0

Michel Foucault

epistémê, subjectivation, pouvoir-savoir

« Et j’ai beau dire que je ne suis pas un philosophe, si c’est tout de même de la vérité que je m’occupe, je suis malgré tout philosophe. »

Dits et écrits

La question classique de la philosophie est : Depuis quel fondement un sujet peut-il connaître le monde ? Il s’agit alors, de Platon à Kant, en passant par Spinoza, de réfléchir un nouage originaire et intérieur, une parenté d’essence, une corrélation irréductible entre l’âme et la vérité, entre le sujet et la connaissance. Chez Foucault, le rapport du sujet à la vérité n’est pas réfléchi depuis le lien intérieur de la connaissance, mais construit à partir du rapport extérieur de l’histoire. La question n’est plus : Depuis quel fondement un sujet peut-il connaître des vérités sur le monde ? mais : Selon quels processus historiques des structures de subjectivation se sont-elles nouées à des discours de vérité ? Le problème n’est plus de penser l’être d’un sujet originaire, pré-donné, tel qu’il puisse établir une connaissance vraie, ni de construire un domaine de vérités éternellement fondées, mais de décrire historiquement des procédures par lesquelles, dans l’histoire, des discours de vérité transforment, aliènent, informent des sujets, et par lesquelles des subjectivités se construisent, se travaillent à partir d’un dire-vrai.

« L’héroïsme de l’identité politique a fait son temps. Ce qu’on est, on le demande, au fur et à mesure, aux problèmes avec lesquels on se débat : comment y prendre part et parti sans s’y laisser piéger. Expérience avec… plutôt qu’engagement avec… Les identités se définissent par des trajectoires… trente années d’expériences nous conduisent « à ne faire confiance à aucune révolution », même si l’on peut « comprendre chaque révolte… » la renonciation à la forme vide d’une révolution universelle doit, sous peine d’immobilisation totale, s’accompagner d’un arrachement au conservatisme. Et cela avec d’autant plus d’urgence que cette société est menacée dans son existence même par ce conservatisme, c’est-à-dire par l’inertie inhérente à son développement. »

Pour une morale de l’inconfort.

Folie, Prison

La thèse de Foucault, Folie et Déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, soutenue en 1961, trouve un fort écho au moment où se développe le courant de l’antipsychiatrie. Il y montre que c’est à partir du XVIIe siècle que la folie est pensée comme l’envers de la raison et que l’on invente l’asile. Le rationalisme devient producteur de souffrance et d’exclusion. Le siècle de Descartes sera celui du « grand renfermement » des fous, des oisifs, des mendiants, des libertins et autres homosexuels…

La constitution des savoirs

Dans Surveiller et punir. Histoire de la prison (1975), Foucault élargira son analyse de la « société disciplinaire » à l’école, à l’armée, à l’usine et aux prisons. La société, dominée par une bourgeoisie imprégnée des valeurs de la modernité, développe le dressage et le contrôle des individus, et institue le règne de la norme dont les agents sont l’éducateur, le médecin (Foucault a publié Naissance de la clinique en 1963), le policier…

La pensée de Foucault, c’est aussi une réflexion épistémologique qu’il livre, principalement, dans Les Mots et les Choses (1966) et L’Archéologie du savoir (1969). Comment un savoir peut-il se constituer à une époque et en un lieu déterminé ?

Il faut pour cela étudier les « cadres de pensée » d’une époque (épistémê) et les discours produits. Dans Les Mots et les Choses, il soutient que l’histoire du savoir dans la pensée occidentale après le Moyen Age n’est pas linéaire et connaît deux grandes discontinuités : l’une vers le milieu du XVIIe siècle, qui donne naissance à l’âge classique, et l’autre au début du XIXe siècle, qui inaugure notre modernité. Depuis le Moyen Age, on peut donc distinguer trois épistémès.

  • Jusqu’à la fin du XVIe siècle, l’étude du monde repose sur la ressemblance et l’interprétation.
  • Un renversement se produit au milieu du XVIIe siècle : la ressemblance n’est plus la base du savoir car elle peut être cause d’erreur. Une nouvelle épistémè apparaît, reposant sur la représentation et l’ordre, où le langage occupe une place privilégiée. Il s’agit désormais de trouver un ordre dans le monde et de répartir les objets selon des classifications formelles, tel le système de Carl von Linné qui s’attache à classer les espèces animales et végétales.
  • Mais cet ordre va lui-même être balayé au début du XIXe siècle par une autre épistémè, placée sous le signe de l’histoire. La philologie succède ainsi à la grammaire générale tandis que la notion d’évolution prend une place centrale, notamment dans l’étude des êtres vivants… L’historicité s’est immiscée dans tous les savoirs. Or cette épistémè de la modernité voit apparaître pour la première fois la figure de l’homme dans le champ du savoir avec les sciences humaines.

« L’honnêteté de l’homme actuel est de savoir, à l’intérieur de quel système de connaissances il est pris lui-même (…) Je sais bien que la plupart des entreprises morales qui ont régné sur le monde occidental depuis le XIXe siècle consistent à démontrer que l’homme, l’essence de l’homme, la vérité de l’homme, sont en quelque sorte le secret qu’il faut découvrir et la réalité qu’il faut libérer. Toutes nos valeurs depuis le XIXe siècle sont des valeurs humanistes. Mais n’oublions pas que le mot même d’humanisme a été inventé au XIXe siècle, il ne figure même pas encore dans le Littré. L’humanisme est une sorte de thématique récente (…) Le marxisme qui à l’origine une réflexion sur l’économie a été aliéné à l’intérieur l’humanisme. Le christianisme a été transformé en humanisme. L’humanisme, c’est la grande perversion de toutes les connaissances, de tous les savoirs et de toutes les expériences contemporaines. Nous devons nous affranchir de l’humanisme, exactement comme au XVIe siècle il a fallu s’affranchir de la pensée médiévale, notre Moyen-Age à l’époque moderne c’est l’humanisme.« 

in Une vie, une œuvre – Michel Foucault ou les jeux de la vérité

En 1976 sort La Volonté de savoir, premier tome d’une imposante Histoire de la sexualité. La pensée de Foucault s’infléchit alors : ses analyses sur le pouvoir laissent la place à une réflexion sur le gouvernement de soi. Les deux tomes suivants, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi, qui paraîtront en 1984, l’année de sa mort, explorent la sexualité comme art de vivre.

Pouvoir-savoir

« Il faut plutôt admettre que le pouvoir produit du savoir (et pas simplement en le favorisant parce qu’il le sert ou en l’appliquant parce qu’il est utile) ; que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre ; qu’il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir. Ces rapports de « pouvoir-savoir » ne sont donc pas à analyser à partir d’un sujet de la connaissance qui serait libre ou non par rapport au système du pouvoir ; mais il faut considérer au contraire que le sujet qui connaît, les objets à connaître et les modalités de connaissance sont autant d’effets de ces implications fondamentales du pouvoir-savoir et de leurs transformations historiques. En bref, ce n’est pas l’activité du sujet de la connaissance qui produirait un savoir, utile ou rétif au pouvoir, mais le pouvoir-savoir, les processus et les luttes qui le traversent et dont il est constitué, qui déterminent les formes et les domaines possibles de la connaissance. »

Surveiller et punir

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *