, de nuit, un crochet en fer sur une caténaire ?

« Il faut toute la capacité de lecture paranoïaque a posteriori des services de renseignement pour y voir un kit de sabotage », raille Julien Coupat, qui précise que cette liste a été rédigée plus d’un an avant les faits qui lui sont reprochés. « C’est une liste normale, on fait des réunions avec les amis avant que quelqu’un aille en ville, Untel dit « j’ai besoin de ci, j’ai besoin de ça » ; Untel dit « ramenez un caban. » Manifestement, quelqu’un avait besoin de gants. Au Goutailloux, il y a une ligne de 40 000 V. Et ça donne ça. »

Il rappelle surtout qu’au même moment ont été retrouvées sept autres listes. Sur l’une d’elles, dit la présidente, on lit notamment « bouteille de gaz » et « vélo ». Julien Coupat s’esclaffe : « Alors là, on a le scénario d’un attentat à bicyclette ! » Sur une autre liste, « thermomètre professionnel de boulangerie ». « Avec ça, clairement, on prépare un attentat qui devrait permettre de détruire la moitié du territoire français. N’est-ce pas M. Christen ? » Le procureur soupire. En deux après-midi, il en a déjà pris plein la tête. Plus que dix jours d’audience.

Tarnac : au deuxième jour d’audience, le procès subversif de la justice pénale
LE MONDE | 15.03.2018
Par Pascale Robert-Diard et Henri Seckel
Contrainte de céder la codirection des débats aux prévenus, la présidente ne peut empêcher le procès de glisser vers une remise en question du rôle du tribunal.

Au deuxième jour du procès Tarnac, mercredi 14 mars, il s’est produit un imperceptible glissement. On commençait tout juste à s’habituer au flot verbal de deux des prévenus, Julien Coupat et Mathieu Burnel, à leur spectaculaire aplomb, à leur connaissance aiguë de chacune des 27 000 pages de leur dossier, tour à tour agacé ou amusé par l’insolence de ces vieux jeunes et les fous rires potaches qu’elle déclenchait chez un public tout acquis à leur cause.

La présidente, Corinne Goetzmann, avait déjà adroitement ajusté le ton de son interrogatoire – un compromis entre autorité et souplesse –, ne s’offusquant plus de voir Julien Coupat sortir son Thermos et remplir son bol à maté en répondant à ses questions ou de ses prises de paroles intempestives. Face à ces prévenus enflammés et hautement inflammables, qui répondent de l’accusation de sabotage d’une ligne TGV, et à des représentants du parquet accablés de sarcasmes dès le premier jour, elle s’installait dans le rôle d’arbitre attentive, scrupuleuse, protectrice et ouverte, soucieuse de rétablir aux yeux de tous une image plus flatteuse de la justice que celle laissée par ce dossier.

Lorsque, présentant les photos de surveillance de la ferme du Goutailloux sur le plateau de Millevaches prises en 2008 par les policiers de la sous-direction antiterroriste (SDAT), Corinne Goetzmann a dit : « Voilà donc la « base logistique des activistes » », chacun a perçu les guillemets distanciés dont elle accompagnait sa présentation.

« Je ne me soumets pas à la question »

Elle a aussitôt enchaîné en posant à Julien Coupat une question qu’elle voulait la plus ouverte possible sur le « projet » qui avait été le sien en acquérant cette bâtisse. La réponse est tombée comme un couperet, « Je m’étonne de cette question qui reprend la trame de suspicion du récit initial, de cette façon de poser un décor, une ambiance », aussitôt suivie d’une diatribe contre les services d’enquête et le premier juge d’instruction de ce dossier qui ont méthodiquement fouillé les conditions d’acquisition de cette ferme. « Ce n’est pas la question qui vous a été posée », a repris patiemment la présidente, déclenchant une nouvelle salve de rhétorique combattante de la part du prévenu : « Je ne vais pas me défendre d’un récit que je trouve délirant jusqu’au bout. »

Corinne Goetzmann s’est alors employée à rappeler le rôle du procès pénal, ce moment « où, justement, vous pouvez faire valoir votre point de vue et permettre au tribunal de disposer d’autres éléments que ceux de la procédure… » Sa tentative pédagogique tombe à plat : « J’ai un peu de connaissance de la procédure pénale. Elle n’a pas changé depuis le XVe siècle. Je ne serai pas ce vermisseau humain qui se tire-bouchonne devant l’auguste justice pour essayer d’amoindrir les charges qui pèsent sur lui, répond Julien Coupat.

– Le tribunal est là pour comprendre et peut-être avoir un autre regard que celui qui a été porté jusque-là…, tente une deuxième fois la présidente. Nouvel échec. Les prévenus ne veulent pas de sa courtoisie et le lui disent.

– Je ne me soumets pas à la question, s’enhardit à son tour le discret Benjamin Rosoux.

– Ce n’est pas LA question, corrige la présidente.

– Si, c’est LA question, insiste-t-il.

– On ne va pas jouer ce rituel, cette mauvaise pièce de théâtre, intervient Mathieu Burnel, en déniant au tribunal le droit de les interroger sur des déclarations faites en garde à vue. Ce qui est dit sous la torture sera toujours considéré comme plus vrai, même si, là, on nous le demande gentiment.

– Peut-être devriez-vous alors aller jusqu’au bout de cette logique et vous taire ?, observe Corinne Goetzmann.

– Non, nous avons des choses à dire. »

Avec encore plus de précautions oratoires, la présidente aborde maintenant la pièce suivante de l’instruction, un voyage de Julien Coupat et de Yildune Lévy aux Etats-Unis via le Canada en janvier 2008. Selon l’accusation, ils ont franchi la frontière clandestinement afin de se rendre à New York pour assister à des « réunions internationales ayant pour objet de préparer des actes de dégradation ». Association de malfaiteurs, donc. Yildune Lévy apparaît à la barre. Moins éloquente que son ancien compagnon, mais plus légère et plus drôle, donc tout aussi redoutable.

Des conversations bien inoffensives

Ce séjour au Canada était, dit-elle, « un voyage en amoureux ». Faute de passeport biométrique – ils y sont opposés –, ils ne comptaient pas pousser jusqu’aux États-Unis. Un ami leur explique à quel point il est facile de franchir la frontière. Ils y voient « un beau pied de nez ». Et les voilà partis à travers les bois tels « des branquignoles s’enfonçant dans la neige avec leurs valises de couillons de touristes ».

A New York, ils passent quelques jours avec des connaissances qui les emmènent dans des réunions. Un « réseau planétaire d’anarchistes », selon le FBI, qui les surveille. « On a eu des discussions entre personnes engagées dans les luttes sociales, corrige Yildune Lévy, qui se souvient de conversations bien inoffensives. Les Américains disaient qu’ils galéraient pour trouver des lieux collectifs, ce genre de choses ». « Donc ce n’était pas une réunion conspirative d’anarchistes qui préparaient des attentats contre la SNCF », conclut la présidente qui, contrainte de partager la conduite des débats, défend au moins sa part d’ironie.

Il était déjà acquis que ce procès serait celui de l’instruction antiterroriste menée dans l’affaire de Tarnac. Les prévenus ont montré, mercredi, qu’ils n’entendaient pas en rester là. Du tribunal devant lequel ils comparaissent, ils font une tribune pour dénoncer le mécanisme même de la procédure pénale.

Dans les mots de Julien Coupat résonne la voix de celui qui fut leur premier avocat, Thierry Lévy, décédé en 2017 et auquel le prévenu a rendu un hommage ému. « Bien loin de l’instance de vérité dont les gens de justice se repaissent », l’audience est « un leurre, une pantomime », écrivait l’avocat dans son Éloge de la barbarie judiciaire (Odile Jacob, 2004). Cette « subversion »-là, qui oblige le tribunal à ne pas seulement instruire au mieux un dossier mais à s’interroger sur l’essence même de son rôle, est peut-être plus redoutable que celle que les zélés policiers de l’antiterrorisme ont cru pouvoir reprocher à la bande de Tarnac.

Procès Tarnac : « Le tribunal perd pied… »
LE MONDE | 16.03.2018
Par Henri Seckel
Un dossier complexe et parfois sujet à caution, un prévenu et un avocat intarissables : le procès risque de s’embourber, et le calendrier d’être revu.

Au troisième jour du procès Tarnac est apparue la relique maudite. Il est environ 15h30, jeudi 15 mars, lorsque le célèbre crochet en fer à béton, retrouvé le matin du 8 novembre 2008 perché sur une caténaire de la ligne du TGV Paris-Strasbourg, du côté de Dhuisy (Seine-et-Marne), fait son entrée dans la salle d’audience.

Extraite avec soin du papier kraft sous scellés qui l’emballe depuis une décennie, l’arme du crime passe de main en main sur les bancs des prévenus. « Je pensais que c’était vachement plus gros ! », chuchote Yildune Lévy, qui le fixe avec de grands yeux, mais refuse de saisir l’objet qui lui a valu dix ans de procédure judiciaire. Idem pour Julien Coupat, qui se contente d’observer le crochet dans les mains de Mathieu Burnel, lequel taquine son compère en lui disant « vas-y touche ! touche ! », puis fait mine de lancer le morceau de ferraille en l’air, comme s’il voulait saboter le lustre au-dessus de lui. Hilarité générale dans la salle.

On rigole bien au procès Tarnac. Entre l’attitude goguenarde des prévenus, l’ironie féroce de Me Jérémie Assous (l’avocat de Julien Coupat), parfois appuyé par son très pince-sans-rire confrère Me Jean-Christophe Tymoczko (l’avocat de Yildune Lévy), la centaine de spectateurs acquis à la cause de la défense se régale. Même les deux experts appelés à témoigner jeudi, sortes de Dupond et Dupont débonnaires spécialistes de la chose électrique et ferroviaire, ont réussi à faire rire l’assemblée alors qu’ils abordaient des questions on ne peut plus sérieuses, en s’extasiant par exemple devant la qualité des finitions du crochet : « Il est parfait ! » « On transmettra le message », a répondu Me Assous, dont les bons mots font systématiquement marrer Me Jean Veil, l’avocat… de la SNCF.

