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Lucrèce – De natura rerum

nature, atome, vide, religion, mouvement

Quattrocento
Stephen Greenblatt, 2011 (titre original : « The Swerve », L’embardée)

De la nature des choses
Lucrèce – Titus Lucretius Carus, Ier siècle av. JC.

LIVRE PREMIER
L’univers et les systèmes
SOMMAIRE. — Invocation à Vénus et dédicace à Memmius, v. 1-70. — Éloge d’Épicure, v. 70-90. — Crimes conseillés par les religions, sacrifice d’Iphigénie. v. 90-115. — Dangers des fictions ; incertitude de la vie future. La science, unique sauvegarde contre les terreurs superstitieuses, v. 1 16-167. — Rien ne naît de rien ; nul élément premier ne périt, v. 167-282. — Les éléments premiers sont hors de la portée de nos sens, v. 283-343. — Il existe de la matière et du vide, v. 343-424. — Le reste est combinaison, qualité, accident du vide et de la substance, v. 425-484. — Les atomes sont insécables, immuables, éternels, v. 485-636. — Réfutation des philosophes qui attribuent l’origine des choses à un, deux ou quatre éléments : Héraclite (feu), Xénophanes (feu et eau), Parménide (feu et terre), Empédocle (air, eau, terre et feu), v. 637-836. — Réfutation de l’Homœomérie d’Anaxagore, v. 837-928. — Noble ambition du poète, v. 929-959. — Démonstration de l’infinitude du monde, v. 960-1062. — Négation des antipodes, v. 1063-1118

LIVRE DEUXIÈME
Les atomes
SOMMAIRE — La sérénité épicurienne, v. 1-66. — Permanence, mobilité, combinaisons des atomes, v. 67-120. — Les atomes comparés à la poussière qui s’agite dans un rayon de soleil, v. 121-173. — L’imperfection de l’ordre universel exclut toute idée d’intervention divine, v. 174-191. — La chute et la déclinaison des atomes, v. 192-258. — La liberté humaine expliquée par la déclinaison des atomes, v. 259-301. — La somme de matière et de mouvement est toujours la même, v. 302-316. — L’immobilité apparente de certains corps est une illusion de notre jugement, v. 317-344. — Variété limitée des figures atomiques, v. 345-534. — Les atomes de chaque type sont innombrables, v. 535-582. — Tout corps résulte d’un concours d’atomes de figures diverses, v. 583-602. — La terre renferme tous les types atomiques des êtres qu’elle produit. 603-611. — Explication allégorique du mythe de Cybèle, v. 612-672. — Fixité des espèces, v. 673-745. — Les atomes ne sont point colorés, v. 746-808. La couleur n’existe que par la lumière, v. 809-847. — Les atomes ne possèdent aucune qualité sensible, v. 848-876. — Le sentiment et la vie sont la combinaison d’éléments insensibles et insensitifs. Génération spontanée, v. 877-944. — Si les atomes sentaient ou étaient accessibles à la sensation, ils ne seraient ni simples ni éternels ; il n’y aurait rien de permanent, v. 905-1036. — Pluralité des mondes habités. v. 1037-1104. — Toutes les combinaisons des éléments sont périssables, v. 1105-1145. — La terre et le monde que nous habitons, ayant commencé, doivent périr, v. 1146-1192.

LIVRE TROISIÈME
L’âme et la mort
SOMMAIRE. — Éloge d’Épicure. Exposition : maux qu’entraînent l’ignorance de la nature de l’âme et la crainte de la mort, v. 1-99. — L’âme et l’esprit, ou raison, sont des parties du corps, de structure analogue. L’esprit siège dans la poitrine ; l’âme, qui lui obéit, est répandue dans le corps, v. 100-182. — L’âme et l’esprit sont faits d’atomes très subtils, très mobiles, v. 183-293. — Les tempéraments de l’âme, chez l’homme aussi bien que chez les animaux, sont déterminés par la proportion des éléments qui la constituent. v. 293-327. — L’âme, intimement unie au corps, est comme lui mortelle ; elle naît, croît, vieillit avec lui, en ressent les maux, en partage l’agonie, et s’en échappe avec le souffle, v. 328-556. — L’âme ne peut exister sans un corps qui la contienne et des organes qui l’impressionnent, v. 557-636. — Si elle était immortelle, il faudrait qu’elle conservât des sens après la mort, v. 637-684. — L’âme ne se souvient d’aucun fait antérieur à la vie, v. 685-694. — Autres raisons de la mortalité de l’âme, v. 695-796. — Ridicule des hypothèses sur l’entrée de l’âme dans le corps après la conception ou après la naissance, v. 797-860. — La certitude que l’âme est mortelle dissipe les terreurs de la mort, v. 861-956. — Prosopopée de la Nature à l’homme, v. 957-1004. — Il n’y a point d’enfers. Les châtiments sont sur la terre, dans la conscience, v. 1005-1049. — La mort est commune aux grands hommes et au vulgaire, v. 1050-1080. — Misère profonde de ceux qui la craignent, v. 1081-1104. — La mort est inévitable, et aussi longue pour les jeunes que pour les vieux, v. 1105-1124.

LIVRE QUATRIÈME
Les sens et l’amour
SOMMAIRE — Des simulacres, décalques fidèles échappés du contour des corps, pareils à de minces pellicules, voltigent dans l’air comme la fumée, comme la couleur diffuse des voiles de théâtre, et viennent frapper les sens, v. 27-131. — Il existe aussi des simulacres nés spontanément, des images répandues dans l’atmosphère et qui se combinent diversement, v. 132-146. — Ténuité extrême des simulacres : ils passent à travers certaines substances, et sont arrêtés pat d’autres, notamment par les miroirs, v. 147-186. — Mouvement rapide des simulacres, comparés aux odeurs et aux saveurs, v. 187-236. — La concordance du tact et de la vue prouve que les simulacres émanent réellement des choses elles-mêmes, v. 237-275. — Théorie des miroirs, v. 276-330. — Phénomènes de la vue. Pourquoi, d’un lieu obscur, nous voyons les objets éclairés ; et pourquoi, d’un endroit éclairé, nous ne voyons pas les objets plongés dans l’obscurité, v. 331-359. — Effets du lointain sur les perceptions de la vue, v. 360-370. — De l’ombre qui suit les corps éclairés, v. 371-386. — Exemples des prétendues erreurs de la vue, v. 387-480. — Certitude des sens, v. 481-538. — L’ouïe et la voix, l’écho, v. 539-636. — La saveur et le goût, l’odeur et l’odorat, v. 637-745. — Comment les simulacres atteignent la substance de l’esprit, v. 746-756. — Visions et fantasmagories de la veille et du sommeil : les monstres, les dieux, v. 757-842. — L’organe est antérieur à sa fonction, v. 843-862. —Au contraire les inventions de l’homme sont nées du besoin et de la réflexion ; seules elles ont des causes finales, v. 863-877. — Comment les animaux sont amenés à choisir leurs aliments, v. 878-896. — Comment il se fait que le corps obéit à la volonté de l’âme, v. 897-926. — Le sommeil et les songes, v. 927-1054. — L’amour, ses caractères, ses tourments, ses illusions, v. 1065-1245. — De la stérilité et de la fécondité, v. 1255-1336.

LIVRE CINQUIÈME
Le monde, la terre et l’homme
SOMMAIRE — Hymne à Épicure, v. 1-80. — Le monde a commencé, il doit finir, v. 81-120. — Le monde n’est ni l’œuvre ni le séjour des dieux; les imperfections des choses, les souffrances de l’homme écartent l’hypothèse d’une intervention divine, v. 121-255. — La déperdition constante des diverses combinaisons élémentaires, compensée à grand-peine par des réparations constantes, mais qui peuvent manquer quelque jour, prouve la nature mortelle de l’univers, v. 256-442. —La naissance de l’univers et la coordination progressive de ses parties, v. 443-507. — Comment la terre demeure suspendue dans l’espace, v. 508-597. — De la nature et de la marche du soleil, de la lune et des astres, v. 598-799. — Apparition de la végétation et de la vie sur la terre, v. 800-871. — Élimination des formes mal douées : la concurrence et la loi de sélection, v. 872-912. — Il n’y eut jamais de Centaures, de Scyllas, ni de Chimère, v. 913-960. — Tableau de la vie humaine en ses rudes commencements, v. 961-1052. — La famille adoucit les mœurs, v. 1053-1073. — Le langage chez l’homme et chez les animaux, v. 1074-1140. — Le feu, v. 1141-1157. — Fondation des villes. La richesse et ses dangers. Éloge de la médiocrité. Naissance de la royauté, règne de la force et de la beauté physique. Révolte des peuples. Anarchie. L’intérêt commun crée les contrats, les lois, la justice, l’ordre républicain. La conscience punit la violence et le crime, v. 1158-1213. — L’invention et le culte des dieux. Erreur des religions, fondées sur la crainte des phénomènes dont la cause est ignorée, v. 1214-1299. — Découverte et usage des métaux, v. 1300-1356. — Conquête du cheval et des autres animaux. Les guerres primitives, v. 1357-1412. — Le tissage, les vêtements, v. 1413-1424. —L’agriculture, la greffe, 1425-1442. — La musique et les délassements joyeux, v. 1443-1478. — Progrès de la civilisation, v. 1479-1508. — Fortification des villes. Navigation. Traités. La poésie, l’écriture, les arts, v. 1509-1528.

LIVRE SIXIÈME
Les météores et les maladies
SOMMAIRE — Éloge de la morale d’Épicure. Exposition. Influence superstitieuse des météores, v. 1-101. — Description et explication des orages, de la foudre et des trombes. Ce ne sont pas les dieux qui tonnent, 102-464. — Formation des nuages, v. 465-507. — Cause des pluies, v. 508-536. — Les tremblements de terre, v. 537-620. — Stabilité du niveau des mers, v. 621-652. — Les volcans, v. 653-726. — Les crues du Nil, v. 726-752. — Les Avernes et les marécages, v. 753-854. — Les puits; sources singulières, v. 855-920. — L’aimant et son action sur le fer, v. 921-1100. — Les miasmes et les contagions, v. 1101-1148. — La Peste d’Athènes, v. 1149-1304.

LIVRE PREMIER
L’UNIVERS ET LES SYSTÈMES
(haut)

SOMMAIRE
Invocation à Vénus et dédicace à Memmius, v. 1-70. — Éloge d’Épicure, v. 70-90. — Crimes conseillés par les religions, sacrifice d’Iphigénie. v. 90-115. — Dangers des fictions ; incertitude de la vie future. La science, unique sauvegarde contre les terreurs superstitieuses, v. 116-167. — Rien ne naît de rien ; nul élément premier ne périt, v. 167-282. — Les éléments premiers sont hors de la portée de nos sens, v. 283-342. — Il existe de la matière et du vide, v. 343-424. — Le reste est combinaison, qualité, accident du vide et de la substance, v. 425-484. — Les atomes sont insécables, immuables, éternels, v. 485-636. — Réfutation des philosophes qui attribuent l’origine des choses à un, deux ou quatre éléments : Héraclite (feu), Xénophanes (feu et eau), Parménide (feu et terre), Empédocle (air, eau, terre et feu), v. 637-836. — Réfutation de l’Homœomérie d’Anaxagore, v. 837-928. — Noble ambition du poête, v. 929-959. — Démonstration de l’infinitude du monde, v. 960-1062. — Négation des antipodes, v. 1063-1118.

***

« Or donc, cher Memmius, de tout soin étranger,
Si tu veux bien m’entendre, il te faut dégager,
Et d’une oreille libre accueillir la sagesse.
Ce trésor, dont mon zèle ordonna la richesse,
Pour une âme distraite aurait perdu son prix ;
Tu pourrais dédaigner faute d’avoir compris.
Car de l’ordre éternel j’exposerai les causes,
Et l’office des dieux et l’essence des choses,
Et comment la Nature accroît et nourrit tout,
D’où vient la vie, en quoi ce qui meurt se résout.
Tu devras retenir le sens de quelques termes,
La matière, les corps primordiaux, les germes,
Que l’on nomme éléments premiers, parce qu’ils sont
De tous les autres corps le principe et le fond. »
(I, 49-62)

« Quant aux dieux, hors du monde et des choses humaines,
La loi de leur nature isole leurs domaines
Dans la suprême paix de l’immortalité.
Tout péril est absent de leur félicité.
Satisfaits de leurs biens, ils n’en cherchent pas d’autres,
Et, libres de tous maux, ils ignorent les nôtres.
Ni vice, ni vertu, ni pitié, ni courroux
N’ont de prise sur eux ; ils sont trop loin de nous. »
(I, 63-70)

« Peut-être on te dira que tu cours à l’abîme,
Que la science impie est le chemin du crime.
Eh ! qui plus enfanta d’atroces actions,
Plus de hideux forfaits, que les religions ?
J’en atteste le sang qui coula dans l’Aulide,
Le sang d’Iphigénie, et Diane homicide ;
La vierge lâchement livrée, et les héros,
La fleur des Achéens, transformés en bourreaux !
Le funèbre bandeau sur ce front pur se noue ;
La laine en bouts égaux se répand sur la joue. »
(I, 91-100)

« Autre sujet pour toi de craintes légitimes :
Les poètes toujours ont rêvé tant d’horreurs ;
De quels songes, moi-même, et de quelles terreurs
Ne vais-je pas troubler ta vie et ta pensée ?
En effet, par la muse et les dieux menacée,
Contre ce double assaut la raison lutte en vain.
Encor si de nos maux l’espoir voyait la fin !
Mais nul terme ne s’offre aux souffrances humaines,
Dès que la mort y joint l’éternité des peines ;
Nul répit, nul refuge à l’esprit inquiet.
La nature de l’âme est pour l’homme un secret ;
Naît-elle avec le corps ? ou, dans notre substance,
S’est-elle insinuée après notre naissance ?

Périt-elle avec nous ? Échappe-t-elle aux vers ?
Les dieux l’engouffrent-ils dans la nuit des enfers ?
Leur loi, dit-on encor, la transmet d’être en être
Et dans les animaux la force de renaître. »
(I, 116-132)

« Au seuil de la science est assis ce principe :
Rien n’est sorti de rien. Rien n’est l’œuvre des dieux.

C’est à force de voir sur terre et dans les cieux
Des faits dont la raison cherche en vain l’origine,
Que nous plaçons en tout la volonté divine.

De là cette terreur qui nous accable. Eh bien !
Quand nous saurons que rien ne peut sortir de rien,
Nous verrons s’éclairer notre route, et les choses,
Sans miracle et sans dieux, nous révéler leurs causes. »

(I, 168-176)

« Établissons encor ceci, que la Nature
Rend à leurs éléments les corps qu’elle dissout.
Tout meurt, rien ne périt.
Si la mort prenait tout,
La forme brusquement s’en irait tout entière,
Sans qu’un travail, minant les groupes de matière,
Eût préparé leurs nœuds au divorce mortel.
La forme est périssable et l’atome éternel. »
(I, 232-238)

« Mais si, contemporain de l’immense durée,
L’univers de lui-même incessamment se crée,
C’est que ses éléments subsistent dans la mort.
Donc le néant n’est pas ; rien n’y rentre ou n’en sort. »
(I, 251-254)

« Que deviennent les eaux, lorsque le ciel leur père
Les précipite au sein maternel de la terre ?
Ces eaux, mais c’est le blé qui verdoie et qui luit ;
C’est l’arbre qui s’élance et se charge de fruit ?
Ces eaux, nous en vivons ; les bêtes s’en nourrissent,
Et, joyeuses, d’enfants les villes se fleurissent,
Et d’oisillons chanteurs résonnent les forêts ;
Puis les grasses brebis dans les herbages frais
Couchent leurs corps lassés ; et le lait, source blanche,
Des mamelles qu’il gonfle en flots vivants s’épanche ;
L’ivresse du lait pur monte aux jeunes cerveaux,
Et, d’un pied chancelant, sur les gazons nouveaux
S’ébat l’essor mutin de la nouvelle race.
Ainsi le fond survit quand la forme s’efface ;
D’échanges mutuels s’alimentent les corps,
Et nous ne naissons pas sans le secours des morts.

