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Ruwen Ogien

éthique minimale, bon, juste, morale

Ethique minimale : « Neutralité à l’égard des conceptions substantielles du bien » ; « principe négatif d’éviter de causer des dommages à autrui » ; « principe positif qui nous demande d’accorder la même valeur à la voix et aux intérêts de chacun ».

Ruwen Ogien s’est proposé de repenser la question du relativisme éthique à la lumière de la distinction entre le juste et bien, qui remonte à Kant et que John Rawls a placée au cœur de sa philosophie politique et morale. Le bien, écrit-il « concerne le rapport à soi et le style de vie que chacun adopte ou devrait adopter (sédentaire ou aventurier, ascète ou visant les plaisirs immédiats, etc.) ». Dans ce cas, il est légitime d’être « relativiste », parce que les notions de bien et de mal ne sont pas universelles, varient selon les époques, les sociétés, les coutumes, les normes… Quant au juste, il concerne, lui, « le rapport aux autres et les formes d’équité ou d’égalité qui pourraient le régler ». Dès lors, il a des formes qui sont universelles. Un rapport d’esclavagiste à esclave, par exemple, n’est jamais juste, quand bien même on tenterait de le « justifier » en invoquant des raisons économiques, la religion, la culture, les traditions locales ou quoi que ce soit d’autre. D’où le « point de vue » qu’Ogien ne cessera de défendre dans tous ses livres, avec les conséquences que cela implique (quant à la non-existence d’un bien ou d’un mal absolus, et à l’existence de normes absolument justes) : « On peut être universaliste à propos du juste et relativiste à propos du bien. »

Libération – Le philosophe Ruwen Ogien est mort

Pour Ruwen Ogien, si tant est que chacun ait réellement le choix, chacun est libre d’organiser sa vie comme il l’entend, sans que l’État ait la prétention d’élever moralement les uns et les autres (L’État nous rend-il meilleurs ? Essai sur la liberté politique, Gallimard, 336 pages, 2013). D’où la défense de la prostitution (La Panique morale, Grasset, 2004), de la consommation de drogue, du suicide assisté, de la gestation pour autrui (Le Corps et l’argent, Paris, La Musardine, 2010. Mon dîner chez les cannibales, Paris, Grasset, 2016)… ou sa critique de l’enseignement de la morale à l’école qui viserait en fait « à contenir, discipliner, vaincre un ennemi intérieur, une classe dangereuse qui ne partagerait pas les « valeurs de la République » » (La guerre aux pauvres commence à l’école. Sur la morale laïque, Grasset, 2012).

Bien avant les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, bien avant cette campagne présidentielle où la dépénalisation du cannabis et toutes les formes de procréation assistée sont devenues des éléments de programme, Ruwen Ogien, grâce à une lecture féroce de l’actualité, anticipait les débats et donnait tout le contre-argumentaire à l’établissement d’une « police morale » qui voudrait donner des raisons de limiter les domaines de liberté ; tout le contre-argumentaire à l’instauration d’une « panique morale qui au lieu d’aider à calmer nos appréhensions injustifiées face à tout ce qui paraît neuf ou déviant » nous interdit la réflexion.

Certains ont cru voir dans son combat pour une éthique minimale la figure de l’ « idiot utile du libéralisme », celui qui, au nom du seul principe de la liberté, ne se soucierait guère de la protection des plus faibles. C’était sans vouloir comprendre que, selon lui, « on ne devrait pouvoir interdire (…) qu’en invoquant des raisons claires et neutres d’un point de vue religieux et moral » et que son unique combat fut la défense intransigeante des principes de justice et d’égalité, particulièrement à l’égard des femmes, des immigrés, des enfants, des homosexuel.les, des transgenres…

Chez Ruwen Ogien, la philosophie était aussi une expérience sensible. Ainsi s’est-il aussi longuement penché sur le sentiment de honte, cette émotion que l’on cache, alors que nos sociétés, régies par la compétition, sont « de véritables machines à produire de la honte ». Pourquoi avons-nous honte d’être gros, d’être au chômage, d’être pauvre, d’être étranger… alors qu’on n’y est souvent pas pour grand-chose ? Comment peut-on, à l’inverse, crier haut et fort avoir « honte d’être Français », tels les manifestants de l’après 21 avril 2002 ? Quelle morale se glisse derrière ce sentiment à tête de Janus (La honte est-elle immorale ?, Bayard, 2002) ?