Théorie de « l’écran de fumée »

Il y en a un que tout cela n’amuse que modérément. Le procureur de la République Olivier Christen possède évidemment le mauvais rôle face à cette foule hostile qui raille sa parole. « C’est quand même incroyable que je ne puisse pas parler deux minutes sans que tout le monde ne fasse du bruit, ne rigole ou ne tousse, s’est-il offusqué. Je sais bien que vous avez l’habitude de ne parler qu’entre vous, mais ici, c’est un débat contradictoire, il faudra accepter d’entendre une parole inverse. »

Pour l’instant – pour combien de temps ? – le procureur parvient à conserver son flegme face aux sarcasmes. Il semble attendre son heure, et dénonce « la théorie de l’écran de fumée » qu’applique selon lui Jérémie Assous : Vous plaidez davantage pour la presse que pour le tribunal, afin que la presse continue d’écrire que tout ce qu’avance l’accusation est faux. Mais vous verrez que les pièces ne sont pas fausses, et que nous avons raison d’être dans cette juridiction. » Me Assous troque alors son ton faussement badin pour des accents presque menaçants : « On va rentrer dans le dur de ce dossier, et on va voir ce qu’il y a derrière votre écran de fumée : un mur de faux ! »

Le faux suprême selon la défense, c’est le fameux « PV 104 », qui doit être décortiqué lors de l’audience de ce vendredi. Il s’agit du procès-verbal de filature de Julien Coupat et Yildune Lévy en Seine-et-Marne la nuit du sabotage, filature au cours de laquelle ils auraient été vus à proximité immédiate de la voie de chemin de fer où a eu lieu l’acte de malveillance.

Avec vingt-quatre heures d’avance sur le planning, Jérémie Assous a déjà commencé à s’attaquer au PV 104, s’arrêtant sur des points assez obscurs pour qui n’a pas lu le dossier. « Les assesseures n’ont pas la connaissance de tout le dossier comme c’est votre cas, s’émeut l’une des trois magistrates qui entourent la présidente. Déflorer une partie du dossier comme vous le faites crée une certaine confusion. » « Et le tribunal ne voudrait pas penser que créer cette confusion soit volontaire dans votre esprit », ajoute la présidente, avec le sourire entendu de celle qui a pigé la manœuvre.

« Il va falloir vous adapter »

Difficile de dire si l’attitude de Me Jérémie Assous et Julien Coupat, provocateurs par nature, relève d’une stratégie de guerre totale à l’accusation et d’occupation du terrain décidée à l’avance, ou si ce n’est que le cours des débats qui les incite à s’exprimer spontanément. De fait, les deux hommes se lancent fréquemment dans des explications à rallonge sur des points d’un dossier complexe qu’ils maîtrisent parfaitement, et dont ils ont décidé de souligner la moindre faille. Ils donnent parfois l’impression de vouloir aller plus vite que la musique. « Le tribunal perd pied, doit convenir la présidente. Vous faites référence à des éléments que je n’ai pas encore évoqués, c’est dans la suite de mon rapport, mais vous ne me laissez pas le lire. »

En fin de journée, alors qu’il s’exprime sur une revendication du sabotage venue d’Allemagne au lendemain des faits – piste étonnamment peu exploitée par les enquêteurs à l’époque – et qu’il semble parti pour un long monologue, la présidente interrompt Julien Coupat. « La défense prend la main sur la présentation du dossier et ne me laisse pas le temps de présenter les éléments. Il est 20 heures, je n’ai pas lu la moitié du rapport que je devais lire. On ne va pas pouvoir aller au bout dans ces conditions. Il va falloir vous adapter si vous voulez que ce procès se fasse, il faut peut-être réfléchir à une autre manière de faire passer les messages. On peut être percutant sans monopoliser la parole. »

Au bout de trois jours, le programme doit déjà être revu. Les audiences, uniquement prévues l’après-midi, pourraient également se tenir tous les matins, ainsi que le lundi, jour de repos en théorie. Et dire que dans un tout premier temps, ce procès, qui doit s’achever le 30 mars, avait été prévu pour s’étaler sur six demi-journées à peine…

Tarnac : le « PV 104 », atout et faiblesse de l’accusation
LE MONDE | 17.03.2018
Par Henri Seckel
La nuit du sabotage de la ligne TGV était l’objet de l’audience, vendredi.

Parmi les nombreuses curiosités que charrie « l’affaire de Tarnac », celle-ci : la pièce maîtresse de l’accusation est aussi celle de la défense. Il s’agit du « PV 104 », procès-verbal d’une filature de dix-neuf heures entre le 7 et le 8 novembre 2008 sur la Mercedes de Julien Coupat et Yildune Lévy, accusés d’avoir saboté une ligne de TGV, cette nuit-là, en Seine-et-Marne.

Pour le procureur, les sept pages de ce document actent la présence des suspects à proximité immédiate du lieu du sabotage, quelques minutes avant sa commission. Pour les prévenus et leurs avocats, plusieurs invraisemblances disqualifient la pièce, et font tomber l’accusation. Le « PV 104 » était au menu, vendredi 16 mars, d’une audience attendue, et à peine plus calme que les précédentes, qui a permis aux différentes thèses sur le déroulement de la nuit fatidique de s’affronter.

La présidente du tribunal Corinne Goetzmann commence par concéder « un certain nombre de critiques tout à fait pertinentes » soulignées par la défense. L’une des plus spectaculaires concerne un policier présent toute la nuit sur la filature en Seine-et-Marne, selon le procès-verbal, et qui se trouvait au même moment dans son bureau de Levallois-Perret, à 60 kilomètres de là : un autre PV rédigé à 3h13 dans la commune des Hauts-de-Seine porte sa signature. « Aucune explication n’a été donnée au sujet de cette incohérence », dit la présidente.

« Pas très adroit »

Le procureur en livre une : ce policier a bien fait l’intégralité de la filature, et c’est en venant au bureau le lendemain qu’il a constaté l’arrivée, dans la nuit, à 3h13, d’un fax dont il fallait faire un PV. Or, en pareil cas, « on indique l’heure à laquelle est arrivé le fax, pas l’heure à laquelle on rédige le PV, explique le procureur. Ce n’est évidemment pas très adroit, mais c’est la façon dont fonctionne la police. » Le public rit. La défense grimace.

A l’aide d’une carte sur laquelle elle a surligné certains axes, la présidente retrace ensuite le parcours de la Mercedes. Beaucoup de jaune fluo colore des routes qui passent sous la voie sabotée, vers laquelle le couple aurait roulé en début de soirée, avant d’y revenir dans la nuit commettre son méfait, selon l’accusation. « Vous passez votre temps à faire des allers-retours autour de la voie de chemin de fer, dit le procureur. C’est le moment où vous repérez comment accéder à la voie. »

Yildune Lévy est la première à livrer le récit de sa soirée. Le couple, dit-elle, quitte Paris « sans plan précis », sinon celui d’échapper à la surveillance policière dont il sait faire l’objet en permanence. « Assez rapidement, on sent qu’on est suivis, même sur les petites routes. Il suffit qu’on s’arrête pour voir la voiture à 200 mètres derrière ralentir brusquement. » D’où les allers-retours, manœuvres de « contre-filature » – elle ne se souvient pas si c’était près d’une voie ferrée.

« Réécriture a posteriori »

Après avoir dîné à Trilport (Seine-et-Marne) – à 30 kilomètres du futur sabotage – et constaté que les hôtels étaient complets ou trop chers, ils se résolvent, entre 23h30 et minuit, à dormir dans leur voiture. « On s’endort. Je me réveille. J’ai froid. On se dit qu’on va rouler pour mettre le chauffage et qu’on va trouver un endroit pour faire un câlin pour se réchauffer.

Vous dites qu’ayant conscience de la présence policière, vous avez eu envie d’avoir une relation intime ? », s’étonne la présidente. Huées dans la salle. L’avocate de la prévenue, Marie Dosé : « Tout le monde s’étonne qu’on puisse vouloir faire l’amour quand on sait qu’on est suivi par les policiers, mais personne ne s’étonne qu’on peut vouloir commettre une infraction ? »

« La seule partie avérée de ce PV, c’est Trilport, enchaîne M. Coupat. Le reste est une réécriture a posteriori pour insinuer qu’on aurait eu un lien avec ce sabotage. Ce qui s’est passé ce soir-là, au fond, vous le savez, monsieur le procureur. C’est que les policiers ont certainement fait de la filature jusqu’à 23h30 ou minuit, puis qu’ils sont allés se coucher, et que le lendemain en voyant les infos, ils se sont dit « aïe » ».

« Donc, selon vous, ils s’embêtent à aller jusqu’à Trilport jusqu’à 23 heures, puis ils rentrent, et après ils se disent : « quelle coïncidence, on aurait dû continuer à les suivre. Tant pis, on va écrire le PV. »

« Ça ne me paraît pas fou que l’antiterrorisme, dont on verra ensuite la capacité à mentir, ait menti sur ce point initial », conclut Julien Coupat, en référence au témoignage accablant contre lui d’un témoin anonyme, qui confessera ensuite s’être contenté de signer un récit fabriqué par les policiers.