Le néant, tu le vois, ne peut engendrer l’être ;
Il ne peut l’absorber. Mais tu doutes peut-être
De ces corps éternels que tu n’aperçois pas ?
Je vais donc te montrer et tu reconnaîtras
Que ces germes subtils, ces invincibles causes,
N’en existent pas moins dans le tissu des choses.

Tu ne vois pas le vent. Pourtant il bat les eaux ;
Il disperse la nue, engloutit les vaisseaux ;
Ses tourbillons volants couchent dans les campagnes
Les grands arbres rompus, couronne des montagnes
Et le frémissement des forêts et des mers
Répond par sa furie aux menaces des airs. »
(I, 267-294)

« Le déchet est palpable, évident. Mais le grain
Ténu que chaque instant d’une forme détache,
L’envieuse Nature à nos regards le cache.
L’accroissement subtil et régulier des corps
De l’œil le plus perçant déroute les efforts.
Qui jamais surprendra l’atome qui délaisse
Les contours amoindris par la maigre vieillesse,
Ou bien ce qu’aux rochers pendants au bord des eaux
Enlève chaque jour le sel rongeur des flots !
La Nature agit donc par des corps invisibles.

Mais tout n’est pas formé que d’éléments sensibles,
Il existe du vide, et cette vérité
Va fixer ton esprit par le doute agité ;
Et, du monde à tes yeux éclairant la science,
Elle m’assure enfin ta pleine confiance.

Il existe du vide, un libre et pur milieu.
Et comment supposer un mouvement sans lieu ?
L’office de tout corps étant la résistance,
La substance tiendrait en échec la substance,
Si les corps ne cédaient à leur choc mutuel ;
Or, de la mer aux monts et de la terre au ciel,
Nous voyons en tous sens s’agiter la matière.
Le vide au mouvement peut seul donner carrière ;
Rien ne vivrait sans lui, car rien ne serait né
Dans l’univers stagnant par sa masse enchaîné.

Si compact, d’ailleurs, que semble un corps solide,
Il faut bien qu’en sa trame il admette du vide.
Tu vois filtrer les eaux à travers le rocher,
L’humidité de l’antre en larmes s’épancher,
Dans les membres divers les aliments descendre,
Du tronc dans les rameaux la sève se répandre
Et de l’arbre croissant rejaillir en fruits mûrs.
Le son vole, perçant les enclos et les murs,
Et jusqu’aux os roidis entre le froid livide.
Par où passent ces corps ? Passeraient-ils sans vide ?
Sans cet espace ouvert tu t’expliquerais mal
Tant de poids inégaux sous un volume égal.
Car si le grain de plomb et le flocon de laine
Étaient pareillement faits de substance pleine,
Ils pèseraient autant. Tout corps doit tendre en bas ;
Et l’essence du vide est de ne peser pas.
Quand donc tu vois deux corps remplir le même espace,
Dans le moins lourd le vide occupe plus de place,
Le plus pesant est fait d’un tissu plus serré.

Le vide est donc un point acquis et démontré.
Il faut, pour en finir, qu’à tes yeux je dissipe
Une erreur qui pourrait t’obscurcir ce principe.
— L’onde cède, a-t-on dit, à l’effort du poisson ;
Le flot chassé reflue et comble le sillon
Que la gent écailleuse a creusé derrière elle.
Par une pression constante et mutuelle,
Les corps changent de place encor que tout soit plein. —
Mais ce n’est rien résoudre, et l’argument est vain ;
Car enfin, ce que l’eau cède au poisson qui passe
Et le poisson à l’eau qui s’enfuit, c’est l’espace ;
Sans lui leur double essor est d’avance arrêté ;
Sans lui, tout corps languit dans l’immobilité.
Oui, le vide est partout présent dans la substance ;
C’est le point de départ où l’action commence. »
(I, 334-392)

« Reprenons. La nature a donc deux éléments :
Les corps, groupes doués de divers mouvements ;
Et le vide, le lieu des corps et leur carrière.
Le simple sens commun affirme la matière ;
Que si nous récusons le témoin et le fait,
Plus de fond, plus de cause où rattacher l’effet ;
La raison a perdu son principe et son guide.
D’autre part, sans milieu, sans espace, sans vide,
Où pourraient se tenir et se mouvoir les corps ?
De ces deux grands agents je t’ai dit les rapports
En vain concevrait-on une troisième essence,
Exempte de tout vide et de toute substance :
Rien n’existe sans forme ou sans dimension.
Si faible sur les sens que soit l’impression,
L’objet en est matière ; et tout espace où l’être
Sans obstacle palpable impunément pénètre,
C’est le vide. Ainsi tout, ou bien doit se mouvoir,
Sinon par un effet de son propre pouvoir,
Au moins sous l’action de quelque autre matière,
Ou bien au mouvement doit servir de carrière.
Or, puisque l’action et les chocs mutuels
N’appartiennent jamais qu’aux corps substantiels,
Puisque l’espace ouvert ne peut être que vide,
Rien n’existe en dehors du vide et du solide,
Nulle réalité qui puisse en aucun temps
Donner prise à l’esprit ou tomber sous les sens.
Nous n’admettrons donc pas de troisième nature. »
(I, 425-451)

« Le temps, par soi, n’est pas : c’est la fuite des ans ;
Ce qui fut ou sera lui donne seul un sens.
Le temps, qui l’a touché ? Peux-tu séparer l’heure
De la réalité qui marche ou qui demeure ?
Lorsqu’on nous conte Hélène oubliant son époux,
Les Troyens par la guerre abattus, croyons-nous
Qu’une existence propre anime encor ces choses ?
Non. L’âge irrévocable en a repris les causes,
Et les hommes sont morts avec ce qu’ils ont fait.
Des êtres et des lieux tout acte est un effet.
Est-ce que, sans matière, Hélène eût été belle ?
Sans espace, comment aurait pu l’étincelle
Dont l’amour embrasa le cœur du Phrygien
Jaillir en incendie au rivage troyen,
Et le cheval de bois répandre sur Pergame,
Nocturne enfantement, la vengeance et la flamme ?
Il faut donc refuser aux faits, simples rapports,
Cette réalité qu’ont le vide et les corps ;
Manifestations du mouvement écloses,
Ce sont des accidents de l’espace et des choses. »
(I, 465-484)

« Tout corps est germe simple ou groupe d’éléments.
Simple atome, il n’est pas de chocs si véhéments
Qu’ils puissent ébranler cette unité suprême.
Indivisible et plein, il demeure le même.

Tu doutes, n’est-ce pas ? de cette éternité.
Nulle part n’apparaît tant de solidité.
La foudre et les clameurs traversent les murailles ;

La mine fait des monts éclater les entrailles ;
Le fer dans le brasier blanchit ; le métal bout ;
La dureté de l’or mollit et se dissout ;
La glace de l’airain s’étale en nappe ardente ;
Lorsque s’emplit la coupe entre nos mains pendante,
Nous sentons à la fois et monter la liqueur
Et l’argent s’imprégner de froid ou de chaleur.
Où donc est dans les corps cette solide trame ?
À défaut du regard la raison la proclame.
Écoute, et quelques vers te feront concevoir
L’éternité de corps que tu ne peux pas voir
Et la solidité des atomes, semence
De tout ce qui se meut dans la nature immense. »
(I, 485-504)

« Puisque deux éléments absolument divers
De leur double principe ont formé l’univers,
Il faut que chacun d’eux, irréductible essence,
Existe en soi, par soi, de sa pleine puissance.
Nous savons que le vide est l’espace vacant ;
Il s’ensuit que tout corps de ce vide est absent ;
Et tout corps à son tour doit exclure le vide.
L’atome est en lui-même immuable et solide.
Le vide étant un point nécessaire, avéré,
Ne faut-il pas qu’il soit de matière entouré ?
Car comment les objets contiendraient-ils du vide,
S’ils ne le renfermaient dans un réseau solide ?
Qu’est-ce que ce contour, ce lien, ce tissu ?
Un groupe de substance. À présent, conçois-tu
Qu’aux corps désagrégés survive la matière
Et que dans son atome elle demeure entière ?

Supprimes-tu le vide ? Alors le monde est plein.
Supprimes-tu les corps dont le contour certain
Détermine et remplit l’espace qu’il habite ?
L’univers se résout en vide sans limite.
Ce dilemme te place entre deux absolus ;
Rien n’est plein tout à fait, rien n’est vide non plus ;
C’est donc qu’il est des corps fixes, dont l’existence
Nous fait du vide au plein mesurer la distance.

Nul choc intérieur, nul assaut du dehors,
Rien, ne peut ébranler l’unité de ces corps.
Sans vide, tu le sais, il n’est dans la nature
Ni rencontre, ni choc, ni chute, ni rupture ;
Sans vide, l’eau, le feu, le froid, agents mortels,
N’entreraient point au cœur des êtres corporels ;
Et plus de vide en elle enferme chaque chose,
Plus vite et plus à fond elle se décompose :
Or si l’atome est plein, inaltérable, il faut
Que l’éternité siège en ce corps sans défaut.

Si la matière enfin n’était pas éternelle,
Le néant l’eût reprise et, seul, eût dû sans elle
Remplir d’un monde neuf la place de l’ancien !
Mais il est établi que rien ne vient de rien,
Et que rien ne retourne où rien n’a pris naissance.
Il est donc un principe, une immortelle essence,
Où la mort fait rentrer les êtres, et d’où sort
Ce qui doit remplacer ce qu’a ravi la mort.
Et pour braver le poids des siècles, pour suffire
À ce travail sans fin qui produit pour détruire,

Il faut l’atome plein dans sa forte unité. »
(I, 505-549)

« Rien n’existe au-dessous de l’atome, du point.
Indistinct par lui-même, il ne s’isole point
De l’être dont il est le fond et l’origine,
Du corps où par milliers la Nature combine
Des points semblables, forts de leur cohésion.
Seuls, ils ne pourraient pas engendrer l’action ;
Ils se rassemblent donc en faisceaux dont la force,
Bravant tous les assauts, les sauve du divorce,
Groupés, non par hasard ou par leurs volontés,
Mais par l’intime loi de leurs affinités,
Particules sans nombre, unités sans parties,
De toute décroissance à jamais garanties,
Soutiens de l’univers, que leur enchaînement
Dans leur simplicité garde éternellement ! »
(I, 593-606)

« Ils sont donc loin du vrai, ceux qui, peu conséquents,
Veulent que le feu seul échappe aux coups du temps
Et que toute matière au seul feu soit réduite.
Ils marchent au combat sous leur maître Héraclite,
Esprit qui doit son lustre à son obscurité,
Et moins cher aux penseurs épris de vérité
Qu’à ces cerveaux légers, niaisement avides
De secrets entrevus sous des emphases vides,
Dont l’oreille flattée enivre la raison
Et qui tiennent pour vrai ce que pare un beau son ! »
(I, 637-646)

« Eh bien ! si la moitié des choses nourrit l’autre,
C’est que dans tous ces corps qui réparent le nôtre
La Nature a jeté des principes communs
Que leurs chocs, leurs concours plus ou moins opportuns
Et les impulsions qu’ils reçoivent et donnent
En groupes variés diversement ordonnent.
Les germes sont communs, l’ordre seul est divers ;
Et tout, ciel, feu, soleil, terre, fleuves et mers,
Ce qui végète ou vit, les animaux et l’homme,
Des mêmes éléments l’univers est la somme.
Pourquoi non ? C’est ainsi que les sons, dans mes vers,
Communs à plusieurs mots, forment des mots divers,
Et les groupes changeants de vingt lettres pareilles
Frappent de sens nouveaux les yeux et les oreilles.
De leurs combinaisons si grand est le pouvoir ! »
(I, 819-833)

« Je t’ai de la matière exposé la structure
Et la solidité des principes constants
Qui dans l’espace ouvert volent, vainqueurs du temps.
Maintenant, l’univers, leur ensemble et leur somme,
Est-il ou non borné ? Le lieu, ce que je nomme
Le vide, champ de l’être et carrière des corps,
N’est-il pas circonscrit par d’immuables bords ?
Ou remplit-il sans fin l’immensité profonde ?

Mais d’abord, quelle route, environnant le monde,
En marquerait le tour ? Pour être limité,
Il faudrait que le monde eût une extrémité :
C’est au delà des corps qu’est situé leur terme.
Or rien ne se conçoit que l’univers n’enferme ;
Rien qui soit au delà de la totalité.
Donc le monde, le tout, n’a point d’extrémité.
Il n’importe en quel point l’observateur se place.
Un pas ou mille pas n’ôtent rien à l’espace ;
L’infini se dérobe et n’est pas entamé.
Mais prenons que l’espace est un cercle fermé.
Cours à l’extrême bord de sa rive dernière,
Et lance un trait : ou bien l’impulsion première
D’un inflexible vol l’emportera sans fin ;
Ou quelque obstacle va lui barrer le chemin.
Choisis, car tu ne peux sortir de ce dilemme.
Dans les deux cas, où donc est ta limite extrême ?
Que ta flèche rencontre un obstacle au début,
Ou bien qu’elle passe outre et vole jusqu’au but,
La fin que tu cherchais t’échappera de même.
Va, place où tu voudras le rivage suprême ;
Je te suis. Tire encor ; tu tireras en vain ;
Toujours devant le trait reculera la fin.
Et c’est une retraite infinie où la fuite
Sans cesse accroît le champ ouvert à la poursuite. »
(I, 960-992)

« Car ce n’est certes pas à dessein, par un pacte,
Par les prévisions d’une science exacte,
Que se sont combinés les éléments des corps.
Ce sont les mille chocs de tâtonnants efforts,
Les essais hasardeux de formes, d’assemblages,
Qui seuls, dans l’infini de l’espace et des âges,
Constituèrent l’ordre où naquit l’univers.
Puis, une fois jetée en ses moules divers,
Une longue habitude y maintint la nature.
À la mer toujours pleine ainsi le fleuve assure
L’intarissable flux de renaissantes eaux ;
Ainsi, du sol couvé de rayons toujours chauds,
S’épanouit la vie en sa fleur toujours neuve ;
Ainsi de feux constants notre soleil s’abreuve.
Quelles choses pourraient lutter contre la mort,
Si, du fond de l’espace, un éternel renfort
Ne réparait la brèche ouverte en leur structure ?
Aux animaux, à l’homme, ôte la nourriture :
Tu vois tomber leur force et fléchir leur contour.
Ainsi, dès que, fuyant sans esprit de retour,
La matière a cessé de renouveler l’être,
Tout bloc doit se dissoudre, et, partant, disparaître.
Quel obstacle opposer à la dispersion ?
Ces chocs extérieurs qui, par leur action,
Tantôt à coups pressés forcent un corps d’attendre
L’afflux des éléments qu’un autre va lui rendre,
Tantôt, faisant d’un groupe éclater les liens,
L’ouvrent aux germes neufs et donnent aux anciens,
Avec la liberté, le temps de fuir leur chaîne,
Ne supposent-ils pas une immensité pleine
Et des trésors sans borne, incessamment ouverts
Au renouvellement de l’immense univers ? »
Il faut t’armer ici contre une erreur dernière.
Ne va pas, Memmius, croire que la matière
Tende vers un milieu ; que, sans chocs du dehors,
Sans écarts vers le haut ou le bas, ce grand corps
Se maintienne appuyé sur un centre suprême.
Comme si rien pouvait prendre pied sur soi-même !
Ainsi donc, sous le sol, montant contre leur poids,
Des êtres suspendus, comme dans l’eau tu vois
Flotter sous les objets leur image pendante,
Reposeraient, liés d’une force ascendante ?
Sous la terre, dit-on, marchent, la tête en bas,
Des vivants comme nous, et qui ne tombent pas ;
Vers le ciel qui sur eux s’ouvre, pareil au nôtre,
On ne descend pas plus qu’on ne vole vers l’autre ;
Leur nuit est notre jour ; des échanges constants
D’eux à nous font tourner le visage du temps ;
Quand leur vient le soleil les étoiles nous luisent.
Rêves que tout cela, visions où conduisent
Les premiers pas qu’on risque à côté du chemin !

