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Karl Kraus

Le diable est optimiste s’il pense pouvoir rendre les hommes pires qu’ils ne sont.

Karl Kraus

Auteur d’une œuvre monumentale qui n’est que très partiellement traduite en français, dramaturge, poète, essayiste, Karl Kraus a aussi et surtout été un satiriste et un pamphlétaire redouté. Il dénonçait avec la plus grande virulence, dans les pages de Die Fackel, la revue qu’il avait fondée et dont il a pendant presque quarante ans été le rédacteur à peu près exclusif, les compromissions, les dénis de justice et la corruption, et notamment la corruption de la langue en laquelle il voyait la source des plus grands maux de son époque, et dont il tenait la presse pour principale responsable.

« Grand-prêtre blanc de la vérité,
Voix cristalline, habitée du souffle glacial de Dieu,
Magicien courroucé,
Sous son manteau flamboyant cliquète le harnais bleu du guerrier. »

Georg Trakl, Karl Kraus, 1913

Si en matière de presse, Karl Kraus « a, d’une certaine façon, connu le pire (une presse qui n’avait jamais été et ne sera sans doute jamais plus à la fois aussi puissante et aussi irresponsable) », la lutte contre la corruption des journaux et des journalistes, qu’il aura menée sans répit, ne constitue que l’aspect le plus anecdotique de son combat. Pour lui, le mensonge journalistique tient dans la structure même du journal, dont le calibrage prédéfini et la parution régulière obligent à faire passer l’information par un prisme déformant, qui égalise dans un même format l’important et l’accessoire, l’événement historique et le fait divers anecdotique.

« Le principe fondamental de la possibilité d’entrée intellectuelle pour tout ce qui est imprimé quotidiennement est : tout est égal et ça sera toujours assez vrai. »

C’est la raison pour laquelle, à l’inverse des autres journaux, Die Fackel, qui devait initialement paraître trois fois par mois, avait une parution irrégulière, et que sa pagination pouvait être de 3 comme de 300 pages.

En dehors du fait qu’ils exercent leur pouvoir en s’exonérant des responsabilités qu’il devrait impliquer, Kraus accuse les journalistes d’associer sans vergogne la liberté de la presse et l’émancipation des individus. Au contraire, estime Kraus, « la liberté de la presse est l’ange exterminateur de la liberté », en ce qu’elle consisterait à donner aux journalistes l’impunité totale pour « crier depuis les toits de la chose imprimée n’importe quelle polissonnerie qui dans les échanges normaux serait pourvue d’une muselière », et à soustraire à toute protection légale « la vie privée, la moralité, la santé et la sécurité économique, et pour finir l’honneur. »

Au regard de ces éléments, Karl Kraus estime qu’au final les bienfaits apportés par la liberté de la presse sont inférieurs aux méfaits qu’elle entraîne, pour cette raison « que le droit d’informer ne peut être dissocié de l’obligation corrélative de le faire honnêtement et que l’on n’a aucun moyen réel de faire respecter celle-ci, puisque les journaux démontrent à chaque instant qu’ils peuvent l’ignorer en toute impunité. »

Toutes ces critiques restent néanmoins de peu de poids face à l’accusation majeure formulée par Karl Kraus, à savoir que c’est la presse qui devrait être considérée comme la principale responsable des deux catastrophes majeures qui ont frappé l’Europe de la première moitié du XXe siècle : la Grande Guerre et le nazisme, parce qu’elle a été le principal artisan de la corruption de la langue, de ce que Kraus nomme « la catastrophe de la mise en phrases » (die Katastrophe der Phrasen).

La langue

La langue représente en effet pour Karl Kraus bien autre chose qu’un simple outil de communication. Elle est ce à partir de quoi l’on pense : « c’est elle qui guide la pensée en ouvrant ses possibilités ; c’est en elle que la parole se singularise en toute fidélité sémantique à ce qu’elle autorise ; c’est elle qui oblige en disposant le cadre de toute responsabilité de vérité et d’éthique. [Elle est] ce qui énonce la condition de la pensée libre. »

Dans cette perspective, la langue, condition nécessaire de la pensée et de l’éthique, n’est pas un instrument dont on se servirait pour représenter le monde. Elle doit plutôt être vue comme une maîtresse que l’on sert, afin de pouvoir en activer les potentialités expressives. Et ce qui doit réveiller « ce qui en elle est vivant et non pas mécanique, inspiré et non pas à disposition instrumentale », c’est l’imagination, qui ne doit pas être entendue comme un synonyme de « fantaisie », « ne serait-ce que parce qu’elle doit viser sens, ordre, forme et cohérence en produisant analytiquement et synthétiquement un monde. » La langue vivifiée par l’imagination, qui seule est apte à produire de la pensée, s’incarne exemplairement dans la littérature, et plus particulièrement dans le poème parce qu’en lui, « le langage façonne monde et sens par l’imagination », il préserve son unité, qui est en revanche rompue lorsqu’il est assujetti à la représentation de la réalité :

« Dès lors que la langue se fie aux contenus objectifs et intentionnels qu’elle véhicule, elle se laisse contaminer par les assauts de l’extériorité avec tous ses attributs – valeurs dominantes, discours convenus et obligés, contraintes commerciales de la Presse, idéologie. »

Lorsqu’elle « s’épuise dans la duplication d’une objectivité construite et conventionnelle », la langue, devenue « mécanique et disponible, indéfiniment réitérable », est appelée par Kraus : la « phraséologie ».

Cette réduction du langage à un instrument dévitalisé de communication est précisément ce que Karl Kraus reproche au journalisme d’avoir accompli. Et c’est cette mortification de la langue, l’appauvrissement de l’imagination qu’à la fois elle engendre et qu’elle implique (ce qui revient donc à appauvrir la pensée), qui devait selon lui trouver son accomplissement dans la rhétorique de la propagande belliciste ainsi que dans celle du nazisme :

« Le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a produit le national-socialisme. En apparence seulement, comme réaction, en réalité comme accomplissement. »

« Ce n’est pas le fait que la presse a mis en mouvement les machines de la mort – mais le fait qu’elle a vidé notre cœur au point que nous ne sommes plus en mesure de concevoir comment ce serait : voilà son crime de guerre. »

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