Incohérences d’horaires

« Mais, si on fait un faux PV, se demande la présidente, pourquoi ne pas indiquer « on a vu Untel commettre ces actes » ? » Jérémie Assous, avocat de Julien Coupat, botte en touche. Il préfère noter que cette filature est la seule, parmi des centaines, sans photo du couple, souligner plusieurs incohérences d’horaires, et rappeler la faille majeure du PV : aucun des 18 policiers en filature n’a vu les suspects grimper sur la voie ferrée pour hisser un crochet sur la caténaire. « S’ils avaient été là, ils les auraient vus, et, s’ils les avaient vus, ils les auraient arrêtés ! », hurle-t-il. « Il y a des approximations, mais rien ne permet d’affirmer que ce PV est faux », répond le procureur.

Le tribunal est-il parvenu à se faire une idée ? Le transport sur les lieux, vendredi 23 mars, pourrait permettre d’y voir plus clair. L’accusation et la défense rivalisent d’impatience au sujet d’une journée dont chacune affirme qu’elle fera pencher le jugement en sa faveur.

Tarnac : « Si vous voulez un vrai procès, il faut changer votre façon de faire »
LE MONDE | 17.03.2018
Par Henri Seckel
A l’ouverture de la quatrième journée d’audience du procès, la présidente du tribunal a tancé les prévenus et l’avocat Jérémie Assous.

Pendant quelques heures, vendredi 16 mars, on a presque cru qu’on assisterait désormais à un procès normal. Après trois premières journées marquées par une agitation qui n’aurait pas duré trois minutes dans n’importe quelle autre affaire, la salle des criées avait retrouvé un semblant de sérénité. La veille au soir, la présidente Corinne Goetzmann avait reproché à l’intarissable Julien Coupat et à son turbulent avocat, Me Jérémie Assous, de « monopoliser la parole » et de « créer la confusion » en se défendant sur des points qui n’avaient pas encore été évoqués. « Le tribunal perd pied », s’était-elle agacée.

Alors, vendredi, la quatrième journée d’audience s’est ouverte par un subtil rappel à l’ordre. « J’ai bien conscience qu’il y a chez les prévenus une colère qui avait besoin d’être exprimée compte tenu de l’ancienneté des faits et du traitement de cette affaire. C’est pourquoi il m’a semblé important de leur laisser une place pour s’exprimer. Les débats ont été plutôt atypiques – le mot est faible –, mais ce n’est pas de cette façon que doit se dérouler un procès pénal », a lancé Corinne Goetzmann, soulignant au passage, si l’ambiance potache des premiers jours l’avait fait perdre de vue, que certains prévenus risquaient cinq ans de prison.

La zizanie est revenue

Effet immédiat. Hormis quelques tentatives de coup d’éclat vite réprimées, « Tarnac » a alors été un procès comme un autre, avec une présidente qui préside, des parties qui participent quand c’est leur tour, et un public qui s’ennuie. Et puis, au fil des heures et de l’évocation de points cruciaux que Julien Coupat enrageait de ne pouvoir contester, la zizanie de la veille est revenue.

Si bien qu’à 23 heures, juste avant d’envoyer tout le monde en week-end, la présidente a dû faire, à nouveau, la police de l’audience : « Malgré mes interventions, les débats ne se déroulent pas comme nous le souhaitons. Que les prévenus ne soient pas capables de se maîtriser et veuillent s’exprimer de façon récurrente, on peut le comprendre. S’agissant d’un avocat, nous avons plus de mal. »

Clairement ciblé, Jérémie Assous, le plus envahissant des quatre avocats de la défense, que la juge soupçonne de vouloir appliquer une « stratégie de rupture ». « Si le but est que le tribunal ne comprenne rien à ce qui se passe, d’accord. Si vous voulez un vrai procès, il faut changer votre façon de faire. »

Les débats doivent s’achever vendredi 30 mars, et Corinne Goetzmann prévient : « Si on n’a pas fini le 30, on risque de devoir recommencer le procès. »

Procès de Tarnac : Yildune Lévy et le don d’ubiquité
LE MONDE | 20.03.2018
Par Henri Seckel
Le tribunal s’est penché mardi sur un retrait bancaire qu’aurait effectué la prévenue à Paris à une heure où les policiers affirment qu’elle se trouvait en Seine-et-Marne, près du lieu du sabotage.

Dans la balance de la justice, qu’est-ce qui pèse le plus lourd : un relevé de comptes ou un procès-verbal de filature ? La 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris répondra à cette question au moment de rendre son jugement dans le « procès de Tarnac ». Deux documents clés étaient à l’étude, mardi 20 mars, lors d’une audience qui a confiné au casse-tête : d’une part le fameux PV 104 — dont l’autopsie avait débuté en fin de semaine dernière —, de l’autre un relevé de comptes de Yildune Lévy datant de novembre 2008. Deux documents, deux vérités différentes sur le déroulement de la nuit du 7 au 8 novembre 2008, celle du sabotage dont sont accusés la jeune femme et son ancien compagnon Julien Coupat.

Le PV 104 est formel : cette nuit-là, le couple se trouvait à Trilport, en Seine-et-Marne, entre 23h50 et 3h50, juste avant de se rendre près de la ligne qu’on allait retrouver sabotée. Mais le relevé de comptes est tout aussi formel : un retrait de 40 euros a été effectué avec la carte bleue de Yildune Lévy cette même nuit à 2h44 vers la place Pigalle, dans le nord de Paris, à 60 kilomètres de là. « Vous ne pouvez pas être à Pigalle en train de faire un retrait, et en même temps être en Seine-et-Marne, ce n’est pas possible », doit bien constater la présidente. « Effectivement », répond Yildune Lévy, flegmatique à la barre, mais bien consciente de disposer là d’un alibi qui trouble le tribunal.

Un retrait mystérieusement passé sous silence

La jeune femme livre sa version : « Je revois la scène, je revois le distributeur de La Poste à Pigalle. Je suis une très grosse fumeuse. La nuit, quand on rentre [de Trilport], je n’ai plus de clopes, je dis [à Julien Coupat] qu’il faut que j’aille en acheter. Mais je n’ai plus de sous. Alors je vais en retirer, et je vais acheter des clopes. » Interrogé quelques minutes plus tard, Julien Coupat confirmera, les mains dans les poches, avec sa nonchalance et son ton monocorde habituels, en donnant sa version de la nuit fatidique : « Nous avons dormi devant Le Mouflon d’or [un hôtel de Trilport qui s’est avéré être complet], nous sommes allés faire l’amour dans la voiture un peu plus loin, et ensuite nous sommes rentrés à Paris.

— Vous confirmez le retrait ?

— ’Bsolument.

— Vous attendiez Mme Lévy dans la voiture pendant ce temps ?

— ’Bsolument. »

Mystérieux, ce retrait à 2 h 44, à plusieurs égards. Le plus mystérieux étant qu’il n’ait pas été remarqué par l’enquêteur chargé d’éplucher les comptes de Yildune Lévy, dans lesquels il cherchait alors — en vain — la trace d’un paiement par carte bancaire des tubes en PVC censés avoir servi à hisser le crochet en fer sur la caténaire de la ligne TGV. « C’est le pompon, s’agace l’intéressée en moulinant avec les bras. La consigne qu’il a, c’est de regarder les retraits jusqu’au 7 novembre, d’accord. Mais sur mon relevé de compte, mes retraits sont sur deux pages. La première s’arrête le 6 novembre. Si on veut regarder jusqu’au 7, on est obligé de regarder la page d’après, où là, on voit ce retrait qui date du 8. Ils cherchent dans mes comptes pour m’incriminer, pour voir si je n’avais pas payé les tubes, ils trouvent quelque chose qui me disculpe, et ils le passent sous silence ! »

La présidente du tribunal tente de comprendre, et suppose que ce retrait a pu être fait avec la carte bleue de Yildune Lévy, mais pas forcément par Yildune Lévy elle-même : « Dans cette affaire, on a fait de nombreuses perquisitions, et les gens ont dit « On met en commun beaucoup de choses, les ordinateurs, les livres, la documentation, etc. » On peut se dire aussi que la carte bleue de quelqu’un pourrait être utilisée par quelqu’un d’autre. »

Un alibi inutilisé pendant quatre ans

« Vous auriez donc fabriqué un alibi ? », demande, faussement naïve, Me Marie Dosé à sa cliente, qui s’offusque : « Une personne accusée d’association de malfaiteurs fabriquerait un alibi et elle ne s’en servirait pas pendant quatre ans ? Délirant. » En effet, Yildune Lévy, dans les premiers temps de l’enquête, ne se souvenait pas de ce retrait. Ce n’est qu’en décembre 2011, soit plus de trois ans après les faits, que son relevé de compte épluché par les enquêteurs a été versé au dossier, et qu’elle a donc pu le consulter, et constater le retrait dont elle veut croire qu’il lui permettra d’être blanchie.

Le procureur, qui accorde visiblement autant de crédit à ce retrait de 2h44 que la défense en accorde au PV 104, prend le relais, et fait part de ses doutes, soulignant que ce retrait ne cadre pas avec les habitudes bancaires de la prévenue. Sur les deux mois et demi de relevés de compte consultés, c’est le seul effectué dans le quartier de Pigalle — « Il y en a un à Barbès [à 1 km à l’est], tous les autres sont faits à proximité de son domicile, à Gambetta [à 6 km à l’est] » — et c’est le seul survenu à une heure si tardive — « Le reste du temps, il n’y a jamais un retrait après 22 heures. » « On tire des conclusions sur deux mois et demi de retraits ! », s’égosille Me Dosé. Le procureur se demande encore pourquoi, en rentrant de Seine-et-Marne, elle est allée faire « un détour pour acheter des cigarettes à quarante minutes [de chez elle] ». Yildune Lévy répond qu’à Pigalle, elle sait qu’on peut acheter des cigarettes jusqu’à pas d’heure.

La présidente, elle, bute sur un constat qu’elle a déjà formulé lors de l’audience précédente, et propose une sorte de raisonnement par l’absurde assez étonnant : « Si vous avez effectué ce retrait à Paris à 2h44, cela signifie qu’au plus tard, vous avez quitté la Seine-et-Marne une heure plus tôt. Ça veut dire, selon vous, que tout ce qui figure au PV 104 après 2 heures du matin est faux. Mais comment expliquer que des policiers fassent un faux PV pour accuser deux personnes, et qu’en même temps ils n’écrivent pas qu’ils vous voient en train de commettre le sabotage [cela n’apparaît en effet jamais dans le procès-verbal] ? Pourquoi ne pas aller au bout de la logique, tant qu’à faire, et vous attribuer les trois autres sabotages commis cette nuit-là ? Quand le faux est fait, tout est possible ! » Yildune Lévy réprime difficilement un sourire : « J’ai du mal à m’expliquer l’aberration de tout cela. »

Procès de Tarnac : les policiers à l’heure des explications
LE MONDE | 22.03.2018
Par Henri Seckel
Trois anciens membres de la SDAT témoignaient mercredi lors d’une audience aux allures de montagnes russes pour la défense.

C’est un spécimen rare, le premier et le dernier que l’on aura vu en chair et en os dans cette salle d’audience, mais on a eu le temps d’en profiter : un policier de l’antiterrorisme est venu témoigner à visage découvert pendant plus de quatre heures, mercredi 21 mars, au sixième jour du procès de Tarnac.

Personne n’avait demandé à Fabrice Gardon de venir. Il s’est porté volontaire, afin de « couper court aux fantasmes » et « défendre l’honneur » de la sous-direction antiterroriste (SDAT), ce service de la police judiciaire dont les agents ont assuré la filature décrite dans le fameux « PV 104 ». M. Gardon n’était pas avec les agents censés avoir vu la Mercedes de Julien Coupat et Yildune Lévy, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, au pied d’une voie ferrée qu’on les accuse d’avoir sabotée. Il était leur supérieur hiérarchique, et veut saluer « leur travail sérieux injustement remis en cause ».

Appuyé sur son pupitre, le quadragénaire refait donc tout le film, de l’ouverture de l’enquête préliminaire en avril 2008 à la fameuse nuit du sabotage. Ses propos se confondent alors presque avec ceux du PV 104 qu’il connaît par cœur, et que la défense considère comme un faux. Le costume est strict, le cheveu ras, le récit limpide. Conclusion : « Bien que notre souci soit la quête permanente de la rigueur, il peut arriver qu’on marque dans un PV des choses qui ne correspondent pas à 100 % à la réalité. Mais quelques approximations de forme n’enlèvent rien à ce qui a été constaté. »

Fabrice Gardon marque un point lorsqu’il raconte qu’un agent sur place l’a appelé à 5h23 pour lui signaler un événement bizarre survenu quelques minutes plus tôt sur la ligne de TGV : « Son téléphone portable borne sur place, il se trouve forcément dans le secteur. » Aucun avocat de la défense ne contestera ce point. La théorie de Julien Coupat est pourtant que la filature a cessé autour de minuit, et que plus un policier ne se trouvait dans les parages ensuite.

Une présidente mordante et perspicace

Corinne Goetzmann, la mordante et perspicace présidente du tribunal, entre alors en piste et va mettre le témoin en difficulté sur plusieurs points. Dix-sept policiers ont participé à la filature, un seul a signé le PV 104. « L’unicité du signataire est une pratique dans beaucoup de services », tente M. Gardon. Réponse de la présidente : « Un PV n’a de valeur probante que si le rédacteur rapporte ce qu’il a vu ou entendu personnellement. » Or, c’est ici tout l’inverse puisque le PV compile les observations de tout le monde.

En outre, la juge ne comprend pas que, s’ils étaient bien là, les agents n’aient pas trouvé – ils ne l’ont pas cherché – le crochet du sabotage sur la caténaire. « Je ne suis pas certain que beaucoup de policiers français s’intéressaient à cette histoire de crochet à béton à ce moment-là », ose le témoin.

Corinne Goetzmann s’interroge encore, sans obtenir de réponse satisfaisante, sur l’absence d’investigations au sujet d’un retrait effectué par Yildune Lévy à 2h44 la nuit des faits à Paris, à 60 kilomètres du lieu du sabotage, événement qui aurait pu la disculper. Enfin, elle envoie le policier dans les cordes avec l’épisode rocambolesque du témoin T42 – auteur, sur demande des enquêteurs, de deux témoignages totalement contradictoires au fil de l’instruction – et l’accuse d’avoir recouru à des pratiques « contraires à la loyauté de l’enquête » qui, sans les révélations des médias à ce sujet, auraient pu « induire le tribunal en erreur » : « Comment aurait-on fait pour savoir à quel moment ce témoin dit la vérité et à quel moment il est manipulé ? » Fabrice Gardon passe un sale quart d’heure.

La défense se saborde puis se ressaisit

Les avocats de la défense prennent alors la parole, et l’audience, une curieuse tournure. Corinne Goetzmann les avait mis sur des rails ; on assiste à une sorte de sabotage. Me Jérémie Assous (avocat de Julien Coupat) s’emmêle les pinceaux dans des histoires d’horaires ou de patronymes et pinaille sur des détails qui égarent l’assistance. Me Jean-Christophe Tymoczko (avocat de Yildune Lévy) pose des questions déjà posées un quart d’heure plus tôt, et se fait gronder par la présidente lorsqu’il interroge le policier sur ses orientations politiques. Seule Me Marie Dosé (avocate de Yildune Lévy) parvient à faire vaciller le témoin, mais sur des questions annexes. Démolir le PV 104, qu’on annonçait si fragile, n’est pas si simple. Suffisamment rare depuis une semaine pour être souligné : ce n’est ni dans le public, ni du côté de la défense qu’on voit des sourires, mais sur le visage du procureur Olivier Christen.

En fin de journée, l’audition de deux agents « filocheurs » de la SDAT anonymisés inverse de nouveau la tendance. Leur apparition – cachés derrière une porte – sur les écrans de la salle et leur voix transformée façon Dark Vador provoquent un fou rire général. Et les réponses du « témoin n°5 » vont redonner le sourire à la défense.

Corinne Goetzmann commence : « Vous, personnellement, est-ce que vous avez pu identifier les occupants du véhicule lors de la filature ?

– J’ai pu identifier M. Coupat.

– A quel moment, à quel endroit ?

– Le lieu, je ne pourrais pas vous dire. A une intersection.

– Il faisait encore jour à ce moment-là ?

– Je ne sais pas. Ce n’est pas la nuit noire, mais ça commence à s’assombrir. La nuit commence à tomber quoi.

– Vous en avez informé le chef du dispositif ?

– Oui, comme dans toute surveillance traditionnelle.

– Ça ne figure pas dans le PV. On lit que les occupants ont été identifiés, certes, mais à 21h50. »

Le « témoin n°5 » sort les rames.

Me Assous poursuit : « Qu’avez-vous fait à la fin de la filature ?

– Un débriefing avec les agents sur place.

– Vos collègues qui ont inspecté la voie de chemin de fer vous ont-ils fait part d’événements particuliers qu’ils ont vus ou vécus ?

– Non. On était tous un peu pressés de rentrer chez nous vu l’heure. »

Les agents présents sur les rails affirment pourtant avoir vu un « arc électrique » au passage du TGV, lequel a failli les écraser au passage, selon leurs dires. Il peut sembler étrange qu’ils n’en aient pas parlé aux collègues.

Enfin, Me Dosé relit des déclarations du « témoin n°5 » à l’enquêteur qui l’interrogeait sur la filature : « Ils tournaient sans arrêt, on a joué sur un périmètre de quelques kilomètres. Nous avons eu l’impression d’être mordus. » Julien Coupat et Yildune Lévy auraient-ils vraiment commis un sabotage alors qu’ils se savaient manifestement suivis ?

Bref. Les témoins sont interrogés sur des souvenirs lointains, sans doute difficiles à relater avec précision, mais certaines réponses sont de nature à jeter un doute sur leur sincérité. Une chose est sûre, alors que la moitié du procès est écoulée : on n’avance pas à grande vitesse vers la vérité. Trois autres policiers anonymisés de la SDAT témoignent ce jeudi. Fin des débats vendredi 30 mars.

Au procès de Tarnac, les policiers face aux bizarreries du « PV 104 »
LE MONDE | 23.03.2018
Par Henri Seckel
Le tribunal se rend sur les lieux du sabotage vendredi pour vérifier la cohérence de ce document, pièce maîtresse de l’accusation.

La 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris continue de passer ses journées en pleine nuit, en l’occurrence celle du 7 au 8 novembre 2008, dont il semble de plus en plus clair que son déroulement ne le sera jamais vraiment. Vingt-quatre heures après leurs collègues quatre et cinq, les témoins numéro un, deux et trois, tous anciens policiers de la sous-direction antiterroriste (SDAT), étaient amenés, jeudi 22 mars, à donner leur version de la filature qu’ils sont censés avoir effectué cette nuit-là du côté de Dhuisy, en Seine-et-Marne.

Julien Coupat et Yildune Lévy ont ainsi passé la septième journée du procès de Tarnac à écouter – sans les voir, puisqu’ils témoignaient anonymement – ceux qui disent les avoir repérés, il y a dix ans, à proximité d’une ligne de TGV qu’on allait retrouver sabotée le lendemain matin.

L’audience a viré à l’opération « sauvetage du PV 104 », le fameux procès-verbal de la filature en question, dont l’accusation a fait sa pièce maîtresse, et que la défense ne cesse de vouloir broyer depuis dix ans en martelant qu’il s’agit d’un faux. Après deux semaines de procès, le « PV 104 » est loin d’être en miettes, mais les policiers ont dû ramer pour justifier les erreurs procédurales et les bizarreries factuelles qui le caractérisent, et que Corinne Goetzmann n’a pas manqué de souligner jeudi.