Il n’est pas de milieu dans le vide sans fin.
Mais prenons qu’il existe : à quoi bon ? Quelles causes
Près ou loin de ce centre auraient fixé les choses ?
Qu’est-ce que l’infini ? Le lieu de l’univers ;
Les poids, les mouvements, circulent au travers ;
Au centre comme ailleurs l’espace reste libre.
Quel point pourrait forcer les corps à l’équilibre
Et les soustraire au poids, leur souverain moteur ?
Non. Le vide partout cède à la pesanteur ;
Partout les pressions mesurent sa retraite.

Je ne vois nulle part l’attraction secrète
Qui fait tout converger vers un milieu fatal. »
(I, 1031-1093)

LIVRE DEUXIEME
LES ATOMES
(haut)

SOMMAIRE
La sérénité épicurienne, v. 1-66. — Permanence, mobilité, combinaisons des atomes, v. 67-120. — Les atomes comparés à la poussière qui s’agite dans un rayon de soleil, v. 121-173. — L’imperfection de l’ordre universel exclut toute idée d’intervention divine, v. 174-191. — La chute et la déclinaison des atomes, v. 192-258. — La liberté humaine expliquée par la déclinaison des atomes, v. 259-301. — La somme de matière et de mouvement est toujours la même, v. 302-316. — L’immobilité apparente de certains corps est une illusion de notre jugement, v. 317-344. — Variété limitée des figures atomiques, v. 345-534. — Les atomes de chaque type sont innombrables, v. 535-582. — Tout corps résulte d’un concours d’atomes de figures diverses, v. 583-602. — La terre renferme tous les types atomiques des êtres qu’elle produit. 603-611. — Explication allégorique du mythe de Cybèle, v. 612-672. — Fixité des espèces, v. 673-745. — Les atomes ne sont point colorés, v. 746-808. La couleur n’existe que par la lumière, v. 809-847. — Les atomes ne possèdent aucune qualité sensible, v. 848-876. — Le sentiment et la vie sont la combinaison d’éléments insensibles et insensitifs. Génération spontanée, v. 877-944. — Si les atomes sentaient ou étaient accessibles à la sensation, ils ne seraient ni simples ni éternels ; il n’y aurait rien de permanent, v. 905-1036. — Pluralité des mondes habités. v. 1037-1104. — Toutes les combinaisons des éléments sont périssables, v. 1105-1145. — La terre et le monde que nous habitons, ayant commencé, doivent périr, v. 1146-1192.

***

« Il est doux, quand les vents troublent au loin les ondes,
De contempler du bord sur les vagues profondes
Un naufrage imminent. Non que le cœur jaloux
Jouisse du malheur d’autrui ; mais il est doux
De voir ce que le sort nous épargne de peines.
Il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines
Les bataillons livrés aux chances des combats
Et les périls lointains qu’on ne partage pas.
Mais rien n’est aussi doux que d’établir sa vie
Sur les calmes hauteurs de la philosophie,
Dans l’impassible fort de la sérénité,
De voir par cent chemins l’errante humanité
Chercher, courir, lutter de force et de génie,
Consumer en labeurs la veille et l’insomnie,
Monter de brigue en brigue aux échelons derniers,
Et s’asseoir au sommet des choses, sous nos pieds !

Ah ! misérables cœurs, aveugles que nous sommes !
Quels dangers, quelle nuit profonde, pauvres hommes,
Environnent ce peu qu’est la vie ! Et pourtant,
La Nature, voyez, n’en demande pas tant :
Le bien-être du corps et le repos de l’âme ;
Ni douleur, ni terreur ; et c’est tout. Que réclame
Le corps pour être exempt de tous maux ? La santé.
Quant aux raffinements, lits de la volupté,
La Nature s’en passe, et la raison comme elle.

À d’autres ces palais où l’opulence mêle
Aux nocturnes festins, au bruit des chœurs, au chant
Des cithares, l’éclat des vaisselles d’argent,
La splendeur des parois de bronze et d’or vêtues
Et les lampes en feu dans la main des statues !
Nous, sur le frais tapis d’une herbe épaisse, aux bords
D’un ruisseau, mollement nous étendons nos corps.
Qu’importe à nos loisirs la richesse des marbres,
Quand le printemps nous rit à travers les grands arbres
Et sur l’herbe répand la parure des fleurs !

La pourpre, les lits peints d’éclatantes couleurs
Sur le feu de la fièvre ont-ils plus de puissance
Que le rude grabat du peuple ? La naissance
Et le commandement suprême et les trésors
Sont des remèdes vains contre les maux du corps. »

« C’est que tout corps grossit de ce qu’un autre perd ;
C’est d’automnes flétris que le printemps est vert.
Ainsi, rien ne s’arrête et tout se renouvelle ;
L’existence est un prêt ; la vie est mutuelle.
Telle race décroît, et telle autre s’étend ;
Pour en changer la face il suffit d’un instant ;
Et les mortels, coureurs d’une route infinie,
Se passent en fuyant le flambeau de la vie.

L’atome pourrait-il s’arrêter ? Son repos
Pourrait-il engendrer des mouvements nouveaux ?
Le croire, c’est tourner le dos à l’évidence.
Dans le vide infini s’agite la substance ;
C’est donc leur propre poids qui meut les éléments ;
Et leurs chocs variés guident leurs mouvements.
Car ils tombent d’en haut ; rien ne retient leur chute ;
Insolubles, pesants par eux-mêmes, la lutte
Qu’amène leur concours les projette en tout sens.
Mouvements enchaînés l’un de l’autre naissants !
Pour les mieux concevoir, souviens-toi que l’espace
Est sans fond. Tu le sais, nulle région basse
N’arrête et ne retient les atomes épars.
L’immensité sans bords s’ouvre de toutes parts.

De cette vérité ne dois-tu pas conclure
Qu’il n’est point de répit dans un champ sans mesure ?
Le mouvement sans fin règle donc les rapports
Des principes. Le choc lie ou disjoint ces corps,
Et la diversité des pressions rivales
Élargit ou resserre entre eux les intervalles.
Les uns, plus condensés, s’attachent fortement,
Préservés des écarts par l’enchevêtrement
De leurs angles ; leurs nœuds, que tout conflit resserre,
Forment le fer rigide et scellent dans la terre
Les rocs puissants ; c’est d’eux que les corps durs se font.
D’autres, frêles, errant dans le vide sans fond,
Rebondissent au loin ; tissus sans résistance,
Ils nourrissent de l’air l’impalpable substance ;
D’eux nous vient la clarté radieuse du jour.

Mais beaucoup, sans pouvoir entrer dans un contour
Et dans le mouvement des groupes qu’ils traversent,
Transfuges éternels, au hasard se dispersent.
Et ce n’est pas un fait rare ou mystérieux.
Un exemple commun le révèle à nos yeux.
Lorsqu’à travers la nuit d’une chambre fermée
Le soleil entre et darde une flèche enflammée,
Regarde, et tu verras, dans le champ du rayon,
D’innombrables points d’or, mêlés en tourbillon,
Former leurs rangs, les rompre, encor, toujours, sans trêve,
Et livrer un combat qui jamais ne s’achève !
Tu concevras alors quels infinis hasards,
Bercent les éléments dans l’étendue épars,

Tant le petit au grand peut prêter de lumières !
Le moindre fait nous guide aux vérités premières.
Compare à l’univers ce nuage vermeil,
Ce monde que balance un rayon de soleil.
Je veux te faire lire en cette humble poussière
Le travail invisible et sourd de la matière.
Vois ces points, sous des heurts que l’œil ne saisit pas,
Changer de route, aller, revenir sur leurs pas,
Ici, là. Quelque atome en passant les dérange,
Et c’est ce qui reforme ou défait leur phalange :
Par lui-même en effet se meut tout corps premier.
Sur les groupes errants qui n’ont pu se lier
S’il tombe un poids égal, il les réduit en poudre.
L’imperceptible choc n’a-t-il pu les dissoudre ?
Ont-ils pu résister ? Ils tremblent seulement.
Ainsi des corps premiers part tout ce mouvement
Qui par degrés arrive à nos sens et rencontre
Enfin ces frêles grains que le rayon nous montre.
Nous voyons ondoyer leur poussière, et nos yeux
Ne peuvent point saisir la cause de leurs jeux. »

« Que nous disent-ils donc, ces vains chercheurs de causes
Qui jugent la Nature incapable, sans dieux,
D’effets si doux à l’homme et si judicieux ?
La marche de l’année et les moissons constantes,
La propagation des formes renaissantes,
Ces doux entraînements du désir, ces hymens
Qui sauvent de la mort la race des humains,
Grand œuvre de Vénus féconde, où nous convie
La sainte volupté, guide et loi de la vie,
Tout pour eux est calcul, tout est d’ordre divin.
Jamais erreur ne fut plus loin du vrai chemin.

Quand bien même en effet j’ignorerais l’essence
Des éléments premiers, germes de la substance,
Les imperfections des choses et des cieux,
Tout m’instruirait qu’un monde à ce point vicieux
Ne peut être le fruit d’une raison divine. »

« Retiens ce point encor : par le poids qui le guide
Tout corps en droite ligne est porté dans le vide ;
Mais, sans qu’on puisse dire en quel temps, en quel lieu,
Chaque atome en tombant décline un peu, si peu
Que sa pente invisible est à peine réelle.
S’ils ne déclinaient point, si, d’un jet parallèle,
Comme les gouttes d’eau tombaient les éléments,
D’où seraient nés les chocs et les enchaînements ?
Est-ce que la Nature eût pu créer les choses ?

Dans l’absolu du vide il faut que tu supposes
Certains corps que leur poids, accélérant leur cours,
Directement d’en haut jette sur les moins lourds,
Et dont le choc fécond puisse engendrer le monde.
Rien n’est plus loin du vrai. Si dans l’air, si dans l’onde,
Tout corps précipité selon son poids descend,
C’est que l’eau, trop mobile, et que l’air, trop glissant

Pour opposer à tout d’égales résistances,
Doivent céder plus vite aux masses les plus denses.
Mais le vide, à quel poids, en quel temps, en quel lieu,
Pourrait-il résister ? C’est un libre milieu
Par où l’atome court où son destin le guide.
La masse est annulée ; et l’impassible vide
Aux poids les moins égaux livre un passage égal.
Jamais donc les plus lourds, de leur choc vertical
Frappant les plus légers, n’engendreront les causes
Des mouvements divers qui produisent les choses.

Il faut donc revenir à la déclinaison,
Au moindre écart possible admis par la raison,
Si subtil, en tous cas, que jamais il n’implique,
L’évidence le nie, une descente oblique.
Nous voyons par leur poids tous les corps tendre en bas
Autant qu’il est en eux. Mais ne peuvent-ils pas,
(Quel regard assez fin de si près les inspecte ?)
Dévier tant soit peu de la ligne directe ?

Enfin, si, l’un à l’autre à jamais enchaînés,
Toujours des chocs anciens les chocs nouveaux sont nés,
Si nul écart ne rompt ce pacte d’esclavage
Et n’ouvre au mouvement quelque secret passage
Dans le cercle infini qui domine et contient
La marche des effets et des causes, d’où vient
Que l’animal échappe au fatal équilibre ?
D’où vient, dis-je, aux humains, cette volonté libre
Qui les guide, arrachée à la fatalité,
Vers le but qu’au désir marque la volupté ?

Sans heure ou lieu fixé, tout notre corps décline
Où le porte l’esprit. En nous est l’origine
Du mouvement, et c’est de notre volonté
Qu’en nos membres émus coule l’activité.
Vois les coursiers, à l’heure où s’ouvre la barrière,
Ne pouvoir assez tôt bondir dans la carrière
Au gré du fier désir qui bout sous leur poitrail.
Il faut du temps ; il faut que, par un sourd travail
Sur tous les points du corps mise en jeu toute entière,
Aux ordres de l’esprit réponde la matière.
C’est du cœur que tout part ; et cette impulsion
Qui va de membre en membre infiltrer l’action,
Notre volonté même en est la source intime.
Autre est le mouvement quand un choc nous l’imprime.
Par la force ébranlés, sous l’assaut du dehors
Nous sentons malgré nous frémir tout notre corps,
Tant que la volonté n’en reprend pas l’empire.
Et lorsque sous l’assaut notre révolte expire,
Quand nous roulons, poussés par l’obstacle vainqueur,
Éperdus, c’est alors qu’au fond de notre cœur
Quelque chose proteste et se roidit et lutte,
Qui, parfois détournant ou retardant la chute,
Maîtrise enfin le corps en sa course arrêté.
Ce frein de nos transports, c’est notre volonté.

Donc, ou ce libre effort est un effet sans cause,
Ou, tu dois l’avouer, ce mouvement suppose
Une force qui n’est ni le choc ni le poids,
Et dont, comme nos corps, l’atome suit les lois.

Le poids empêche bien qu’à l’acte ne préside
Un agent étranger ; mais l’esprit qui nous guide
Demeure libre en nous malgré la pesanteur.
C’est la déclinaison qui meut notre moteur ;
C’est cet écart subtil, qui, sans route suivie,
Sans heure et sans lieu fixe en liberté dévie. »

« Poursuivons. Revenant aux germes, aux principes,
Je cherche ce qu’ils sont, et je note en leurs types
Une diversité native ; non pas tant
Qu’il existe entre tous un désaccord constant ;
Mais nul corps de tout point n’est à l’autre identique :
La forme des facteurs ne peut donc être unique.
Quel hasard eût tissé, dans la trame sans fin,
D’un fil toujours pareil un si changeant dessin ?

Les germes, tu le sais, doivent être innombrables.
Comment leur refuser des formes dissemblables ?
Prends-moi tout ce qui vit, le genre humain, la gent
Muette des nageurs aux écailles d’argent,
Les bêtes et les fleurs ; prends les races ailées,
Gais oiseaux voltigeants sous les vierges feuillées,
Et ceux dont les étangs, les sources et les mers
Sur leurs bords animés rassemblent les concerts ;
Chacun a sa figure et du voisin diffère.
Sans quoi, par où l’enfant connaîtrait-il la mère,
Et la mère l’enfant ? Instinct commun à tous,
Qui ne manque pas plus aux animaux qu’à nous. »

« Quel maître aux éléments défend de varier ?
Ils sont parce qu’ils sont. Nulle main d’ouvrier
Dans un moule commun n’a fondu les principes.
Je dis que leur figure admet différents types. »

« De ces enseignements découle et se dégage,
Corollaire certain, une autre vérité :
Des types différents le nombre est limité.
Sans quoi nous pourrions voir la forme de tel germe
Exiger le concours d’accessions sans terme. »

« La glace et la fureur du feu marquent le terme
D’un champ qu’ouvre un excès et qu’un autre excès ferme.
Entre elles la tiédeur occupe le milieu ;
Et ses gradations vont de la glace au feu ;
Leur force est donc bornée, et remplit l’intervalle
Où siègent aux deux bouts l’une et l’autre rivale.
De là découle encore une autre vérité :
Si des types divers le nombre est limité,
Le nombre est infini des atomes semblables.
Leur tout serait borné s’ils n’étaient innombrables.
Or nous savons que rien ne borne l’univers ;
Et peu de mots, s’il est quelque charme en nos vers,
Vont te prouver qu’il faut que les premiers principes
Soient en nombre infini dans chaque ordre de types,
Pour suffire à ces chocs qui font et qui défont
Sans trêve le tissu de l’infini sans fond.

Telle espèce vivante en nos climats est rare,
Dont la nature ailleurs se montre moins avare.
Dépaysés chez nous, ces vastes éléphants,
Armés d’étranges mains qui semblent des serpents,
Pullulent, fils du sol, sur des rives lointaines ;
Dans l’Inde, leurs milliers se comptent par centaines,

Et font un mur d’ivoire à leur pays natal,
Rempart impénétrable au monde occidental.
Tant la loi qui remplit les cadres de la vie
Peut prodiguer ailleurs ce qu’elle nous envie.
Mais va plus loin ; suppose, on t’accorde ce point,
Un être unique, seul de son sang, qui n’ait point
De pair ni de second dans le reste du monde :
Je dis que sa matière autant qu’une autre abonde ;
Qu’il ne peut, sans un nombre infini d’éléments,
Naître, vivre, grandir, ni trouver d’aliments.
Vois-tu flotter au loin, seuls dans l’espace énorme,
Les germes destinés à cette unique forme ?
Quel hasard groupera leurs globules subtils ?
Où, d’où, par où, comment se reconnaîtront-ils,
Étrangers dans la foule en cette mer profonde ?