Recours à la cartographie

La présidente du tribunal se demande par exemple pourquoi le PV n’est signé que par un policier, alors qu’ils sont dix-sept – dont douze des services secrets, qui ne viendront donc pas témoigner – à avoir participé à la filature.

« C’est l’usage, répond le témoin numéro deux. Le PV est une synthèse de l’ensemble des constatations des membres du dispositif, pas seulement de celles du rédacteur.

– Mais quelle valeur probante peut-on accorder à la constatation d’un officier qui note ce que lui a dit un fonctionnaire dont on ne pourra savoir ni l’identité ni où il se trouvait au moment des faits, parce qu’il est couvert par le secret défense ? »

Au sujet des anomalies – le PV fait par exemple passer le véhicule des prévenus « sous l’autoroute », alors que son trajet le fait forcément passer par-dessus –, le témoin numéro trois, auteur dudit document, s’explique : « J’ai confronté les notes prises au cours de la surveillance à des outils cartographiques pour compléter les noms de voies ou de communes. Il a pu y avoir des confusions, et j’en suis le premier désolé. Au moment où vous rédigez le PV, il est délicat de se souvenir si le véhicule passe sur ou sous l’autoroute. » Le recours à Google Maps est un classique en pareille circonstance, selon numéro deux : « Les notes in situ sont prises à la va-vite, dans une action qui se déroulait, pour le coup, de nuit, dans une zone isolée que nous ne connaissions pas. On fait au mieux, mais ce n’est pas illogique qu’on vérifie avec des éléments de cartographie au moment d’écrire. »

On n’est pas dans une surveillance visuelle permanente »

« On était derrière un objectif qui avait un comportement atypique, avec de nombreuses manœuvres de contre-filature, on n’est pas dans une surveillance visuelle permanente », poursuit numéro trois, quand on lui fait remarquer qu’une halte du couple dans un hôtel ne figure pas sur le PV. La défense s’engouffre tellement dans les imprécisions du PV qu’elle semble, parfois, reprocher aux policiers de ne pas être en permanence à dix mètres derrière la Mercedes du couple. « Il faut que le tribunal prenne en compte la réalité de ce qu’est une surveillance physique, insiste numéro deux. Ce PV est examiné comme si on regardait une scène de crime figée, alors qu’il s’agit d’une filature pendant dix-neuf heures et sur plus de deux cents kilomètres. Je concède des imprécisions, mais elles ne font pas de ce PV un faux, comme je l’entends depuis dix ans. »

Reste ce point noir de la filature : le PV 104 mentionne que Julien Coupat et Yildune Lévy stationnent près de la voie de TGV à 4 heures du matin, mais personne ne les voit sortir de la voiture, en extraire deux tubes en PVC de 2 mètres, les emboîter pour en faire une perche, escalader par-dessus la grille pour se rendre sur la voie, hisser le crochet sur la caténaire, revenir vers leur voiture, et démonter les deux tubes pour les y faire entrer. Comment est-ce possible, avec tant de policiers sur place ? « Nous étions répartis dans une zone assez large et le seul qui aurait pu le constater, c’est moi », bredouille numéro deux, assurant qu’il a brièvement aperçu la voiture à ce moment-là, sans songer à l’éventualité d’un sabotage : « Pour moi, il s’agissait d’un énième arrêt du véhicule. On peut considérer que j’ai manqué de pertinence. Si j’avais poursuivi mon observation, l’affaire serait sans doute un peu plus simple. »

Les témoignages anonymes du jour suggèrent, au moins, un manque de rigueur dans l’organisation de la filature et la rédaction du PV. Pour la défense, ils suggèrent plus simplement un manque de filature tout court. Selon les avocats des prévenus, il n’y avait personne après 2 heures du matin en Seine-et-Marne cette nuit-là. Ni le couple Coupat-Lévy ni les policiers. Jeudi, pourtant, on apprenait que le téléphone du témoin numéro deux – le seul pour lequel on ait des données publiques – avait borné à Dhuisy à 5h23 la nuit du délit. Pas suffisant, selon Me Jérémie Assous, avocat de Julien Coupat, qui réclame la publication des données des quatre autres témoins anonymes : « Il suffirait que vous fassiez apparaître les numéros de téléphone des autres agents pour qu’on voie s’ils étaient sur place. Comme ça, plus de polémique. »

Le tribunal se déplace sur les lieux du sabotage

Evénement rare dans les annales judiciaires, le tribunal correctionnel de Paris se déplace vendredi en Seine-et-Marne, sur les lieux du sabotage de la ligne SNCF pour lequel des membres du groupe de Tarnac sont poursuivis.

Le tribunal souhaite vérifier la cohérence du procès-verbal de la filature de Julien Coupat et son ex-compagne Yildune Lévy réalisée la nuit du 7 au 8 novembre 2008, où le sabotage d’une ligne du TGV Est a été commis. Un document abondamment discuté lors de l’audience de jeudi.

C’est donc tout un tribunal qui va se transporter dans les champs de Seine-et-Marne : quatre juges, deux greffiers, deux procureurs accompagnés d’un parquetier chargé de communication, les deux avocats de la SNCF partie civile, les huit prévenus et leurs quatre avocats. Tous embarqueront en début d’après-midi au Palais de justice pour un retour prévu avant minuit. Sur place, ils retrouveront cinq des policiers antiterroristes qui ont participé à la filature.

« Il ne s’agit pas d’une reconstitution mais d’un transport du tribunal », a précisé la présidente Corinne Goetzmann, soulignant que toutes les règles du procès seront appliquées, comme le respect de la publicité des débats. Pour cette raison, cinq journalistes et dix représentants du public seront aussi du voyage. Six arrêts sont prévus dans des lieux où le rapport des policiers est contesté.

Au procès de Tarnac, journée ordinaire, journée exceptionnelle
LE MONDE | 27.03.2018
Par Henri Seckel
En ouverture de la dernière semaine d’audience, lundi, il a été question de L’Insurrection qui vient, de cartes d’identité volées, et du niveau d’allemand de Julien Coupat.

Retour à l’ordinaire au procès de Tarnac : le tribunal siégeait de nouveau sous les ors du Palais de justice de Paris, lundi 26 mars, après avoir gambadé dans la verdure de Seine-et-Marne vendredi lors d’un transport sur les lieux du sabotage – il s’agissait de vérifier quelques points litigieux du « PV 104 » sur lesquels l’accusation et la défense s’écharpent. Mais journée exceptionnelle au procès de Tarnac lundi : il n’a pas été question une seule fois dudit PV, jusqu’ici omniprésent dans les débats, au cours d’une audience qui a vu le procureur de la République et l’avocat de Julien Coupat, Me Jérémie Assous, observer un silence inhabituel : une minute de parole cumulée à eux deux.

Journée exceptionnelle : on a entendu ceux que l’on n’entend jamais, les cinq dont on avait presque fini par oublier qu’il s’agissait aussi de leur procès – Christophe Becker, Bertrand Deveaud, Manon Glibert, Elsa Hauck, Benjamin Rosoux. Mais journée ordinaire : on a quand même surtout entendu Julien Coupat et Mathieu Burnel dérouler leurs discours sur les ravages de l’antiterrorisme et de la procédure pénale à la française, face à une présidente admirable de patience, ou peut-être simplement anesthésiée à force d’entendre le même discours prononcé par les mêmes prévenus sur le même ton, au carrefour de la colère, de l’ironie, et de la condescendance.

Il faut dire que le thème du jour leur donnait l’occasion de vider leur sac, que dix années d’une instruction unique en son genre ont empli de rancœur à l’encontre du système policier et judiciaire. Il était question, en ce neuvième jour d’un procès entré dans sa dernière semaine, de revenir sur les conditions d’interpellation et de garde à vue des huit prévenus, ainsi que sur les 23 perquisitions ayant abouti, dans cette affaire, à la saisie de 610 objets.

18 au bac en allemand

Parmi ce butin hétéroclite – des affiches, des journaux, des tracts, des brosses à dents, des lampes frontales, le DVD du Grand Détournement, aucun crochet en fer, aucune arme hormis une fronde, et deux gilets pare-balles dont aucun prévenu ne dit comprendre ce qu’ils faisaient à la ferme du Goutailloux –, les enquêteurs ont mis la main sur une cinquantaine de livres, notamment dans la bibliothèque située au-dessus de la mairie de Tarnac.

« La perquisition de la bibliothèque illustre parfaitement ce qu’est la construction d’un dossier policier puis judiciaire, dénonce Julien Coupat. On ne sélectionne que ce qui cadre avec le récit qu’on veut faire. » Et d’énumérer une liste d’ouvrages aux titres sulfureux récupérés par les policiers, pour mieux les moquer : « On a Bréviaire du chaos. On se dit que ça, ça va incriminer dur ! Manque de bol, c’est un écrivain esthétisant à la Cioran du milieu du siècle. On a Le frisson de l’émeute. Manque de bol, c’est un livre contre les émeutiers, et sur les mesures qu’il faut prendre pour en venir à bout… »

Autre ouvrage sur lequel s’arrête la présidente du tribunal, Autonome in Bewegung (Les Autonomes en mouvement), qui évoque la pose de crochets sur des lignes lors du passage de trains de déchets nucléaires. Échange savoureux entre Corinne Goetzmann et Julien Coupat lorsque celui-ci explique que ses « quelques notions » d’allemand ne lui permettent pas de lire ce livre :

« Quelques notions ? Vous avez eu 18 au bac en allemand, ne soyez pas modeste !