Ainsi, quand la tempête, en naufrages féconde,
Déchire gouvernails, mâts, antennes, haubans,
La forte mer, qui tord les poupes et les bancs,
De débris surnageants sème au loin ses rivages,
Afin que les mortels, témoins de ses ravages,
Sachent sa perfidie et sa déloyauté,
Et que nul désormais ne puisse être tenté
Par le sourire faux de sa paix meurtrière ;
Dans ses convulsions ainsi l’ample matière
Doit disperser au loin sur l’infini des temps,
Si leur nombre est borné, les atomes flottants,
Sans union possible ou durable, sans force
Contre la décroissance et l’éternel divorce.

Et c’est ce qui n’est pas. Un assidu concours,
Groupant les corps accrus, en maintient les contours.
Tu le vois, le fait même, en limitant leurs types,
Proclame illimité le nombre des principes.
De là vient que nul choc, nul effort dissolvant
Ne peut tuer d’un coup tout un genre vivant,
Et qu’il n’est pas de force et d’activité mère
Qui puisse éterniser une forme éphémère.
C’est une lutte égale où les deux combattants
Se balancent depuis l’origine des temps ;
Le vaincu se relève et le vainqueur succombe ;
Le berceau vagissant alterne avec la tombe ;
L’aube chasse la nuit, la nuit succède au jour,
Et nulle heure ne vient sans mêler à son tour
Aux clameurs des enfants qui sortent des ténèbres
Les sanglots, compagnons des angoisses funèbres.
« Les dieux vivent en paix dans l’immortalité ;
Satisfaits de leurs biens, ils n’en cherchent pas d’autres ;
Et, libres de tous maux, ils ignorent les nôtres ;
Ni vice ni vertu, ni pitié ni courroux
N’ont de prise sur eux, ils sont si loin de nous !

La terre n’est, au fond, qu’une insensible masse ;
Mais les germes distincts que sa structure embrasse
Font apparaître au jour mille produits divers.
Veux-tu nommer les blés Cérès, et l’eau des mers
Neptune ? Tu le peux. Bacchus à ton oreille
Sonne-t-il mieux que vin ou que liqueur vermeille ?
Soit. La terre à son tour, par la grâce d’un nom,
Devient mère des dieux : qu’importe ? On sait que non.

Je reprends. Tu peux voir qu’un même champ rassemble
Des animaux dont nul à l’autre ne ressemble ;
La laineuse brebis, les belliqueux chevaux,
Les bœufs haut encornés, boivent les mêmes eaux,
Respirent le même air ; mais en eux rien n’efface
Les traits de leur nature et les mœurs de leur race.
Tant d’éléments divers se sont agglomérés
Pour former chaque fleur et chaque herbe des prés !
Dans un seul corps vivant, que d’agents, que d’organes :
Humidité, chaleur, os, veines, sang, membranes,
Tous objets différents où se trouvent liés
Des types spéciaux d’éléments variés !

« Considère un moment ces vers ; chacun renferme
Maint élément vocal commun à plus d’un terme.
Conclus-en que les mots aussi bien que les vers
Ne sont constitués que d’éléments divers ;
Non qu’on remarque tant de sons élémentaires,
Ou qu’on ne puisse, avec les mêmes caractères,
Former deux mots, deux vers, peu semblables pourtant ;
Le trait qui les sépare en est-il moins constant ?
Ainsi l’on peut compter, chez un grand nombre d’êtres,
Maint élément commun à tous, comme les lettres ;
Ce qui diffère en eux, c’est le groupe total,
La somme : d’où j’induis que l’homme, l’animal
Et la plante sont nés de différents principes.
Il s’en faut que tout corps puisse unir tous les types.
Quels monstres imprévus naîtraient de ces hymens !
Hommes presque animaux, animaux presque humains,
Rameaux puissants jaillis de vivantes poitrines,
Corps terrestres greffés sur des formes marines.
Les Chimères, paissant les générations,
Sur un sol sans mesure en ses créations
Exhaleraient le feu de leurs gueules voraces.
Et c’est ce qui n’est pas. Les êtres ont leurs races ;

Ils gardent en croissant le type maternel,
De principes certains héritage éternel.

En tout corps, c’est la loi fatale et manifeste,
De tous les aliments ne pénètre et ne reste
Que ce qui s’associe à son travail vivant.
Les germes étrangers sont rejetés au vent ;
D’infatigables chocs dispersent en poussière
Des germes superflus dont l’inerte matière,
Incapable de vivre, a tenté vainement
D’entrer dans un contour et dans un mouvement.
Et ne crois pas ces lois aux seuls vivants bornées.
Elles dominent tout. Car les choses sont nées
Chacune avec leur genre et leur trait spécial.
Le fait qui les distingue est donc primordial :
C’est la diversité formelle des principes.
Non pas qu’il soit besoin d’un grand nombre de types ;
Mais nous voyons que rien ne concorde en tout point.
À la variété des atomes se joint
Celle des poids, des chocs, des concours, des distances
Et des directions, qui, plus que les substances,
Imprime dans chaque être un type essentiel,
Fait que la mer est mer et que le ciel est ciel,
Et qui leur interdit d’empiéter sur la terre. »

« La couleur peut manquer, du reste, aux corps premiers :
Ne sont-ils pas pourvus de types variés,
Formes dont le concours enfante les nuances ?
Tout dépend de leur ordre et de leurs alliances,
Des chocs, des contre-coups qu’ils échangent entre eux.
Tu t’expliques ainsi que, du noir ténébreux,
Le même objet soudain passe au blanc de la neige,
Lorsque la mer revêt, sous le vent qui l’assiège,

L’éclatante blancheur de ses flots écumants. »

« De tons sombres ou noirs qui terniraient sa fleur,
Le blanc naîtrait plutôt de germes sans couleur.

Mais la couleur enfin n’est pas, sans la lumière,
Qualité qui n’a rien d’une essence première.
C’est pourquoi nulle teinte en l’atome ne luit.
Que serait la couleur dans l’ombre de la nuit,
Elle qui change avec la lumière inégale
Et reflète sa chute oblique ou verticale ?
Ainsi, sous le soleil, le chatoyant duvet
Qui forme le collier des colombes, revêt
Les flammes du rubis et de la pourpre chaude,
Tourne au corail plus doux et passe à l’émeraude.
Ainsi, lorsque le jour ruisselle à flots des cieux,
Le paon fait miroiter son manteau radieux.
Puis donc que la clarté par son choc les révèle,
Je dis que les couleurs n’existent pas sans elle.
Comment les sentons-nous ? par une impression,
Un choc, de contours blancs ou noirs. La vision
N’est que le tact de l’œil ; au fond c’est d’une forme
Et non d’une couleur que le tact nous informe ;
Pour lui la forme est tout, la teinte est sans valeur :
Les éléments n’ont donc nul besoin de couleur ;
Leur effet sur nos sens change avec leur figure. »

« Le sensible, a-t-on dit, naît bien de l’insensible ;
Mais par un changement que l’essence invisible

Opère en elle avant que l’être ait vu le jour,
La réponse est aisée, et je prouve à mon tour
Que les formations précèdent les naissances,
Que tout changement suit un concours de substances,
Que nul corps ne perçoit d’impressions, avant
Que, pour constituer l’édifice vivant,
Accourus de l’éther, du sol, du feu, des ondes,
Ses germes aient groupé les rencontres fécondes
D’où vont jaillir les sens, ces flambeaux allumés
Pour veiller au salut des êtres animés.
À peine l’être vit, une atteinte trop forte
Le terrasse ; et voilà qu’un tourbillon emporte
Tous les sens confondus, et l’âme avec le corps.
L’ordre des éléments est dissous ; les ressorts
De la vie, arrêtés dans la structure entière,
Laissent l’ébranlement pénétrer la matière.
L’âme enfin rompt le nœud des mailles de la chair
Et, lancée en tout sens se disperse dans l’air.
Et qu’attendre d’un choc ? La perte, la ruine,
La dislocation de toute la machine.
Quelquefois cependant, sous un coup moins brutal,
Les restes ranimés du mouvement vital,
Apaisant du combat l’horreur tumultueuse,
Triomphent de la mort presque victorieuse ;
Ils triomphent ; tout rentre en sa route, et l’instinct
Vient rallumer des sens le flambeau presque éteint.
Sinon, comment pourrait l’âme au trépas ravie
Des portes du tombeau revenir à la vie,
Elle, si près du terme où conduit tout chemin !
Au lieu de s’en aller où nous irons demain ?

La douleur, c’est l’assaut des forces destructives,
L’angoisse qui, du corps gagnant les œuvres vives,
Dans leurs sièges profonds trouble les éléments.
C’est l’ordre rétabli dans tous les mouvements
Qui fait la volupté. De là cet axiome :
Ni plaisir, ni douleur n’ont prise sur l’atome. »

« Tout sens est l’attribut d’un agrégat charnel ;
L’atome est insensible afin d’être éternel. »

« Vivants, nous avons tous un seul et même père,
Le ciel ; et quand la terre, universelle mère,
De la liqueur céleste a reçu le dépôt,
Son giron fécondé par les gouttes d’en haut
Enfante les blés d’or et les riants feuillages,
Les races des humains et les bêtes sauvages.
Puisqu’elle offre à leur faim de quoi nourrir leurs corps,
De quoi charmer la vie et remplacer les morts,
Qui lui refuserait ce nom sacré de mère ?
Quand la terre a repris ce qui vient de la terre,
Le ciel aussi recueille en ses calmes hauteurs
Ce qu’il nous a versés de germes créateurs.
Ces atomes flottants sur les contours de l’être
Semblent naître soudain et soudain disparaître ;
Mais ne va pas douter de leur éternité.
La mort brise leurs nœuds et non leur unité.
La mort, sans entamer la matière des choses,
Règle à son gré le cours de leurs métamorphoses,
Échange les tissus, les formes, les couleurs,
Prête et reprend les sens qu’elle reporte ailleurs.
Tout gît dans les rapports et dans les résistances
Qu’imprime et que transmet le concours des substances.
Car la trame diffère et le fil est pareil.
La mer, les eaux, le ciel, la terre et le soleil
Sont frères des moissons, des plantes et de l’homme.
Ainsi des éléments dont mon vers est la somme ;
Quelquefois différents, communs pour la plupart,
Leur valeur est dans l’ordre où les dispose l’art.
C’est ainsi que partout opère la Nature :
Avec les mouvements des germes, leur figure,

Leurs distances, leurs poids, leurs chocs et leurs accords,
Varie incessamment la figure des corps. »

« Plus que jamais écoute, et que ton esprit veille !
D’étranges vérités vont frapper ton oreille ;
À tes yeux va s’ouvrir un nouvel horizon.
Mais il n’est fait si simple auquel notre raison
Ne refuse de croire et tout d’abord se rende,
De même qu’il n’est pas de merveille si grande
Qui n’use avec le temps nos admirations.
Tel est le pur éclat du ciel, tous ces rayons
D’astres épars au loin qu’il rassemble en ses plaines,
La lune et le soleil, ces clartés souveraines.
Suppose, si tu peux, ces prodiges soudains
Pour la première fois livrés aux yeux humains :
Quel spectacle plus beau, mieux fait pour nous surprendre,
Auquel les nations osassent moins s’attendre ?
Mais les yeux, aujourd’hui, rassasiés et las
De leur étonnement, ne daignent même pas
Se lever vers l’azur de la voûte suprême. »

« La Nature avec moi le crie : autour de nous,
En large comme en long, dessus comme dessous,
L’infini se déploie, et l’évidence inonde
D’une pleine clarté l’immensité du monde.
Or, comment supposer, quand si profondément
L’espace illimité s’ouvre et qu’un mouvement
Éternel et divers en ses gouffres immenses
Dissémine le vol d’innombrables semences,
Qu’il ne se soit formé qu’une terre et qu’un ciel ?
Quoi ! stérile rebut du fonds substantiel,
Tant de germes, pareils à ceux dont la Nature
Au hasard, à tâtons, combina la structure,
Dont les chocs spontanés ont fondé l’univers,
La terre et les vivants et les cieux et les mers,
N’auraient en aucun lieu condensé leur poussière !
Non, non. Il est ailleurs des amas de matière,
Des mondes habités, frères de ce séjour
Dont notre éther embrasse et maintient le contour.

Quand l’atome est en nombre et la carrière prête,
Il faut, et nul pouvoir, nul retard ne l’arrête,
Il faut que l’être naisse et que la chose soit.
Quand ce nombre est si grand qu’à peine il se conçoit,
Qu’avant de le compter s’useraient mille vies,
Les semences des corps, incessamment servies
Par l’immanent pouvoir qui les groupe en ces lieux
Dans leur ordre présent, doivent sous d’autres cieux
Produire, conviens-en, d’autres terres, domaines
D’autres corps animés, d’autres races humaines. »

« Au reste, il n’est point d’être unique en l’univers
Qui grandisse isolé sans famille et sans pairs.
Tous relèvent d’un genre et tous ont des semblables :
Regarde les vivants, ces bêtes innombrables,
Qui hantent les forêts et les monts, ces oiseaux,
Ces poissons écailleux, peuples muets des eaux,
L’homme enfin : chaque espèce a sa marque commune.
Ainsi, loin d’être seuls, il faut bien que la lune
Et le soleil, la terre et la mer et le ciel
Soient en nombre infini dans l’ordre universel.
En eux l’individu, comme l’espèce entière,
Marqué du sceau profond qu’imprime la matière
À tous les corps vivants dont elle est le support,
Soumis à la naissance est sujet à la mort.
Au temps où se formaient le ciel, la terre et l’onde,
Quand le premier soleil eut lui sur notre monde,
Autour de notre sphère afflua du dehors,
Du grand tout émanée, une foule de corps,
D’atomes suspendus, de quoi nourrir la terre
Et les eaux, soutenir la voûte planétaire
Et sur nos fronts dresser les palais du ciel bleu.
Les chocs, distribuant chaque chose en son lieu,
Poussent les éléments où leur loi les réclame,
Les terrestres au sol, les ignés à la flamme,
Les fluides à l’air, les humides à l’eau,
Jusqu’à ce que tout corps ait atteint le niveau
Qu’il ne dépasse pas, le terme et la mesure
Qu’aux formes qu’elle crée a fixés la Nature ;
Jusqu’à cette heure enfin où le tissu vital,
Gagnant moins qu’il ne perd, marche au déclin fatal,

Heure où la vie oscille, où la Nature même
À sa force expansive impose un frein suprême.

Tout ce que nous voyons, d’un pas allègre et sûr
Par degrés s’élevant, monter à l’âge mûr
Perd moins qu’il ne reçoit. Les aliments, sans peine
Dans le corps retenus, coulent de veine en veine ;
Et la cohésion des organes suffit
À proportionner la dépense au profit.
Car si maint élément des contours se dégage,
Si nous perdons beaucoup, nous gagnons davantage,
Jusqu’au point culminant que nul ne peut franchir.
C’est là que les ressorts commencent à fléchir,
Que vers l’autre versant l’âge adulte décline.
Ce qui ne s’accroît plus penche vers sa ruine.
Plus large est la surface et plus ample est le bloc,
Plus il perd d’éléments détachés par le choc.
Les sucs réparateurs sont taris dans leur source ;
Des vaisseaux appauvris qui retardent leur course
Ils s’échappent à flots, sans retour, sans reflux,
Et les vides ouverts ne se réparent plus.
Dés lors, il faut mourir. Rien ne refait la trame
Du corps raréfié que la vieillesse affame.
L’acharnement des chocs, les assauts du dehors,
Ne cessent d’en troubler, d’en broyer les ressorts.
La vie, enfin, s’écoule et périt tout entière.

Ainsi doivent pourrir et crouler en poussière
Les murailles d’un monde assiégé par la mort.
Rien ne dure et ne tient sans l’assidu renfort

D’aliments nourriciers. Vain labeur ! les viscères
S’usent à charrier tant de sucs nécessaires,
Et la Nature aussi s’épuise à les fournir.
Déjà la terre est vieille et ne peut rajeunir.
Elle n’enfante plus que de chétives formes,
Elle qui donnait l’être à tant de corps énormes,
Et de la vie au loin répandait le trésor !
Car ce n’est pas le ciel qui, par un câble d’or,
Fit descendre en nos champs toute race mortelle ;
Ni le ressac des flots sur les rochers. C’est elle,
Qui tira les vivants du sein qui les nourrit,
Elle, dont le travail spontané leur offrit
Les brillantes moissons et la vigne et la joie
Des fécondes amours et l’herbe qui verdoie !
Aujourd’hui nous luttons contre ses flancs ingrats ;
Elle accable nos bœufs, elle épuise nos bras ;
À peine elle fournit du fer à nos charrues ;
Son produit moindre insulte à nos sueurs accrues.

Déjà le laboureur robuste, las de voir
Tout son travail se perdre et tomber son espoir,
Triste, hoche la tête et soupire, et compare
Le passé généreux à notre temps avare.
Il se prend à vanter le sort de ses aïeux,
Disant que ces anciens, cœurs simples et pieux,
En des champs plus petits, certes, mais plus fertiles,
Sous l’œil des immortels coulaient des jours faciles.
Il ne sent pas que tout décline et, sous l’effort

Des ans, roule sans trêve à l’écueil de la mort !
Mais nous le savons, nous ! Il suffit. La Nature
Échappe à ses tyrans superbes ; elle dure
Par sa force ; elle agit spontanément, sans dieux.

Par l’éternel loisir du calme insoucieux
Où vous vivez, dieux saints, par vos âmes sereines !
Qui de vous, qui, saurait, prenant en mains les rênes,
Diriger l’infini, somme des univers,
Faire à la fois tourner tous les cieux et, des airs,
Sur la terre exprimer le feu qui la féconde ?
Qui, présent à toute heure, en tout lieu, sur le monde
Abaissant le manteau ténébreux des vapeurs,
Secouerait l’air serein de soudaines clameurs,
Souvent pour écraser son propre temple en poudre ?
Ou fuirait aux déserts pour essayer sa foudre,
Arme qui frappe à faux et dont les coups, passant
À côté du pervers, abattent l’innocent ! »

LIVRE TROISIEME
L’ÂME ET LA MORT
(haut)

SOMMAIRE
Éloge d’Épicure. Exposition : maux qu’entraînent l’ignorance de la nature de l’âme et la crainte de la mort, v. 1-99. — L’âme et l’esprit, ou raison, sont des parties du corps, de structure analogue. L’esprit siège dans la poitrine ; l’âme, qui lui obéit, est répandue dans le corps, v. 100-182. — L’âme et l’esprit sont faits d’atomes très-subtils, très mobiles, v. 183-292. — Les tempéraments de l’âme, chez l’homme aussi bien que chez les animaux, sont déterminés par la proportion des éléments qui la constituent » V. 293-327. — L’âme, intimement unie au corps, est comme lui mortelle ; elle naît, croît, vieillit avec lui, en ressent les maux, en partage l’agonie, et s’en échappe avec le souffle, v. 328-556. — L’âme ne peut exister sans un corps qui la contienne et des organes qui l’impressionnent, v. 557-636. — Si elle était immortelle, il faudrait qu’elle conservât des sens après la mort, v. 637-684. — L’âme ne se souvient d’aucun fait antérieur à la vie, v. 685-694. — Autres raisons de la mortalité de l’âme, v. 695-796. — Ridicule des hypothèses sur l’entrée de l’âme dans le corps après la conception ou après la naissance, v. 797-860. — La certitude que l’âme est mortelle dissipe les terreurs de la mort, v. 861-956. — Prosopopée de la Nature à l’homme, v. 957-1004. — Il n’y a point d’enfers. Les châtiments sont sur la terre, dans la conscience, v. 1005-1049. — La mort est commune aux grands hommes et au vulgaire, v. 1050-1080. — Misère profonde de ceux qui la craignent, V. 1081-1104. — La mort est inévitable, et aussi longue pour les jeunes que pour les vieux, v. 1105-1124.

***

« Dès que la vérité par ta bouche nous crie
Que l’immense univers n’est point l’œuvre des dieux,
Les terreurs de l’esprit se dissipent, les cieux
S’ouvrent, et, par delà les murailles du monde,
Dans le vide se meut la matière féconde.
À mes yeux apparaît la demeure des dieux,
Riante paix qu’inonde un éclat radieux,
Que ne violent pas les vents et les orages,
Où ne tombe jamais, d’un éther sans nuages,
Le givre en flocons blancs par l’âpre hiver durci.
La Nature y répand tous ses biens. Nul souci
N’effleure le repos de ces âmes sereines.
Nulle part je ne vois les rives souterraines
Du fabuleux Cocyte, et sous notre univers.
Rien n’empêche mes yeux d’embrasser, au travers
Du vide, sous mes pieds, le mouvement des choses,
Quand je vois, par ta force, et jusqu’au fond des causes,
S’éclairer la Nature en son immensité,
Je ne sais quel frisson de sainte volupté,
Quelle divine horreur envahit tout mon être.

Et puisque mes leçons ont fait assez connaître
Les types variés, l’éternel mouvement
Et l’essor spontané des germes, et comment
Leur concours a du monde ordonné la structure,
C’est l’heure maintenant d’expliquer la nature
De l’esprit et de l’âme ; il est temps que mes vers
Rejettent au néant cette peur des enfers
Qui si profondément trouble la vie humaine
Que nul plaisir n’est pur, nulle volupté pleine,
Tant l’ombre de la mort en assombrit le cours !

Certes, plus d’un mortel préfère, en ses discours,
Aux tourments d’un long mal ou d’une vie infâme
Les gouffres du Ténare : « Ils savent ce qu’est l’âme,
Du sang, un peu de vent peut-être, et rien de plus ;
Et nos enseignements sont pour eux superflus ! »
Prends garde, ces grands mots ne sont qu’une attitude ;
L’amour du bruit les dicte et non la certitude.
Chassés de leur patrie, abreuvés de tourments,
En fuite sous le poids de soupçons infamants,
Loin des regards humains ces déclamateurs vivent.
En quelque affreux désert que leurs maux les poursuivent,
Tu les vois implorer les mânes des aïeux,
Et de noires brebis gorger les sombres dieux ;
Et plus dur est le sort, plus leur audace expire ;
Plus la religion reprend sur eux d’empire.
Attends l’homme à l’épreuve et, pour le bien juger,
Observe ce qu’il est en face du danger.
Alors du fond des cœurs jaillit le vrai langage,
Et le masque arraché laisse à nu le visage.

Ces rapaces désirs, ces aveugles ardeurs
Qui marchent sur le droit pour monter aux grandeurs,
Ces complices du crime, ulcère de la vie,
Qui vers la proie en vain nuit et jour poursuivie
Des malheureux mortels précipitent l’effort,
Pour aliment premier ont la peur de la mort.
Exclus de toute vie assurée et prospère,
Le mépris et la honte, avec l’âpre misère,
Semblent nous précéder, tristes avant-coureurs,
À ce seuil du tombeau dont nos fausses terreurs

Voudraient retarder l’heure et fuir au loin l’image ;
Et nous accumulons carnage sur carnage,
Or sur or ; et, sanglants d’un butin criminel,
Des monstres ont joui du bûcher fraternel !
La table de famille est transformée en piège,
Et la haine intestine avec la crainte y siège.

C’est de ce même effroi que sèche l’envieux.
Écoute-le gémir : « Tel marche, sous ses yeux,
Puissant et regardé, ceint de pourpre et de gloire ;
Lui, végète dans l’ombre aux bas-fonds de l’histoire :
Une statue, un nom, ou la mort ! » Insensés !
Par la peur du trépas combien de cœurs blessés
Prennent en noir dégoût la vie et la lumière,
Jusqu’à porter sur eux une main meurtrière !
Combien n’ont pas su voir dans cette aveugle peur
La source de tous maux, l’écueil de la pudeur,
Ce qui rompt les liens d’amitié, ce qui brise
Les nœuds même du sang dans nos heures de crise !
Oui, pour fuir l’Achéron, des citoyens, des fils
Ont trahi leurs parents, ont livré leur pays.

La nuit l’enfant ne voit que présages funèbres ;
Encor ne tremble-t-il qu’au milieu des ténèbres ;
Nous, nous tremblons le jour. L’effroi qui nous poursuit
A-t-il donc plus de corps que ces terreurs de nuit ?
Sur ces ombres le jour épuise en vain ses flammes.
La science peut seule éveiller dans nos âmes,
À défaut du soleil l’astre de la raison.

D’abord, l’intelligence, ou, sous un autre nom,
L’esprit, guide et conseil de la vie, est chez l’homme
Un organe et rien autre, une part dans la somme
Vivante, enfin ce qu’est l’œil, le pied ou le bras.

Selon les sages grecs, ce qui pense n’a pas
De siège spécial, de place définie.
C’est notre activité vitale, une Harmonie
Qui, sans demeure fixe, anime nos ressorts :
Ainsi la santé n’est que l’état sain d’un corps,
C’en est une habitude et non une partie.
Fausse comparaison, par les faits démentie !
En des points apparents le corps souffre parfois
Sans que le mal pénètre en de secrets endroits ;
Et réciproquement. Souvent l’âme est blessée,
Et tout le reste échappe au mal de la pensée ;
De même le pied souffre, et, le cas est pareil,
Le front demeure exempt des douleurs de l’orteil.
Enfin, lorsque le corps, inerte et gisant, livre
Au doux sommeil un poids qui ne se sent plus vivre,
Quelque chose est en nous qui, sous cette langueur,
Reste ouvert à la joie, aux vains soucis du cœur,
Dont mille mouvements agitent l’insomnie.

Or ce qui vit, non plus, n’est pas une Harmonie,
C’est un membre du corps. Et comment en douter,
Lorsque tu vois la vie intacte résister
Aux mutilations, elle qu’un souffle tue,
Qui, pour quelque chaleur par les lèvres perdues,
Peut déserter soudain les veines et les os ?

Nos éléments, pourvus de rôles inégaux,
Importent plus ou moins au salut de notre être.
C’est la chaleur et l’air, tu peux le reconnaître,
Qui, gardiens de la vie, en retiennent l’essor ;
Air vital, feu couvé dans notre sang, trésor
Qui s’envole et s’éteint quand la mort nous réclame.
Tu sais ce qu’est l’esprit, et tu sais ce qu’est l’âme :
Des organes du corps. Laisse aux chanteurs ce nom
Faute d’autre cueilli sur le mont Hélicon
Pour nommer une essence encor mal définie ;
D’où qu’elle vienne enfin, laisse aux Grecs l’Harmonie ;
Qu’ils la gardent pour eux ! Toi, viens suivre avec moi
Le cours de ces leçons que je reprends pour toi.

J’enseigne l’unité de l’esprit et de l’âme
Je dis qu’un même fil forme leur double trame.
Mais le chef souverain, tête du mouvement,
C’est lui qu’on nomme esprit, pensée ou jugement.
Son siège est où l’angoisse et la terreur s’agitent,
Où les frissons de joie autour du cœur palpitent ;
La poitrine est son trône ; et de là, comme un dieu,
D’un signe directeur il pousse et met en jeu
L’âme éparse en tout sens dans le reste de l’être.
Parfois, avant qu’un trouble en cette âme ait pu naître,
L’esprit, seul conscient, frémit d’aise ou d’orgueil ;
Ainsi le mal qui tient notre tête ou notre œil
N’attaque pas l’ensemble ; ainsi, quand la pensée
S’exalte dans sa force ou bien languit blessée,
L’âme, trop plein du cœur dispersé dans le corps,
Souvent échappe au choc et demeure en dehors,

Quand l’intensité croît, quand l’atteinte est profonde,
Il faut que de partout l’âme entière y réponde :
La sueur pâle court sur le corps aux abois ;
La langue brusquement s’embarrasse ; la voix
Tombe, l’oreille tinte et l’énergie expire.
Si donc l’esprit sur l’âme exerce un tel empire
Qu’on a vu ses terreurs terrasser les plus forts,
Si l’âme à son appel pousse et frappe le corps,
C’est que tous deux sont joints par une étroite chaîne.

Autre conclusion qui n’est pas moins certaine :
Tous deux sont corporels, puisqu’ils meuvent le corps.
Ils gouvernent tout l’homme, ils tendent ses ressorts,
Le tirant du sommeil, lui faisant son visage,
Tous faits où du toucher tu reconnais l’ouvrage.
Sans toucher, point de choc ; sans corps, point de toucher ;
À cet enchaînement tu ne peux t’arracher.
Confesse donc que l’âme et l’esprit sont matière ;
Le corps d’ailleurs contient leur force tout entière ;
Ce qu’ils font, c’est en lui, c’est par lui qu’ils le font.
Lorsqu’un trait furieux pourfend les os et rompt
Les muscles sans atteindre aux sources de la vie,
À l’amère langueur dont la chute est suivie,
À la prostration, succède un chaud désir,
Vague effort de l’esprit qui veut se ressaisir.
L’intelligence est donc d’essence corporelle,
Puisque le mal du corps se répercute en elle.

Maintenant, de quels corps l’esprit se forme-t-il ?
Je vais te l’enseigner. Infiniment subtil,

Des corps les plus menus il faut qu’il se compose.
Au premier examen ce premier point s’impose.
Quel plus rapide éclair que le travail mental ?
L’élan de la pensée est un vol sans rival.
Si donc, en son essor, l’esprit laisse en arrière
Tout ce dont l’œil perçoit la forme ou la matière,
C’est que son corps fluide est formé d’éléments
Ronds, menus et légers, tels que leurs mouvements
Au choc le plus minime obéissent sur l’heure.
Pourquoi l’eau cède-t-elle au souffle qui l’effleure ?
Elle est faite de corps ronds, menus et coulants.
Le miel est plus tenace et ses flots sont plus lents :
Une cohésion paresseuse contracte
Le tissu moins glissant de sa nappe compacte.
Ses atomes, moins ronds, serrent mieux leurs faisceaux.
Rien qu’à frôler un tas de graines de pavots,
Le zéphir jusqu’au sol en rase les poussières ;
L’aquilon ne peut rien sur un monceau de pierres.
Donc la forme et le poids par de constants rapports
Sont liés à l’allure, au mouvement des corps.
Plus ils sont fins, roulants, plus leur masse est agile.
Plus ils sont anguleux, moins leur bloc est mobile.

L’esprit à cette loi pleinement satisfait ;
Actif par excellence il ne peut être fait
Que de corps fins, polis et de forme sphérique :
Notion précieuse et qui partout s’applique,
Et qui sur tous les cas projette sa clarté.
Regarde jusqu’où va cette ténuité
De trame et combien peu, lorsque l’esprit s’amasse,

Ce fluide subtil doit occuper d’espace :
Quand le repos funèbre est en nous descendu,
L’esprit et l’âme ont fui, mais rien ne s’est perdu
De la forme et du poids, rien de ce qui fut l’homme ;
De son dépôt la mort représente la somme ;
Seuls le souffle et la flamme intime sont partis.
C’est que l’âme, réseau d’atomes très-petits,
Entre les nerfs, les os et les veines pénètre ;
Elle a pu tout entière abandonner tout l’être
Sans toucher au contour des membres ; le dehors
Est sauf, et le poids même est resté dans le corps.
Ainsi, lorsque du vin s’est exhalé l’arome,
Quand l’air a dispersé la douce odeur du baume,
Quand s’est perdu le suc enfermé dans le fruit,
Le volume à nos yeux n’en paraît point réduit ;
Le poids n’a pas changé ; parce que les aromes
Et les sucs sont formés d’impalpables atomes.