– J’ai une forme de modestie naturelle, et à ma décharge, j’ai eu 18 dans à peu près toutes les matières. Mais vous noterez que les gens qui font sept ans d’allemand, à 20 ans, vous leur demandez « wie geht’s ? » [comment va ?], ils ne peuvent pas répondre. Donc je ne crois pas que ma note en allemand soit incriminante. »

« On est en train d’incriminer Balzac ! »

Puisqu’on parle livres, la vedette du jour est évidemment L’Insurrection qui vient, « sujet acrobatique s’il en est », sourit la présidente au moment de l’aborder. Cet ouvrage – que les enquêteurs ont attribué à Julien Coupat, lequel s’en défend – a longtemps été la colonne vertébrale de la qualification « terroriste » accolée jusqu’en 2016 aux faits imputés aux huit prévenus, en raison de certains passages évoquant la façon de paralyser une métropole, notamment en bloquant les lignes de TGV. Il est donc question de savoir qui en est l’auteur.

« Je trouve ça tellement dingue d’être debout dans un tribunal pour répondre si, oui ou non, on a écrit tel ou tel livre, s’offusque Mathieu Burnel. Ce n’est pas « acrobatique » comme vous l’avez dit, c’est scandaleux. Vous n’êtes pas gênée aux entournures de me poser cette question ?

– Est-ce que toute question posée par un juge est forcément une question qui accuse ?, rétorque Corinne Goetzmann. Écrire ce livre n’est pas un élément d’accusation, mais ça l’a été pour certains passages. Ça reste d’actualité, puisqu’il est reproché à certains d’entre vous des dégradations sur une ligne de TGV. Il ne m’est pas possible de ne pas en parler. »

Julien Coupat prend la parole : « L’Insurrection qui vient brasse tellement large… Vous y trouverez toujours quelque chose qui permettrait de faire porter le chapeau à leurs auteurs. Par exemple, les enquêteurs en ont retenu cette phrase : « La vie de l’agent de police est pénible. Sa position au milieu de la société aussi humiliante et méprisée que le crime même. La honte et l’infamie l’enserrent de toutes parts, la société le chasse de son sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris avec sa paie, sans remords, sans regrets, sans pitié. La carte de police qu’il porte dans sa poche est un brevet d’ignominie. » Mais ça, c’est une phrase de Balzac. On est en train d’incriminer Balzac ! »

« Donc Julien Coupat, auteur de L’Insurrection qui vient, c’est une légende ? », demande la présidente. « Une légende policière, répond Mathieu Burnel. Quand la police, les médias et le parquet disent « C’est lui qui a écrit ce bouquin », c’est normal que tout le monde dise « C’est lui qui a écrit ce bouquin » ! » Julien Coupat conclut, blasé&nbso;: « Accuser quelqu’un d’avoir écrit un livre… Depuis Voltaire, on a pourtant compris que ça n’était pas trop grave. »

Les autres délits du procès

Ces débats sont forcément éclipsés par la question du sabotage de la ligne de TGV reproché à Julien Coupat et Yildune Lévy, mais « Tarnac » est aussi le procès de Manon Glibert et de Christophe Becker, accusés de détention frauduleuse d’attestations Assedic falsifiées et de recel de cartes d’identité volées. On en a retrouvé quatre dans un placard de leur domicile à Limoges, dont les prévenus « ne s’expliquent pas » comment elles ont atterri chez eux. Ils mettent en avant la « vie collective » qu’ils menaient : « Plein de gens passaient chez nous, et il n’y avait qu’une chambre. » Par ailleurs, Mathieu Burnel, Julien Coupat, Elsa Hauck, Yildune Lévy et Benjamin Rosoux sont poursuivis pour refus de se soumettre au prélèvement biologique lors de leur garde à vue. Enfin, Julien Coupat, Bertrand Deveaud, Elsa Hauck et Yildune Lévy doivent répondre du délit d’association de malfaiteurs. Les prévenus encourent cinq ans de prison.

Procès de Tarnac : Yildune Lévy et Julien Coupat, ensemble et séparément
LE MONDE | 28.03.2018
Par Henri Seckel
Le procureur doit présenter ses réquisitions mercredi, après dix jours d’audiences que les deux principaux prévenus, qui répondent des mêmes charges, auront traversés bien différemment.

Les débats sur le fond de l’affaire de Tarnac sont terminés, place aux longs monologues : plaidoiries des parties civiles (la SNCF) puis réquisitoire du procureur, mercredi 28 mars à 13h30, plaidoiries de la défense jeudi et vendredi au même horaire. Les huit prévenus auront la parole en dernier vendredi ; ils l’ont prise une avant-dernière fois mardi, à l’invitation de la présidente du tribunal, Corinne Goetzmann, qui souhaitait les entendre parler d’eux et de la façon dont cette histoire longue de dix ans les avait affectés.

Yildune Lévy est venue à la barre en premier, où elle est restée moins de cinq minutes : « Cette affaire a marqué mon prénom si rare du sceau de l’accusation, alors aujourd’hui, je me fais parfois appeler par un autre prénom pour me payer un peu de ce luxe de l’anonymat que j’ai perdu », a-t-elle dit. Julien Coupat lui a succédé, il est resté là plus de vingt minutes : « Nous avons fait face à quelque chose, nous l’avons combattu, et nous n’aurions pas eu le culot que nous avons eu si nous n’étions pas sûrs de notre fait », a-t-il dit. Ou comment résumer en deux phrases la façon dont les deux principaux prévenus auront traversé leur procès.

Le « couple » Coupat-Lévy, officieux à l’époque des faits en novembre 2008, marié au cours de l’instruction, divorcé désormais, n’en a pas du tout été un en audience. On a parfois oublié que ces deux-là étaient accusés des mêmes délits – dégradations, association de malfaiteurs, refus de prélèvement ADN – pour lesquels ils espéraient le même jugement – la relaxe, alors qu’ils encourent cinq ans de prison –, tant leurs défenses ont divergé. Ce procès laisse la curieuse impression que Yildune Lévy et Julien Coupat étaient dans le même bateau, mais ne ramaient pas à la même cadence.

Ambitions différentes, attitudes différentes

L’une s’est contentée de participer à son procès, l’autre a passé son temps à faire celui de l’instruction, de l’antiterrorisme, et de la procédure pénale française depuis le XVe siècle. L’une avait surtout envie de prouver son innocence, l’autre souhaitait plus encore démontrer la culpabilité des responsables policiers, politiques et judiciaires à qui il attribue la paternité du bazar de Tarnac. L’une était pressée d’en finir pour regagner ses pénates, l’autre n’aurait sans doute pas été contre quelques heures supplémentaires dans la chambre des criées. Ce procès aura duré trois semaines, et ce n’est pas à cause de Yildune Lévy.

Ambitions différentes, attitudes différentes. L’une ne s’est exprimée que quand on lui a donné la parole, l’autre l’a confisquée plus souvent qu’à son tour – et n’est pas passé loin de l’expulsion de la salle, à force d’interrompre la présidente. L’une demandait la permission pour aller se rasseoir au deuxième rang, l’autre se levait de manière intempestive au premier pour intervenir, entre deux gorgées de maté. « Ce n’est pas facile pour moi de prendre la parole et encore moins ici », fut la première déclaration de Yildune Lévy. Julien Coupat, lui, a passé son temps à invoquer son « esprit d’escalier » pour ajouter « encore juste une petite chose », alors qu’on pensait tel chapitre clos. Combien de fois a-t-on, alors, vu Yildune Lévy lever les yeux au ciel ?

Ton sage d’un côté, parfois espiègle ; ton docte de l’autre, souvent hautain. Mais des accents de révolte communs en évoquant la broyeuse dans laquelle ils ont passé dix ans. En commun aussi : tous deux ont refusé de toucher le crochet du sabotage dont ils sont accusés lorsqu’il a circulé dans les rangs ; tous deux sont restés debout avant chaque audience (comme leurs six coprévenus) pour ne pas avoir à se lever à l’arrivée de la présidente ; et tous deux ont affiché leur détestation du procureur Olivier Christen – qui a longtemps soutenu, avant son abandon en 2017, la qualification « terroriste » initiale de cette affaire. Détestation matérialisée par le silence de l’une, qui a même refusé de le regarder, par le verbe de l’autre, qui a frôlé l’outrage à magistrat en l’apostrophant par son patronyme (« Et bin alors Christen ! ») ou en expliquant que son « acharnement » relevait du « déni psychiatrique ».

Les prévenus ressemblent à leurs avocats

Les deux prévenus auront chacun été défendus par un avocat qui leur ressemble – modeste, sensible et concise pour Me Marie Dosé ; flamboyant, fanfaron et bavard pour Me Jérémie Assous. On n’a pas comptabilisé le temps de parole de l’une et de l’autre, mais le rapport aura au moins été de 1 à 10 – Me Assous s’est d’ailleurs fait gronder, en fin de première semaine, parce qu’il perturbait les débats à force d’intervenir.

Fatalement, à tant s’exprimer, celui qui défend sept des huit prévenus aura parfois plongé le tribunal dans des abîmes de perplexité – les assesseures notamment, qui arrivent au procès sans avoir lu le dossier – lorsque, promettant de mettre en lumière une incohérence de l’accusation, il finissait par ensevelir l’auditoire sous un flot d’explications nébuleuses au sujet de points que la présidente n’avait pas encore abordés. Mais il a fait montre d’un aplomb et d’une obstination spectaculaires dans son entreprise de démolition (réussie) du fameux « PV 104 », qui servira aussi Yildune Lévy.

De son côté, Me Dosé a préféré constater que la présidente du tribunal avait elle-même enterré cette pièce centrale de l’accusation en remettant en cause sa valeur probante, et s’est donc concentrée sur le non moins fameux retrait bancaire de 2h44 effectué la nuit du sabotage par la carte bleue de sa cliente, alibi puissant, qui servira aussi Julien Coupat.