Si donc sans altérer les formes et les poids
L’âme s’évanouit, c’est, encore une fois,
Que des germes subtils composent sa substance.
Non pas qu’elle soit une et simple en son essence ;
Puisque par les mourants l’esprit est exhalé,
Il est souffle : et ce souffle est de chaleur mêlé ;
La chaleur ne va pas sans air et toute flamme
En contient ; aux défauts de cette frêle trame
L’air glisse par milliers ses globules ténus.
Mais ces trois éléments constatés, reconnus,
D’eux-mêmes peuvent-ils créer ce sens intime,
Contre-coup ressenti par l’être qui l’anime,

Où l’ignorance voit un don miraculeux ?
Ce pouvoir, j’en conviens, n’existe en aucun d’eux.
À ces éléments donc s’en joint un quatrième,
Sans nom, presque sans corps, la ténuité même,
Sans égal en souplesse, et dont le mouvement
De membre en membre éveille en nous le sentiment.

Germe de l’action, cette fluide essence
Met en jeu la chaleur, puis l’aveugle puissance
Du vent, puis l’air, enfin gagne et pénètre tout
Et, par les nerfs émus et par le sang qui bout,
Transmet au fond des os et jusque dans les moelles
Le feu des voluptés ou des fièvres cruelles.
Le mal qui peut l’atteindre est le trait de la mort ;
Tout s’écroule ; la vie attaquée en son fort
Cherche en vain où se prendre et perd pied ; toute l’âme
S’enfuit par chaque pore en impalpable flamme.
Heureux quand le torrent ne passe point les bords !
La vie alors subsiste et rentre dans le corps.

Mais quelle loi combine et revêt de puissance
L’accord des éléments de la quadruple essence ?
Notre indigent latin, rebelle à mon désir,
T’en apprendra du moins ce que j’en puis saisir ;
Encor me bornerais-je aux aperçus sommaires.
Les mouvements croisés de ces substances mères,
Leurs pouvoirs indivis, n’admettent point d’écart
Qui laisse de chacune évaluer la part.
Ressorts divers d’un être unique, elles ressemblent
Aux agents que nos chairs en nos tissus rassemblent,

Odeur, saveur, chaleur, que de secrets rapports
Amalgament si bien qu’ils ne font qu’un seul corps.
Ainsi l’air, la chaleur et l’aveugle puissance
Du vent, pour ne former qu’une même substance
S’unissent dans notre âme à l’obscur élément,
Moteur subtil, d’où part leur propre mouvement
Et d’où l’activité coule de veine en veine ;
Force présente au fond de la machine humaine,
Pivot sur qui tout porte et qui n’a rien sous lui,
Âme de l’âme enfin ! Et ce suprême appui,
Base de la pensée et racine de l’âme,
Court, invisible fil dérobant sous la trame
Ses éléments subtils et clair-semés, pouvoir
Que l’on ne peut nommer puisqu’on ne peut le voir !
C’est bien là cependant l’esprit même, le maître
Et le dominateur du corps, le fond de l’être.
Ne faut-il pas d’ailleurs qu’en ce mélange d’air,
De chaleur et de vent qui vit dans notre chair,
L’un des germes domine et sous sa loi commune
Fasse que tout se tienne et que l’âme soit une :
Pour qu’aux fuites de l’air, de la flamme ou du vent
Survive en quelque lieu le sentiment vivant ?

L’âme contient du feu, le feu que la colère
Allume au cœur, le feu dont l’œil sanglant s’éclaire ;
L’âme contient du vent, frisson avant-coureur
Qu’en nos sens ébranlés fait glisser la terreur ;
L’âme contient de l’air, onde impassible où nage
L’équilibre serein qui luit au front du sage.

C’est le feu qui domine en ces esprits entiers,
Âpres, où le courroux s’enflamme volontiers ;
C’est lui que les lions soufflent par les narines,
Qui fait en rauquements éclater leurs poitrines
Et déborder sans frein le flot de leur fureur.
Les cerfs tremblent au vent qui refroidit leur cœur ;
Le vent règne en leur âme et frissonne en leur veine.
L’air calme assure aux bœufs leur majesté sereine
Que trouble rarement de sa noire vapeur
La torche du courroux aveugle, et que la peur
Ne paralyse point de ses flèches de glace ;
Entre les deux excès la nature les place.
Et, dans ces animaux, c’est nous que je décris.
La sagesse a bien pu mûrir quelques esprits,
Mais sans en extirper la tendance rectrice.
Elle n’en peut si bien déraciner le vice
Que l’un plus volontiers ne cède à la terreur,
L’autre aux emportements de l’aveugle fureur,
L’autre au mol abandon d’une âme trop peu fière.
Enfin de cent façons les jeux de la matière-
Avec le naturel font varier les mœurs.
Comment trouver assez de noms pourtant d’humeurs,
Qui pourrait éclaircir tant de causes obscures
Et de tant d’éléments distinguer les figures ?
Constatons seulement que, si faibles soient-ils,
Rien n’en peut effacer les vestiges subtils.
La raison les attaque et ne peut les détruire.
Quel obstacle, sans eux, pourrait nous interdire
L’accès du calme pur dont jouissent les dieux ?

Ces germes, dans le corps répandus en tous lieux,
Assurent sa durée et soutiennent sa trame ;
Car des liens profonds soudent le corps à l’âme,
Nœuds qu’on ne tranche pas sans dommage commun.
Qui peut d’un grain d’encens isoler son parfum,
Sans supprimer l’objet dont l’arôme est l’essence ?

C’est ce que sont au corps l’âme et l’intelligence ;
L’ensemble se dissout quand le faisceau se rompt.
Tant un accord étroit, primordial, confond
Comme leurs éléments leur fortune jumelle !
Ni l’âme ni le corps sans aide mutuelle
Ne pourraient, séparés, atteindre au sentiment.
De leur concours actif sort ce rayonnement
Vital, centre de l’être et flambeau du système.

Le corps n’est rien sans l’âme. Il n’a point en lui-même
De quoi naître et grandir et survivre à la mort.
L’eau peut ne pas changer quand la vapeur en sort
Et rendre sans périr ce que le feu lui donne,
Autre est la loi du corps. Quand l’âme l’abandonne,
Il succombe, entraînant tous ses ressorts pourris.
C’est que, dès le principe, ensemble ils ont appris
Ce concert d’actions dont la vie est la somme
Et qu’au sein maternel, dans le moule où naît l’homme,
On ne briserait pas sans les tuer tous deux.
Ainsi, perte et salut, tout est commun entre eux ;
Comment donc contester leur parenté native ?
Refuser à la chair la vertu sensitive,
Dans l’âme éparse en nous voir l’unique ferment

De l’intime travail qu’on nomme sentiment,
C’est nier l’évidence acquise et manifeste.
Car le fait nous apprend, nous prouve, nous atteste
La sensibilité du corps, et ce qu’elle est.
L’âme en quittant le corps laisse l’être incomplet,
Et le sens l’abandonne ; il perd en ce divorce
Ce qui, sans être lui, du moins doublait sa force ;
Sa part à lui, la mort la lui prend par surcroît.

D’aucuns disent : « C’est l’âme et non pas l’œil qui voit ;
L’œil est la porte ouverte à l’âme spectatrice. »
Vaine erreur ! Leur sens même en fait assez justice,
Lui qui pousse l’image au centre visuel.
Parfois l’éclat trop vif à notre œil est cruel ;
L’objet brillant s’éclipse et le regard avorte ;
Et l’œil souffre : est-ce là l’office d’une porte ?
Courage ! ajoutez donc que, sans porte et sans yeux,
L’esprit serait plus libre et l’âme verrait mieux.

Je ne puis non plus croire à l’erreur qu’accrédite
Le nom presque divin du sage Démocrite.
De couples alternés combinant les accords,
Deux à deux, germe à germe, il soude l’âme au corps.
Or la ténuité des principes de l’âme
En doit borner le nombre. Aux mailles de la trame
Ils pendent clairsemés et se tiennent de loin.
Tout au plus la Nature aura-t-elle pris soin
De mesurer entre eux l’intervalle aux surfaces
Que les plus frêles grains, les corps les plus fugaces

Pour émouvoir des sens les délicats ressorts.
Car nous ne sentons point tout choc et toute chose ;
La poussière ou le fard sur nos membres se pose ;
L’haleine de la nuit nous mouille ; certains fils
Barrent notre chemin de leurs réseaux subtils ;
Il pleut sur nous d’en haut cent débris, vieilles ailes
Des insectes, duvet des oiseaux, flocons grêles
Qui tombent ralentis par leur légèreté ;
De mille êtres rampants notre corps est hanté ;
Les pieds des moucherons n’y laissent pas d’empreinte ;
Et de tous ces contacts il ne sent pas l’atteinte.
Tant d’atomes épars dans le tissu vivant
Doivent être avertis et mis en branle, avant
Que les germes de l’âme à travers les distances
Aient pu se renvoyer ces chocs, ces résistances
Et nouer ces accords d’où naît le sentiment !

Mais l’esprit plus que l’âme a le gouvernement
Et dispose des clés des portes de la vie.
Sitôt que la pensée est aux membres ravie,
Pas un atome d’âme attardé dans le corps
Qui résiste un moment. Docile, sans efforts,
L’âme suit la pensée et s’échappe avec l’être,
Laissant le corps au froid dont la mort le pénètre.
Le souffle obstiné reste où l’esprit est resté.
Mutilé, démembré, plus qu’à demi quitté
Par l’âme qui s’enfuit de ses veines ouvertes,
Le tronc vit ; l’air vital répare encore ses pertes.
Si peu d’âme qu’il garde, il s’y cramponne au bord
De la vie et résiste à l’assaut de la mort.

Quand ce qui blesse l’œil n’atteint pas la prunelle,
La vue intacte y siège et se concentre en elle.
Oui, dût la cécité s’ensuivre tôt ou tard,
Si le globe n’est point crevé de part en part,
La pupille suffit. Mais ce cœur de l’organe,
Centre si délicat de l’orbe diaphane,
Périt-il ? Baignez l’œil de tous les feux du jour !
Le jour a fui soudain dans la nuit sans retour.
Et bien ! l’âme c’est l’œil, l’esprit c’est la prunelle,

Mais écoute ; il est temps que ma voix te révèle
D’autres vérités, fruit des travaux longs et chers
Qui remplissent ma vie et que parent mes vers.

L’âme naît, l’esprit naît, donc l’âme et l’esprit meurent.
(Comme en constant accord leurs substances demeurent,
Pour nommer l’une et l’autre un des deux mots suffit.
Ce que j’écris de l’âme entends-le de l’esprit.
Ainsi, quand je dirai : l’âme est chose mortelle,
Ne va pas oublier que l’esprit meurt comme elle.)

L’âme en ténuité, je l’ai montré plus haut,
Passe les plus subtils des tissus. Il s’en faut
Que l’eau de loin l’égale ; et, près de sa matière,
Le nuage est palpable et la flamme grossière.
Elle est donc plus fluide et plus fugace encor.
Le choc le plus léger éveille son essor :
L’ombre de la vapeur, le reflet du nuage,
Même le jeu du rêve apportant leur image,
Simulacre qui flotte au-dessus des mortels

Quand notre œil endormi voit fumer les autels.
Puisque de toutes parts, lorsque tombe l’amphore,
L’eau s’écoule et s’enfuit ; puisqu’en l’air s’évapore
Le contour de la flamme ou du brouillard, comment
Pourraient ne pas se fondre, et plus subitement,
Une fois séparés de la machine entière,
Les frêles éléments de l’âme prisonnière)
Quand, vase renversé, sous les coups fléchissant,
Le corps, raréfié par la perte du sang,
N’a pu les retenir, quel obstacle à leur fuite
Pourrait opposer l’air sans forme et sans limite,
Moins dense que la chair dont il les a reçus !

D’ailleurs l’âme et le corps ensemble sont conçus ;
Nous les sentons grandir et décliner ensemble.
Au pas du frêle enfant qui vacille et qui tremble
Répond le mol essor de son mobile esprit.
L’âge, en formant le corps adolescent, mûrit
L’âme plus vigoureuse et la raison plus large.
Puis, quand les membres las ont plié sous la charge
Des ans accumulés, l’âme comme le corps
Voit chanceler sa force et s’user ses ressorts.
C’en est fait. L’esprit boite et la langue se trouble ;
Tout croule d’une chute indivisible et double ;
Et, comme la fumée, au sortir de la chair,
L’âme s’évanouit aux profondeurs de l’air.
Elle naît, elle croît avec sa sœur jumelle,
Et sous le poids des jours elle tombe comme elle.
Enfin, l’âpre souci, la terreur, le remords

Valent les maux hideux qui dévastent le corps.
De communes douleurs partageant le principe,
Il faut bien qu’à la mort l’âme aussi participe.
Bien plus ; l’esprit souvent pâtit des maux du corps.
Il s’égare, il s’échappe en bizarres transports ;
Parfois la léthargie, alourdissant ses ailes,
Le plonge en des torpeurs profondes, éternelles ;
Le front ploie, et les yeux flottent irrésolus ;
Il n’entend plus les voix, il ne reconnaît plus
Les traits des êtres chers qui, debout en alarmes,
L’entourent, le visage inondé par les larmes,
Le rappelant enfin à la vie. Ainsi tout
Nous force d’avouer que l’esprit se dissout :
Car la contagion du mal envahit l’âme ;
Et, la mort elle même est là qui le proclame,
La mort a deux agents : maladie et douleur.

Sous l’empire du vin, quand la brusque chaleur
Répandue au travers de nos veines ruisselle,
Pourquoi cette lourdeur du corps ? Le pied chancelle,
La langue s’engourdit ; les yeux et les esprits
Noyés flottent ; l’injure et la rixe et les cris
Avec l’impur hoquet font cortège à l’ivresse.
Pourquoi ? C’est que l’assaut de la liqueur traîtresse
Attaque, altère l’âme au fond même du corps.
Or ce qui souffre ainsi de passagers transports
Comment soutiendra-t-il une épreuve plus dure ?
Il en perdra la vie et présente et future.

Souvent, frappé d’un mal subit, un malheureux,

Comme atteint de la foudre, à nos pieds, sous nos yeux,
Tombe, écume, gémit, palpite ; le délire
Tend ses nerfs et les tord ; un râle affreux déchire
Sa gorge ; un spasme abat tout son corps secoué.
C’est que le mal de membre en membre s’est rué
Sur l’âme : ainsi la mer écume, et l’eau fumante
Sous la rage des vents impérieux fermente.
C’est que la douleur chasse et rassemble en sanglots
Tous les germes bruyants de la voix, dont les flots
S’élancent de la bouche et coulent par la route
Familière et connue ouverte à leur déroute.
C’est que l’afflux rongeur de ce même poison,
Bouleversant l’esprit, disloquant la raison,
De leurs germes confus fait jaillir le délire.
Lorsqu’en ses réservoirs l’acre humeur se retire,
Quand la cause du mal se résorbe, sur pied
Le corps faible se dresse et l’âme se rassied,
Et des sens reconquis l’esprit reprend les rênes.
Comment croire que l’âme, en proie à tant de peines,
Attaquée en plein corps par de tels dissolvants,
Puisse, éparse dans l’air, braver le fouet des vents
Et vivre, sans l’appui d’où sa force procède ?

Au reste, ses douleurs ne sont pas sans remède ;
Il suffit qu’on la soigne, et l’art peut la guérir.
D’où je conclus encor qu’elle vit pour mourir.
Qu’il s’agisse de l’âme ou de toute autre essence,
Pour en changer l’état, il faut à sa substance
Adjoindre ou retrancher quelque partie, ou bien
Il faut intervertir tout au moins l’ordre ancien.

Or l’immortalité n’admet, pleine et parfaite,
Ni compensations, ni perte, ni conquête.
Tout être a son orbite et périt s’il en sort ;
Ce qu’il était n’est plus ; dès qu’il change il est mort.

Donc, malade ou guérie, il faut qu’on s’y résigne,
De la mortalité l’âme porte le signe.
Ainsi la vérité heurte l’erreur de front,
Lui coupe la retraite, et deux fois la confond,
Et sans réplique enfin la convainc de mensonge.