L’ordre des plaidoiries de la défense doit encore être défini. Une chose est déjà certaine : Me Assous va prendre son temps, et aura enfin la certitude de ne pas être interrompu par son propre client, lui qui a parfois semblé accablé par son interventionnisme extrême. Scène cocasse, mardi, alors qu’il était en train de mener l’interrogatoire d’un témoin et que Julien Coupat lui soufflait une question : Jérémie Assous a fini par craquer et lui signifier – gentiment – de se taire (« Pfff, eh, oh ! ») avant de se placer juste devant le procureur et de suggérer en souriant qu’il pourrait faire le réquisitoire à sa place.

Le juge Thierry Fragnoli écrit au tribunal

Comme Michèle Alliot-Marie (ministre de l’intérieur à l’époque) ou Jean-Claude Marin (procureur de Paris), Thierry Fragnoli fait partie des grands absents du procès que la défense aurait aimé interroger. Celui qui fut le premier juge d’instruction de l’affaire de Tarnac, désormais en poste à Papeete (Tahiti), a écrit une lettre au tribunal, dont la présidente a donné lecture mardi.

L’auteur y défend son travail si contesté : « Je maintiens que les actes d’instruction que nous avons accomplis avec les collègues étaient nécessaires et utiles à la manifestation de la vérité. » Thierry Fragnoli insiste sur le fait que ce dossier avait été « instruit en cosaisine » et qu’il a « travaillé en étroite concertation » avec Yves Janier et Edmond Bruneau. Une réponse aux accusations d’acharnement personnel.

Mardi après-midi, à la barre, David Dufresne l’a totalement contredit. L’auteur du livre de référence Tarnac, Magasin général, qui a rencontré le juge Fragnoli plusieurs fois à l’époque, en garde « le souvenir d’un homme très seul, lâché par tout le monde, et dont la seule possibilité était de s’entêter ».

Ce n’est pourtant pas lui, dessaisi en 2012, qui a renvoyé l’affaire au tribunal. « La position du parquet, c’est qu’il fallait aller au bout, même si le bout n’était pas bon », explique l’ancien journaliste, soulignant la « cascade de dysfonctionnements » que représente cette affaire révélatrice. « C’était une affaire éminemment politique, elle ne pouvait pas s’arrêter en chemin. Ça va être votre travail de décider si, oui ou non, la justice est capable de reconnaître que, parfois, la justice se trompe. »

Tarnac : les réquisitions mesurées du parquet, qui veut « prendre en compte le temps qui a passé »
LE MONDE | 28.03.2018
Par Henri Seckel
Les peines de prison ferme demandées à l’encontre de Julien Coupat et de Yildune Lévy couvrent la détention provisoire qu’ils ont déjà effectuée.

Les prévenus sont coupables mais ils ne doivent pas aller en prison ; la police comme la justice ont fait leur travail convenablement depuis dix ans dans l’affaire de Tarnac. Voilà en substance les messages délivrés, mercredi 28 mars, par Olivier Christen et Nicolas Renucci, les représentants du parquet, devant la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris, où huit personnes sont jugées, notamment, pour « association de malfaiteurs » et dégradation d’une ligne SNCF en 2008.

Au bout d’un réquisitoire à deux voix de trois heures et demie, le procureur Christen a réclamé des peines qui peuvent sembler mesurées, compte tenu de l’intransigeance qu’il a témoignée depuis l’ouverture du procès, il y a trois semaines, et de la charge symbolique qu’a prise cette affaire depuis le début.

Quatre ans d’emprisonnement dont quarante-deux mois avec sursis ont été requis contre Julien Coupat, et deux ans dont vingt-deux mois avec sursis pour Yildune Lévy. Soit, respectivement, six mois et deux mois ferme : exactement la durée de la détention provisoire effectuée par l’un et l’autre au lendemain de leurs interpellations, en 2008. Si le tribunal suit ces réquisitions, l’ancien couple accusé d’avoir saboté une ligne de TGV en Seine-et-Marne ne retournera pas derrière les barreaux.

« Nous sommes dix ans après les faits, certes particulièrement graves, mais il est évident qu’il faut prendre en compte le temps qui a passé et la personnalité des prévenus, a justifié Olivier Christen. Il n’y aurait aucune logique à ce qu’ils soient de nouveau incarcérés. »

« Le « groupe de Tarnac » n’existe pas »

Six mois avec sursis ont été requis à l’encontre de Bertrand Deveaud et Elsa Hauck, pour leur implication dans une manifestation ayant dégénéré, le 3 novembre 2008 à Vichy (Allier), qui leur a valu d’être renvoyés – tout comme Julien Coupat – pour « association de malfaiteurs ».

Contre Manon Glibert et Christophe Becker, accusés de recel de cartes d’identité volées : six mois et un an avec sursis. Enfin, une amende de 1 000 euros avec sursis a été réclamée contre six des huit prévenus qui avaient refusé de se soumettre à un prélèvement ADN lors de leur garde à vue, dont Mathieu Burnel et Benjamin Rosoux, pour leur part poursuivis uniquement pour ces faits.

Dire qu’à leur mise en examen, en 2008, il s’agissait de « terroristes » dont le « chef », Julien Coupat, risquait jusqu’à vingt ans d’emprisonnement… Le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, évoquait à l’époque « une structure appelée « cellule invisible », qui avait pour projet la lutte armée ». Quel plaisir, mercredi, pour les prévenus, d’entendre Olivier Christen entamer son discours par cet aveu : « Le « groupe de Tarnac » n’existe pas ; c’est une construction policière. » Et quel bonheur pour eux de le voir adresser ce soufflet à Michèle Alliot-Marie, qui avait invité les caméras place Beauvau dans la foulée des arrestations : « Je trouve détestable qu’une ministre de l’intérieur ait communiqué sur cette procédure à des fins politiques. »

Numéro d’équilibriste

Le procureur et son substitut étaient manifestement contraints de lâcher du lest pour réussir le numéro d’équilibriste que représentait le réquisitoire dans cette affaire, déshabillée de sa qualification « terroriste » en 2017, mais pas de son caractère explosif.

MM. Christen et Renucci ont ainsi laissé tomber le témoin « T42 », dont les deux témoignages contradictoires, l’un anonyme – accablant pour Coupat –, l’autre sous son nom – favorable à Coupat –, avaient été recueillis selon « un procédé incorrect qui aurait pu induire le tribunal en erreur », a admis M. Christen. Ecarté également, le voyage du couple Coupat-Lévy à New York, qui avait nourri l’accusation d’association de malfaiteurs, mais dont la teneur est restée trop floue.

Pour le reste, rien d’inattendu : le parquet a réaffirmé des convictions que trois semaines de débats n’auront pas fait bouger d’un iota. Sur le « PV 104 » notamment, qui retrace la filature du couple Coupat-Lévy la nuit du sabotage, le réquisitoire d’Olivier Christen a parfois ressemblé à un copier-coller de ses arguments lors des audiences.

Le procureur ne croit pas un instant à la théorie du « week-end en amoureux » avancée par les prévenus : « Avec tout le respect que l’on doit à Trilport, ce n’est pas la ville la plus romantique de France. » Si Julien Coupat et Yildune Lévy étaient en Seine-et-Marne ce soir-là, affirme-t-il, c’était bien pour commettre un sabotage.

« Jamais d’incohérences »

L’assistance, plus sage que d’habitude, a donc eu droit à un énième récit de la filature, consignée dans ce fameux procès-verbal que la défense considère comme un faux : l’achat de tubes en PVC au Bricorama de Châtillon pour servir de perche, les repérages à proximité de la voie de chemin de fer à Dhuisy, la pose du crochet sur la caténaire au milieu de la nuit, et le jet des tubes en PVC au fond de la Marne où on les retrouvera plus d’un an plus tard.

Julien Coupat a écouté, blasé, le procureur expliquer qu’il n’y avait « jamais d’incohérences » dans le PV 104, tout au plus « quelques approximations » : « On essaie de vous faire croire que les policiers ont fait un faux PV, qu’ils ont jeté eux-mêmes les tubes dans la Marne… C’est une stratégie de panique, qui consiste à dire que tout est faux. Rien ne montre que les policiers aient pu mentir, leur présence est on ne peut plus établie par le PV 104. »

La version de l’accusation n’est pas dénuée de cohérence, vue de loin. Elle se fissure dès qu’on s’approche : on a du mal à comprendre comment, sur les dix-huit agents présents lors de la filature, aucun n’a vu le couple acheter les tubes, ni poser un crochet à 5 mètres de hauteur, ni se débarrasser des tubes dans la Marne.

On a du mal à comprendre, aussi, comment Yildune Lévy a pu effectuer un retrait d’argent à un distributeur à 2h44 cette nuit-là à Paris, alors que les policiers la localisent à Trilport à la même heure. « Rien n’établit que l’utilisateur d’une Carte bleue est nécessairement son titulaire », argumente Olivier Christen. Certes. En réalité, on a surtout du mal à comprendre pourquoi il a fallu attendre trois ans pour que ce retrait bancaire apparaisse dans la procédure, et pourquoi les policiers n’ont jamais enquêté dessus. Serait-ce parce qu’il aurait pu disculper l’intéressée ?

« Cette procédure n’est pas exemplaire »

La question de la « loyauté » de cette procédure hors norme a été au cœur du réquisitoire. Les prévenus n’ont eu de cesse, depuis dix ans, de souligner la teneur politique de l’affaire, et de dénoncer une instruction menée, selon eux, uniquement à charge, qui plus est avec les moyens de l’antiterrorisme alors qu’elle s’achève en procès de droit commun.