Souvent l’homme s’éteint par degrés ; il allonge
La route et membre à membre il perd le sentiment.
Nous voyons la pâleur livide lentement
Monter de l’ongle au doigt et du pied à la cuisse ;
Puis la mort vers le tronc de proche en proche glisse :
Ses vestiges glacés partout vont s’imprimant.
Et l’âme, sans rester entière un seul moment,
Se divise et décroît : c’est donc qu’elle est mortelle.

Crois-tu que, dans sa fuite, elle concentre en elle
La part de sentiment que chaque membre perd,
Et, ramassée à temps, se replie à couvert ?
Mais du fort où tant d’âme à la fois se condense,
La vie au moins devrait rayonner plus intense.
Ce fort, où le trouver ? L’âme décroît et fond ;
Ses débris sont jetés dehors : elle meurt donc.

Mais j’admets tes raisons, je les tiens pour réelles ;
Soit ; devant le progrès de ces morts partielles,

L’âme recule en ordre, emportant son trésor.
Je dis et je soutiens qu’elle est mortelle encor.
Qu’importe qu’elle étouffe ou bien s’évanouisse ?
En bloc comme en détail, il faut qu’elle périsse,
Puisque de toutes parts, de moment en moment,
La vie en l’homme baisse avec le sentiment.

Membre, organe, ressort, l’âme a dans la machine
Son poste fixe ainsi que l’œil et la narine
Ou tout autre attribut vital du corps humain ;
Et, comme chaque sens, œil, bouche, oreille ou main,
Perd, isolé du tronc, le sentiment et l’être
Et doit en peu de temps pourrir et disparaître ;
Sans le corps l’âme aussi n’est plus qu’un membre mort.
Sans l’homme elle n’est rien ; car l’homme est son support,
Son enveloppe, ou si quelque image plus vive
Peut serrer de plus prés leur fusion native.
Car l’âme tient au corps, si le corps la contient.
C’est de leur union que leur force provient.
De leur accord dépend leur salut et leur vie.
L’âme, quand par le corps elle n’est plus servie,
Ne peut suppléer seule aux rouages absents.
Privé d’âme, le corps perd l’usage des sens.
De l’orbite arraché, l’œil demeure sans flamme
À la fois et sans vue ; ainsi l’esprit et l’âme
Semblent ne rien pouvoir par eux-mêmes. Couverts
Par les membres, mêlés dans les os et les nerfs,
À travers le réseau des muscles et des veines,
Leurs principes subtils, tenus par tant de chaînes,
Ne peuvent point risquer de trop larges écarts ;

Mais, par la mort chassés et dans l’espace épars,
Ils perdent tout ressort, parce que nulle écorce
Ne comprime leur sève et ne contient leur force.
L’air serait un vrai corps vivant, si l’âme en lui
Pouvait se recueillir et rencontrer l’appui
Que prête à ses élans la corporelle étreinte.
Je le répète donc, lorsque la vie éteinte
A rejeté le souffle et rompu le contour,
Il faut bien que l’esprit se dissolve à son tour,
Et l’âme avec l’esprit, car leur cause est la même.

Quoi ! le corps, sous le coup du divorce suprême,
S’effondre en pourriture infecte ; et tu nierais
Que, s’élevant du fond de ses vases secrets,
L’âme ait pu s’envoler comme fait la fumée ?
Toute cette structure en poussière abîmée,
Ce plein écroulement, ne proclament-ils pas
Qu’ébranlés, expulsés en minimes éclats
Pour glisser aux défauts des mailles de la trame,
Se sont évaporés les éléments de l’âme ?
Qu’en leur ouvrant passage, enfin, mille détours
En impalpables flots ont dû briser leur cours ;
Qu’avant de se noyer dans les airs divisée,
En nous l’âme déjà s’était décomposée ?
Même en deçà du terme, en pleine vie, un coup
Imprévu bien souvent la sape et la dissout.
On dirait qu’elle va s’écouler tout entière
Et rompre ses liens. Comme à l’heure dernière,
Le visage mourant languit ; de tout le corps
Exsangue ont voit fléchir et tomber les ressorts.

Il semble que l’esprit, comme l’on dit, défaille
Et laisse l’âme aller ; tout frissonne et tressaille,
Cherchant à se reprendre au lien qui se rompt,
Tant l’âme dans la chair fut secouée à fond !
Un peu plus, et le choc la réduirait en poudre.

Et lorsque tu la vois hors du corps se dissoudre
Sans appui, sans contour, dans l’espace béant,
Sa diffuse vapeur braverait le néant,
Je ne dis pas mille ans, mais un millième d’heure ?
De la gorge au palais porte supérieure,
Le mourant la sent-il monter et, de la chair,
Tout entière à la fois se détacher dans l’air ?
Chaque sens voit sa force en son organe éteinte ;
Chaque parcelle d’âme en son siège est atteinte.
Si l’âme s’envolait à l’immortalité,
Son départ à ce point serait-il redouté ?

Comme un daim laisse aller ses bois usés par l’âge,
Comme de sa peau vieille un serpent se dégage,
Joyeuse elle fuirait son étroit vêtement.

Enfin, si ce qu’on nomme esprit ou jugement
Des seules régions de la poitrine émane,
Plutôt que de la main, ou du pied, ou du crâne,
C’est qu’une loi, pour naître et pour se déployer,
Assigne à toute force un lieu fixe, un foyer :
Loi qui régit nos corps, où de tant de parties
Jamais les fonctions ne sont interverties.
Tel est l’enchaînement des choses. Nul ne voit

Des eaux naître le feu, du feu naître le froid.

D’ailleurs, si l’âme était de nature immortelle
Et pouvait sentir loin du corps qui la recèle,
De cinq sens, que je pense, il la faudrait pourvoir ;
Et même on ne la peut autrement concevoir
Errante sous la terre au bord des fleuves sombres ;
Les poètes anciens et les peintres des ombres
Donnent toujours des sens aux fantômes des morts.
Qu’est-ce qu’un nez, des mains, des yeux d’âme sans corps ?
Que des oreilles d’ombre ou des langues de mânes ?
Rien ne sent, rien ne vit, sans un concours d’organes.

C’est bien tout notre corps qui vit ; et l’homme sent
Le sentiment partout dans ses membres présent.
Or, si par le milieu quelque entaille soudaine
Pouvait d’un coup trancher en deux la forme humaine,
Nul doute qu’on ne vit l’âme comme le tronc
Se fendre en deux moitiés. Or tout nœud qui se rompt,
Toute essence qu’un choc décompose et morcelle
Abdique sans recours la durée éternelle !

Dans le feu des combats, les chars armés de faux
Abattent brusquement les membres encor chauds,
Et le morceau tombé sur le sable palpite.
L’homme n’a rien senti, tant la perte est subite !
L’élan de sa fureur n’en est pas arrêté :
Tout entier aux ardeurs de la lutte, emporté
Par le reste du corps, l’esprit vole aux carnages :
En vain parmi les faux, les chars, les attelages,

Avec le bouclier son bras gauche est gisant ;
Il n’en tient compte ; il pare ; il surgit, brandissant
L’autre main qu’il n’a plus et qui tenait l’épée,
Ou bien cherche un appui sur sa cuisse coupée,
Quand son pied sur le sol crispe ses doigts mourants.
Telle tête arrachée aux membres expirants,
Chaude encor, gardera les couleurs de la vie,
Les yeux ouverts, jusqu’à ce que l’âme ravie
Tout entière s’écoule et fuie avec le sang.

Lorsqu’un serpent sur toi s’avance, menaçant,
Dardant sa langue, enflant sa gorge, s’il arrive
Que tu puisses trancher sa croupe convulsive,
Tu verras sur le sol d’un sang noir imbibé
Sauteler chaque anneau sous le glaive tombé,
Le haut du corps se tordre et, cherchant sa blessure,
Tourner contre lui-même une ardente morsure.
Nous faudra-t-il admettre une âme par tronçon ?
Plusieurs pour un seul corps ? Avec plus de raison,
Je dis que l’âme en vie était une, indivise ;
Qu’avec celle du corps son unité se brise ;
Que tous deux sont mortels enfin, puisque le fer
Tranche et divise l’âme aussi bien que la chair.
Et puis, comment, si l’âme est d’immortelle essence
Et s’insinue en nous le jour de la naissance,
Les vestiges de l’âge et des actes passés
Dans un contour nouveau se sont-ils effacés ?
Si l’âme, en renaissant, à ce point se transforme
Que du séjour quitté tout souvenir s’endorme,
Cela, je crois, diffère assez peu de la mort.

Puisqu’il en est ainsi, tombe avec moi d’accord
Que l’âme antérieure est bien morte, et que celle
Qui rentre en nous est bien d’éclosion nouvelle.

« Mais, au seuil de la vie et du monde animé,
L’âme neuve se joint au corps déjà formé. »
Pourquoi donc, dans le sang, avec le corps son hôte
Paraît-elle s’accroître et vivre côte à côte ?
Il lui fallait au moins, comme en cage un oiseau,
Seule et pour soi grandir. Or, dans tout le réseau,
Partout le sentiment à la fois se présente.
Ainsi, rien ne l’isole, ainsi rien ne l’exempte
Des lois de la naissance et du coup de la mort.

Quel pouvoir souderait, et d’un lien si fort,
À sa prison d’un jour cette âme passagère ?
Non, celle-là chez nous n’est point une étrangère,
Qui s’amalgame aux nerfs, aux veines, aux vaisseaux :
Témoin le sentiment départi même aux os,
Même aux dents que saisit l’eau glacée, et qu’irrite
D’un gravier dans un fruit la rencontre subite !
Pourrait-elle, ainsi prise en mille nœuds étroits,
Saine et sauve échapper tout entière à la fois
À l’écheveau des os, des nerfs et des jointures ?
Puis, cette âme adventice, et que tu te figures
Coulant de veine en veine et filtrant du dehors,
N’en doit que mieux périr et fondre avec le corps.
Couler, c’est se dissoudre : il faut donc qu’elle meure.
De même qu’à travers la trame intérieure,
Les aliments, transmis de vaisseaux en vaisseaux,

Se perdent, combinés en agrégats nouveaux,
Ainsi l’esprit et l’âme, entiers à leur descente
Dans les tissus divers de la forme naissante,
S’y dissoudraient encore ; et c’est de leurs courants,
De canaux en canaux répartis et mourants,
De leurs flots transformés, que forcément résulte
Cette âme qui préside à notre vie adulte,
Qui, d’elle-même née et mourant tour à tour,
Ayant sa première heure aura son dernier jour.

Mais laisse-t-elle ou non dans la dépouille morte
Quelques germes vivants ? — Qu’elle en laisse ; il n’importe :
En a-t-elle plus droit à l’immortalité ?
Non ; puisque d’elle en nous quelque chose est resté.
— N’en laisse-t-elle pas ? de sa prison ouverte
A-t-elle pu bondir sans retard et sans perte ?
Mais alors, conçoit-on comment peuvent, des chairs
Pourrissantes, jaillir ces légions de vers ?
D’où sort, exsangue et molle, et cependant vivante,
Dans les membres gonflés cette foule mouvante ?

Mais ces âmes, dis-tu, peuvent choisir leur corps ;
Chacune en chaque ver arrive du dehors.
Et tu ne cherches pas quel instinct les adresse
Par milliers juste au lieu qu’une seule délaisse ?
Il est un point, du moins, qu’il te faut éclaircir :
L’âme est-elle architecte ? aime-t-elle à choisir
Les germes de son ver pour bâtir sa demeure ?
Ou dans le corps tout fait descend-elle à son heure ?
Quoi donc ! à sa prison elle travaillerait,

Elle que, hors du corps, son libre vol soustrait
Aux angoisses du froid et de la faim, torture
Qu’à la chair proprement attacha la Nature,
Et qui n’atteint l’esprit que par contagion ?

Mais prenons qu’elle agisse avec intention,
Pour son bien. Par où donc penses-tu l’introduire
Dans ce nid qu’elle cherche ou s’est voulu construire ?
Non, non ; l’âme, crois-moi, ne se fait point un corps.
Et comment expliquer ces intimes accords
Qui d’une vie unique animent la personne,
Si l’âme en un corps fait, après coup, s’emprisonne ?

D’où viendrait au lion sa sauvage fierté,
Son astuce au renard, au cerf sa lâcheté,
Héritage de peur transmis par ses ancêtres,
Ces instincts implantés en chaque tribu d’êtres,
Qui croissent dès l’enfance avec l’âme et le corps ?
Sinon d’une loi fixe et de constants rapports ?

L’âme est la sœur du corps ; leur marche est parallèle.
Que si de forme en forme errait l’âme immortelle,
On verrait les instincts au hasard confondus ;
Au vol de la colombe on verrait éperdus
Frissonner les autours, et fuir devant l’audace
Des cerfs haut encornés les molosses de Thrace,
Et la raison passer de l’homme aux animaux.
Ils nous disent encore (et ce sont de vains mots) :
« L’âme immortelle change en changeant de demeure. »

Changer, c’est se dissoudre : il faut donc qu’elle meure.
Les transpositions d’ordre et de mouvements
Doivent la condamner à mort. Ses éléments,
Dans les membres épars, avec l’homme succombent.

« Les âmes, » disent-ils, « d’homme en homme retombent. »
Pourquoi donc tel esprit, sage avant le tombeau,
Revit-il insensé sous un masque nouveau ?
D’où vient qu’au jeune enfant manque le sens du juste ?
Au poulain la raison de l’étalon robuste ?
Sinon de cette loi, de ces constants rapports,
Qui font du même pas marcher l’âme et le corps ?
« L’esprit peut bien, » dit-on pour première défense,
« Dans le corps de l’enfant revenir à l’enfance. »
C’est l’avouer mortel, puisqu’en changeant d’étui,
Il perd tant de sa vie ancienne, tant de lui.

Comment, sans un lien d’affinité jumelle,
L’âme et le corps, montant d’un progrès parallèle,
Atteindraient-ils ensemble à la fleur de leurs ans ?
Et pourquoi déserter les membres vieillissants ?
Craint-elle de rester prise en leur pourriture,
Et que l’abri dont l’âge ébranle la structure
Ne l’écrase en tombant du poids de ses débris ?
Mais pour une immortelle est-il de ces périls ?

Donc, à l’heure où l’amour accouple hommes et bêtes,
Lorsque Vénus conçoit, des âmes toutes prêtes,
Guettant l’endroit précis, lutteraient à l’entour
À qui doit la première entrer et voir le jour,

À moins que, pour mettre ordre à ce conflit stérile.
Un pacte n’ait d’avance admis la plus agile
À l’honneur d’essayer les moules corporels !
Non, faire voltiger sur le lit des mortels
Cet innombrable essaim d’immortelles émules,
C’est bien le plus bouffon des contes ridicules !

As-tu vu le nuage éclore sous les mers,
Le poisson vivre aux champs et l’arbre au haut des airs,
Le sang couler du bois et du rocher la sève ?
Non ; chaque être a son aire où commence et s’achève
Son évolution. Loin des nerfs et du sang,
Sans corps, seule, il n’est pas d’âme, d’être pensant.
Autrement l’humérus ou l’occiput, que sais-je ?
Au besoin le talon, lui serviraient de siège.
Quelque membre du moins qui fixât son essor,
Le vase de l’esprit serait dans l’homme encor.
Mais ce n’est point assez. En nous l’esprit et l’âme
Ont chacun son foyer que la raison proclame
Immuable. Comment ne pas nier dès lors
Qu’ils puissent jamais naître ou vivre hors du corps ?
Tu le vois, il faut bien, quand fléchit l’édifice,
Que l’âme éparse en lui de sa chute périsse.
Ô démence ! au mortel accoupler l’éternel !
Imaginer entre eux un concert mutuel,
Un but commun ! Quel nœud d’éléments plus contraires ?
Quels agents plus distincts ? quels alliés moins frères
Quoi ! l’être périssable et l’immortel, d’accord
Pour subir la tourmente anxieuse du sort !

Trois signes marquent seuls l’éternité des choses :
L’unité, pleine, intense, impénétrable aux causes
De dissolution, aux assauts destructeurs
(C’est l’attribut des corps premiers et créateurs) ;
L’inanité sans borne où nul effort n’a prise
(C’est le vide parfait que nul choc ne divise
Et qui subsiste, libre, intact et permanent) ;
Le défaut absolu d’espace environnant
Où la dispersion éclate et se consomme
(C’est le propre du Monde : où recueillir la somme
Des univers ? quels chocs la dissoudraient ? quels corps
Tomberaient sur ses flancs ? Rien n’existe en dehors).
Eh ! bien, cette unité, la trouvons-nous dans l’âme ?
Non. Tu sais que le vide est infus dans sa trame.
Cette inanité ? Non. Les corps ne manquent pas
Non plus, dont les assauts puissent jeter à bas
Sa fière forteresse et déchaîner sur elle,
Du fond des horizons, la déroute mortelle ;
À sa chute, à sa fuite enfin, à ce que perd
Sa force, l’infini de l’espace est ouvert.
La porte de la mort lui serait donc fermée ?

Contre les chocs mortels la croirons-nous armée,
Et l’élèverons-nous à l’immortalité,
Parce que plus d’un coup par chance est écarté
Avant d’avoir lésé le sens intime, ou cède
À l’efficacité douteuse d’un remède ?
Ô sophisme illusoire ! outre les maux du corps,
Dont elle souffre, l’âme a les siens : le remords
Qui la ronge, l’ennui, l’effroi qui la consume,

L’avenir qui l’accable et l’emplit d’amertume,
Les flots noirs du sommeil léthargique, et l’oubli
Du délire, où l’esprit s’abîme enseveli !

Ami, la mort n’est rien, dès que l’âme est mortelle.
De même qu’en ces jours où la grande querelle
Fit régner la terreur sous la voûte des cieux,
Quand des Carthaginois le choc tumultueux
Ébranla tout au loin sur la terre et sur l’onde,
Quand Rome put douter de l’empire du monde,
Nous n’avons pas souffert, nous qui n’existions point :
De même, après la mort, lorsque sera disjoint
Ce nœud d’âme et de chair où tout l’homme réside,
Rien n’atteindra nos sens, ou notre être, mot vide,
Car nous ne serons plus ! Rien : dût avec la mer
La terre se confondre et l’onde avec l’éther !

Si même, après que l’âme à la forme est ravie,
En nos restes persiste un sentiment de vie,
Cela n’est plus en nous et ne nous est plus rien,
Puisque l’âme et le corps ont rompu leur lien,
Hymen d’où la personne émane tout entière.
En vain, de nos débris rassemblant la poussière,
Le temps ranimerait et renverrait un jour
Nos éléments groupés dans le même contour ;
Jetterait-il un pont d’une existence à l’autre ?
Notre substance était, avant d’être la nôtre ;
Mais ceux que nous étions sont pour nous aussi morts
Que les vivants futurs qui reprendraient nos corps.
Et certe, en contemplant l’immense cours des âges

Et l’infini travail des atomes, les sages
Admettront que, parfois, leurs divers mouvements
Dans le même ordre aient pu grouper nos éléments ;
Mais ce sont des retours que l’esprit ne peut suivre ;
Entre eux le fil se rompt ; la mort passe et délivre
De la chaîne des sens les atomes épars.

Qui sait ce que les ans nous gardaient de hasards ?
Il faut, pour le subir, passer où le mal tombe ;
Quels coups pourrons-nous donc redouter dans la tombe ?
Viennent les maux futurs, nous en serons exempts,
Comme les morts anciens le sont des maux présents.
Qui n’est pas ne craint point des soucis qu’il ignore,
Et qui n’est plus ressemble à qui n’est pas encore.
Si la vie est mortelle, immortelle est la mort.

Quand tu vois un vivant s’attendrir sur son sort,
Tremblant qu’il faille un jour moisir sans sépulture
Ou de monstres hideux endurer la morsure,
Sache qu’un sourd désir lui tient encore au cœur :
Il a beau s’en défendre, il en traduit l’erreur ;
Et sa conclusion, quoi qu’il en ait, dévie.
Il ne sait pas sortir pleinement de la vie ;
Il en garde un débris, une ombre, on ne sait quoi
Qui dure et se dérobe à l’éternelle loi.
Vivant, il se voit mort et gémit sur sa perte.
Il ne peut s’arracher de ce cadavre inerte,
Et s’indigne et se plaint d’être créé mortel.
Victime et spectateur, en son rêve cruel,
Il se fait le festin du loup et de l’orfraie ;

Il se sent dévorer. Comme si la mort vraie
Laissait un autre lui, debout quoique gisant,
Vivre mort et se voir et se pleurer absent !
Non, non ; hors de la vie, il n’est pas de torture.
Sinon partout la mort m’apparaît aussi dure :
Momie, être étouffé dans le naphte et le miel ;
Mage, au haut d’un rocher, pourrir nu sous le ciel ;
Sur mon sein oppressé sentir peser la terre :
Qu’importe le supplice ? À moins qu’on ne préfère
La torche dévorante aux serres du corbeau,
Et le lit du bûcher à celui du tombeau !

Ah ! l’amoureux accueil de ta demeure en fête,
Ta femme, tes enfants, la volupté secrète
De les voir à l’envi courir pour t’embrasser,
De leur vouer ton cœur et ton nom, de verser
Ton sang pour eux, voilà la douceur de la vie,
Et la félicité qu’un seul jour t’a ravie !
Mais songe qu’au départ nul chagrin ne nous suit ;
Voyons clair une fois : et la terreur s’enfuit.
Toi, par la mort couché dans une paix profonde,
Tu nous laisses ta part des peines de ce monde ;
Mais nous, près du bûcher, sur ton corps déjà noir
Insatiablement nous pleurons, sans espoir
De retrouver l’objet d’un deuil irréparable.
Puis donc que ton sommeil n’est qu’à nous redoutable,
Que sa paix est la fin de toutes les douleurs,
Pourquoi ces longs effrois et ces lâches pâleurs ?

Sur leurs lits de festins, dans leurs coupes moroses,

La mort se glisse et parle aux buveurs ceints de roses,
Leur criant :« Jouissez ! si court est le plaisir !
Lorsqu’il s’est écoulé qui peut le ressaisir ?»
Pensent-ils que la mort altère son convive,
Ou qu’au dernier soupir un seul besoin survive ?

Et si l’homme s’oublie aux heures du sommeil,
Que sera-ce au tombeau, dans la nuit sans réveil ?
Nul regret, nul souci, quand l’âme et le corps dorment ;
Encor cette substance où les désirs se forment
Erre non loin des sens : à peine l’aube a lui,
Que l’homme se rassemble et soudain rentre en lui.
Mais la mort n’a point d’aube ; et quand sa nuit glacée
Nous surprend, c’en est fait ! la vie et la pensée
Et tout ce qui fut nous, sans retour prend l’essor.
Si le sommeil n’est rien, la mort est moins encor.

Si, prenant une voix, la Nature des Choses
Se levait, lasse enfin de nos terreurs sans causes,
Et gourmandait ainsi quelqu’un des mécontents :
« Mortel, pourquoi ce deuil ? ces pleurs ? Il n’est plus temps.
» Si jusqu’ici pour toi la vie en biens abonde
» Qui, sur tes jours versés, n’ont pas fui comme une onde
» En un vase sans fond, quitte-la satisfait ;
» Sors-en rassasié comme on sort d’un banquet,
» Et tranquille endors-toi dans la paix éternelle.
» Si, déçu par ses dons, tu t’es dégoûté d’elle,
» Pourquoi, cueillant des fruits qui tombent de ta main,
» Joindre aux pertes d’hier les pertes de demain ?
» La mort clôt ton labeur, reçois-la sans colère.

« D’ailleurs, je ne sais plus qu’inventer pour te plaire !
» J’ai fait le monde ainsi, ni pire ni meilleur.
» — Ton corps est dans sa force et ton âge en sa fleur, —
» Dis-tu ? Quand tu vivrais mille ans, les mêmes peines
» S’attacheraient encore aux fortunes humaines.
» Ton immortalité n’en romprait pas le cours !»

Que pourraient les mortels répondre à ce discours ?
Que la Nature est juste et sa parole vraie.

Au malheureux surtout qui du trépas s’effraie,
Elle crie à bon droit : « Laisse-là tes vains pleurs,
» Pauvre fou, quand la mort vient guérir tes douleurs ?
» Et toi, vieillard, toujours ton âme inassouvie,
» Dédaigneuse des biens que t’épancha la vie,
» N’eut soif que des absents, de ceux que tu n’as plus.
» Tes jours mal employés pourtant sont révolus ;
» Sur ton front la mort plane imprévue et t’arrête
» Avant que le dégoût t’inspire la retraite ?
» Va ; le regret sied mal à la caducité.
» Il est temps. Place, place à ta postérité !»

Grande et forte leçon ! Tout est métamorphoses ;
Toujours un flot nouveau chasse les vieilles choses ;
Et l’échange éternel rajeunit l’univers.
Rien ne roule au Tartare, au gouffre des enfers.
Pour les peuples à naître il faut de la matière ;
Ils vivront à leur tour et verront la lumière.
Les uns nous précédaient, les autres nous suivront.
C’est un cercle éternel que nul effort ne rompt ;

Et la vie à jamais se transmet d’âge en âge :
Elle n’est à personne, et tous en ont l’usage.

Songe de quel néant furent pour nous remplis
Tant de siècles anciens avant nous accomplis ;
Regarde en ce miroir que t’offre la Nature,
Par delà le tombeau, l’antiquité future !
Qu’y vois-tu ? Rien d’horrible ; une sécurité
Dont nul sommeil ne vaut le calme illimité.

Quant à ces châtiments qui bordent le Cocyte,
Ils sont ici : l’enfer en nos cités habite.
Ce fabuleux captif, vainement éperdu
Sous l’énorme rocher dans les airs suspendu,
Est-ce Tantale ? Non. C’est le visionnaire
Tremblant sous le destin comme sous le tonnerre ;
Ce rocher menaçant, c’est la crainte des dieux !
Ce géant Tityos, dont le corps spacieux
Sert d’antre au peuple ailé dont la rage le fouille.
Est ce un titan couché jonchant de sa dépouille
Neuf arpents dévastés ? Couvrît-il l’univers,
Crois-tu que sa poitrine et ses membres ouverts
Pussent jamais suffire à l’éternelle peine ?
Non. C’est l’homme abattu sur qui le sort déchaîne
Les soucis dévorants, les cuisantes amours,
Tout ce que le désir enfante de vautours !

Sisyphe est sous nos yeux ; il lutte, il tente, il brigue
La hache et les faisceaux, qui narguent sa fatigue ;
Et sans trêve il poursuit ce néant du pouvoir,

Pour retomber vaincu du haut de son espoir.
N’est-ce pas, en dépit de la pente rebelle,
Pousser vers une cime un rocher qui chancelle
Et qui, près de s’asseoir aux suprêmes sommets,
Roule, fuyant le but qu’il n’atteindra jamais ?

Dans l’âme, sans combler sa renaissante envie,
Incessamment verser les bienfaits de la vie,
Comme fait tous les ans le retour des saisons
Qui rendent aux humains les fruits et les moissons,
N’est-ce point ressembler aux vierges Danaïdes
Qui remplissaient toujours des vases toujours vides ?

Il n’est point d’Erinnys et de chien à trois corps :
C’est le spectre du crime et l’ombre du remords.
L’Érèbe ténébreux et la funeste haleine
Que vomit en vapeurs sa gueule souterraine,
C’est la terreur que traîne après soi le forfait.
L’âme du scélérat de tourments se repaît :
Verges, bourreaux, gibets, tenailles, poix en flamme
L’assiègent. Rêve affreux ! Sous lui la roche infâme
Manque, il tombe ! À défaut du juge et du licteur,
La conscience est là, qui veille dans son cœur.
Sous l’aiguillon secret, sous le fouet implacable,
Il ne voit pas de terme à l’effroi qui l’accable ;
Il tremble que la mort ne double encor ses maux.
De là cet Achéron, ces monstres infernaux
Que de leur propre vie animent les crédules.

Ô toi qui sur le bord de la tombe recules,

Ne te dis-tu jamais : Il est mort, le bon roi
Ancus, le sage Ancus, qui valait mieux que moi,
Et pour jamais au jour ses paupières sont closes !
Ils sont morts, ces puissants et ces maîtres des choses
Qui gouvernaient jadis de grandes nations.
Celui qui sur les flots lança nos légions,
Qui vers la haute mer leur ouvrit une route,
Qui, des gouffres salés foulant du pied la voûte,
Dédaigna les clameurs de l’Océan vaincu,
L’âme a quitté son corps, Duilius a vécu !
Ce fléau de Carthage et ce foudre de guerre,
Scipion, s’est éteint, comme un rustre vulgaire.
Et tous ceux que Phébus nommait ses favoris,
Les inventeurs des arts, les flambeaux des esprits,
Ils reposent en paix avec leur prince Homère.
Sentant baisser le flot de la vie éphémère,
Démocrite averti s’empressa vers le port,
De lui-même inclinant son front mûr pour la mort.
Et le sage sans pair, le divin Épicure,
N’a-t-il pas dû céder au cours de la nature,
Ce mortel devant qui le reste était pareil
Aux astres de l’a nuit en face du soleil ?
Et ces cris, ces regrets, c’est toi qui les exhales,
Atome dont la vie et la mort sont égales !
Ta vie existe-t-elle ? En sommeil tu la perds.
De songes harcelé, tu dors les yeux ouverts.
Sans trouver à tes maux ni cause ni remède,
Sous l’assaut des terreurs dont la meute t’obsède,
Ivre d’anxiété, tu flottes au hasard.
Et c’est toi, vain jouet, qu’indigne le départ ?

Ah ! si l’homme cherchait à savoir d’où lui tombe
Ce poids qu’il sent en lui, sous lequel il succombe,
L’origine des maux dont l’étouffant souci
Sur sa poitrine amasse un fardeau sans merci,
Le verrait-on ainsi douter, désirer, craindre,
Sans savoir ce qu’il veut, ce qu’il ne peut atteindre ?
Croit-il, en l’agitant, alléger le fardeau ?

L’un sort de son palais qui lui semble un tombeau,
Puis y rentre soudain, et toujours y rapporte
Cet ennui qu’il fuyait et qui veille à sa porte.
L’autre part au galop, jouant de l’éperon,
Comme si sa villa fumait à l’horizon.
À peine au seuil, il baille, et dans sa lourde sieste
Cherche l’oubli menteur d’un souvenir funeste ;
Ou pour Rome aussitôt ventre à terre il repart.
Ainsi chacun se fuit partout, et nulle part
Ne se peut éviter, prisonnier de soi-même,
Malade à qui son mal reste un obscur problème.
Ce mal, c’est la terreur de ce qui suit la mort.
Ah ! laissez les plaisirs stériles ! Et d’abord
Fouillez, interrogez la Nature des Choses
Qui seule de ce mal peut écarter les causes.
Car il s’agit, non pas de ce jour tourmenté,
Mais du repos sans fin et de l’éternité.

Et quel si grand amour d’une inquiète vie,
Enfin, à tant de soins, de troubles, nous convie ?
Notre essor est borné par un terme certain,
Et nul ne se dérobe à l’arrêt du destin.

Nous tournons sans issue, enfermés que nous sommes,
Et le cercle est étroit. Depuis qu’il est des hommes,
Aucun plaisir nouveau n’a paru sous les cieux.
Mais le bien qui nous manque est sans prix à nos yeux ;
L’atteignons-nous ? Soudain quelque autre nous appelle
Et nous laisse béants d’une soif éternelle,
Inquiets, épiant au fond du temps obscur
Les présages douteux de notre sort futur.

Vaine et stérile fièvre ! Est-ce que par la vie
Une ombre de durée à la mort est ravie ?
Serons-nous moins longtemps rien ? Que peut notre effort,
Jeté dans la balance où l’éternité dort ?
Vivrions-nous cent ans, mille ans, vingt siècles même,
Ferions-nous une rive à l’abîme suprême ?
Pour le mort séculaire et pour le mort d’un jour,
Égal est le néant, sans borne et sans retour !

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