Alors le parquet a volé au secours de l’institution judiciaire. « Cette procédure n’est pas exemplaire, mais n’est pas non plus indigne, a débuté M. Renucci. Elle n’est pas marquée du sceau de la déloyauté. » « Le procès que vous avez conduit depuis trois semaines, et qui avait pour finalité de combler d’éventuelles lacunes dans le respect du contradictoire, garantit la loyauté de la procédure », a conclu M. Christen.

Au terme de son réquisitoire, qui ménage les chèvres de l’appareil policier et judiciaire et les choux sur les bancs des prévenus (ou l’inverse), le procureur a démontré qu’il n’était pas complètement sourd : « Dans le cadre de ce procès, plusieurs colères se sont exprimées chez certains prévenus qui, depuis qu’ils ont été mis en cause, ont été flétris par une marque terroriste qui les a empêchés de trouver ou de conserver un travail. Ces choses-là doivent être entendues, et entraîner une réflexion sur les suites des procédures terroristes. » Un début de mea culpa, et la marque d’une certaine finesse. Place aux plaidoiries de la défense, jeudi 29 et vendredi 30 mars. Jugement le 12 avril.

Les plaidoiries au procès de Tarnac : « Il est temps de les libérer de ce fiasco ! »
LE MONDE | 30.03.2018
Par Henri Seckel
Les avocats des prévenus ont fustigé une dernière fois les méthodes de l’antiterrorisme, et ont réclamé une relaxe générale, jeudi 29 et vendredi 30 mars. Jugement le 12 avril.

Le dernier chapitre de l’affaire de Tarnac est clos. Après trois semaines de procès et dix ans de procédure, on en aurait presque le vertige. Il ne reste plus à Corinne Goetzmann, la présidente de la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris, qu’à rédiger l’épilogue et à le lire au moment de rendre son jugement, jeudi 12 avril, sur les huit personnes poursuivies, notamment, pour « association de malfaiteurs » et dégradation d’une ligne SNCF en 2008.

Pas sûr que les plaidoiries de la défense, qui l’ont toutes appelée à prononcer une relaxe générale, alors que le procureur avait requis jusqu’à six mois ferme, bouleverseront la réflexion de la magistrate. Etalées sur deux jours, jeudi 29 et vendredi 30 mars, elles ont surtout été l’occasion pour les avocats des prévenus d’enfoncer le clou sur lequel ils avaient déjà passé trois semaines à taper, et de porter l’estocade contre une procédure à bout de souffle, avec l’assurance de ceux qui savent qu’ils ont dominé les débats.

La première à parler fut Me Claire Abello, pour la défense des « autres » prévenus de l’affaire : Bertrand Deveaud et Elsa Hauck – « association de malfaiteurs », pour leur implication dans une manifestation ayant dégénéré contre un sommet européen sur l’immigration, à Vichy (Allier), en 2008 –, et Manon Glibert et Christophe Becker (« recel de cartes d’identité volées »). Une plaidoirie technique, très juridique, sur un fil, le cas des deux derniers apparaissant comme le plus susceptible d’entraîner une condamnation.

« Une défense, une défiance »

Puis ce fut au tour de Me Marie Dosé. L’avocate de Yildune Lévy, virevoltante, caustique mais sans outrance, a commencé par rappeler « la genèse d’un dossier qui transpire l’instrumentalisation politique et la présomption d’innocence bafouée », et éreinter Michèle Alliot-Marie pour sa façon d’agiter, à l’époque des faits, le spectre d’un retour du « péril rouge » : « Elle s’est servie d’eux [les prévenus]. Tarnac, ce n’est pas un dossier qu’on politise, c’est une politique qu’on judiciarise. Et aujourd’hui, citée comme témoin, elle écrit au tribunal pour justifier son absence : « En tant que ministre de l’intérieur, je n’ai eu qu’une connaissance sommaire du dossier. » Quel toupet ! Mais quel toupet ! »

De quoi justifier « une défense, une défiance » des prévenus, qui est « nécessairement une résistance » : « On leur a reproché leur outrance. Mais quel autre choix avaient-ils ? On leur a reproché le recours aux médias. Mais qui a médiatisé cette affaire en premier ? On leur a dit « Cantonnez-vous à une défense normale et raisonnable ». Mais ce qu’ils ont vécu depuis dix ans est-il raisonnable ? »

Il fut ensuite question de droit pur et dur quant à la valeur du « PV 104 », pièce centrale de l’accusation que ce procès aura déchiquetée. Article 429 du code de procédure pénale, lu par Me Dosé : « Tout procès-verbal n’a de valeur probante que si son auteur a rapporté ce qu’il a constaté personnellement. » Or, des dix-huit policiers officiellement présents lors de la filature de Julien Coupat et de Yildune Lévy dans la nuit du sabotage qui leur est reproché, un seul a signé le PV. Article 430 : « Les procès-verbaux constatant les délits ne valent qu’à titre de simples renseignements. » « On est sur une valeur probante proche du néant », estime l’avocate, selon qui sa cliente et Julien Coupat ont regagné Paris tôt dans la nuit, comme l’indique un retrait bancaire à 2h44 à Pigalle, à une heure où les policiers disent avoir vu Yildune Lévy en Seine-et-Marne.

« Il faut que cette affaire se finisse dignement, a conclu Me Dosé. Elle a coûté assez de dignité à Yildune Lévy et aux autres, et la loyauté de ces trois semaines d’audience ne réparera pas ça. La justice doit cesser de s’enliser dans cette affaire, elle en a assez souffert. Rien ne permet de condamner Yildune Lévy et les autres prévenus. Il est temps de les libérer de ce fiasco ! »

« Pratiques déloyales »

Me Jérémie Assous discourait en dernier. L’avocat de Julien Coupat a surpris l’assistance en restant aussi sobre qu’il s’était montré éruptif tout au long du procès. « Dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, a-t-il débuté, quatre crochets ont été posés sur des lignes TGV, et aucune investigation sérieuse n’a été faite pour trois d’entre eux : c’est la preuve parfaite que la justice, dans cette affaire, ne s’est jamais intéressée à la vérité. »

Tout au long de sa plaidoirie, l’avocat s’est attaché à dénoncer les « pratiques déloyales » des services de renseignement, qui n’ont de comptes à rendre à personne, mais ont abreuvé les enquêteurs d’informations ayant servi l’accusation. « Comme il faut se méfier de l’aveu qui risque d’avoir été extorqué, il faut se méfier du renseignement qui risque d’avoir été inventé », a-t-il cité.

Ses presque trois heures à la barre ont consisté en une ultime opération de démontage de ce PV 104 qu’il a « étudié comme un texte sacré ». Et qu’il connaît, comme tout le reste du dossier, presque « trop » bien, au risque, au moment d’en détricoter les incohérences, d’égarer le tribunal par ses explications complexes, tribunal dont trois des quatre membres – la présidente fait exception – n’ont par définition pas lu le dossier.

« Ce que vous allez devoir juger, ce ne sont pas que des faits, ce sont aussi des méthodes », avait-il dit à Corinne Goetzmann en introduction, fustigeant la déloyauté, voire la malhonnêteté de l’antiterrorisme.

En conclusion : « A l’heure où les libertés publiques se réduisent comme peau de chagrin, la question à laquelle vous devrez répondre est la suivante : est-ce que vous validez ces méthodes ? En refusant de les sanctionner, vous les encouragerez. Dans cette affaire, il a été porté atteinte à l’honneur de la police. Je vous demande de sauvegarder celui de la justice. »

L’ultime coup d’éclat de Julien Coupat

Curieuse image pour boucler le procès de Tarnac, celle d’avocats qui se décomposent au moment de l’ultime prise de parole de leurs clients.

Vendredi 30 mars, alors que Me Assous s’était livré à une plaidoirie d’une étonnante sobriété, Mathieu Burnel et Julien Coupat, appelés à s’exprimer une dernière fois, ont saboté cette impression de pondération en livrant leur sentiment sur les trois semaines d’audience, au cours desquelles leur impertinence, leur arrogance parfois, a suscité des remous.

« Mme la présidente, a commencé le premier, vous m’avez dit hier : « Je n’ai dans ma vie jamais rencontré de personnes plus mal élevées que vous. » Ce que vous avez trouvé peu commun, c’est que nous n’entrions pas dans ce tribunal en baissant la tête. Nous n’avons fait que nous défendre, et cela vous semble exceptionnel. Nous n’étions pas certains de l’utilité de venir participer à ce mauvais sketch qu’on appelle la justice. Pendant trois semaines, nous avons été les seuls ici à ne pas jouer un rôle. Nous, nous pouvons le faire. Pas vous. Vous, vous pouvez seulement sauver l’institution. »

Julien Coupat s’est levé à son tour, pour partager quelques « remarques impressionnistes » sur ce « procès étrange, une espèce de procès d’assises correctionnel un peu bâtard ». Reprenant la théorie développée par son premier avocat, feu Me Thierry Lévy, dans son Eloge de la barbarie judiciaire, il a justifié son attitude lors des débats : « Le simple fait de ne pas s’écraser, de se défendre, d’avoir recours à l’ironie, est pris pour un geste inqualifiable. Et nier les faits, comme dans toute procédure pour hérésie, est considéré un acte de perversité. Nous n’avons pas pratiqué de défense de rupture. Nous avons pratiqué une défense libre. »

« En règle générale, a-t-il poursuivi, la justice pénale trouve face à elle des gens qui n’ont pas les moyens de faire autre chose que de subir. La véritable anomalie de cette affaire, c’est d’être tombé sur des gens ayant les moyens intellectuels et matériels de se défendre, et déterminés à ne pas se laisser écraser. Je souhaite dédier ce procès à tous ceux qui se retrouvent face à la justice et qu’on n’écoute pas, qui sont condamnés en silence. »

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