De même, son dernier essai (Mes Mille et Une Nuits. La maladie comme drame et comme comédie, Albin Michel, 2017) puisait dans l’expérience de son cancer pour aiguiser sa réflexion. Le paternalisme (toujours) des soignants, le dolorisme et l’injonction à croire que « la maladie nous rend plus fort » ou à l’inverse qu’il faut s’y résigner. Tous les arguments y sont implacablement réfutés pour faire apparaître la maladie comme une comédie, avec sa mise en scène, ses rôles, ses rebondissements et toute une partition de situations qu’il lui faut apprendre pour pouvoir vivre avec, « comme un couple mal assorti ». » [Sophie Dufau, 2017]
L’article sur le blog Médiapart de Sophie Dufau

Limiter les ingérences de ce qu’après John Stuart Mill, il appelle la « police morale », c’est tout l’enjeu du travail du philosophe mené depuis près de vingt ans, selon une approche qui emprunte à la philosophie analytique comme à la critique postmoderne des genres. Assumant sa totale permissivité sur le plan des mœurs, Ogien fait de cette tolérance maximale à l’égard des choix de vie la base de son éthique minimale dont le référent n’est plus une idée du Bien, mais une idée de ce qui est juste. Et ce qui est juste est ce qui laisse aux libertés individuelles la possibilité de coexister. Rejetant toute forme de discrimination sexiste, raciste, xénophobe, l’éthique minimale limite son intervention aux torts causés à autrui. Elle n’exige nul devoir envers soi-même ni envers des valeurs envisagées pour elles-mêmes. L’impartialité est son contenu : un principe d’égale considération des positions de chacun, quelles qu’elles soient. C’est là, défend Ogien, l’unique principe dont nous disposons pour nous déterminer face à des phénomènes tels que la pornographie, les mères porteuses ou le suicide assisté. S’il faut en discuter certains aspects, ce ne peut être au nom de « l’amour » pour la pornographie, de « la maternité » pour les mères porteuses, ou de « la vie » pour le suicide : car toutes ces notions sont susceptibles d’évaluations morales différentes, chaque individu étant légitimement autorisé à défendre la sienne. Seuls sont recevables les arguments qui signalent une menace sur le plan de l’égalité des chances données aux individus, sans nécessité d’invoquer pour ce faire de grandes injonctions morales.

Dans ces conditions, la volonté de réintroduire un enseignement de « morale laïque » à l’école pour sauver cette institution, censée favoriser l’égalité des chances, a tout d’un inquiétant paradoxe aux yeux du philosophe… Pis encore, d’un cache-misère, comme il le défend dans son dernier bref essai La guerre aux pauvres commence à l’école. Dans cette nouvelle volonté d’ingérence morale de l’État ne se cache, selon lui, que la stratégie d’une classe politique en crise qui se détourne du problème des inégalités objectives au profit d’une stigmatisation morale de la pauvreté. Renouant avec ses réflexions antérieures sur la représentation de la pauvreté, il y reconnaît la tendance conservatrice à moraliser les problèmes sociaux – si vous êtres pauvres, pense le conservateur, c’est que vous êtes paresseux, que vous ne vous levez pas assez tôt…

Dans la même veine critique, L’État nous rend-il meilleurs ? est une somme analytique sur la conception ogienne de la liberté individuelle, conçue comme « liberté négative » : n’être forcé ni empêché à rien. Suivant une approche pragmatique, Ogien sanctionne tout encadrement coercitif de l’État, jusque dans les idéaux républicains de « mérite » ou de « responsabilité individuelle » qui finissent, en prétendant les transcender, par « justifier les inégalités économiques les plus révoltantes ».

Philosophie Magazine – La guerre aux pauvres commence à l’école

Penser la pornographie
Ruwen Ogien, Puf, 2003

« Dans le débat actuel sur la pornographie, des arguments moraux sont souvent mis en avant pour justifier la restriction de la diffusion de la pornographie, voire son interdiction : elle donnerait une image avilissante de la femme, pervertirait la jeunesse, porterait atteinte à la « dignité humaine »… Sans s’engager dans une défense inconditionnelle de la pornographie, le philosophe Ruwen Ogien tente de montrer que ces arguments sont le plus souvent mal fondés, et qu’il n’y a donc pas de raison morale de la désapprouver.

Pour ce faire, il définit, au début de l’ouvrage, une « éthique minimale » qui, selon lui, devrait guider les décisions publiques dans les sociétés démocratiques et laïques. Elle tient en trois principes : « Neutralité à l’égard des conceptions substantielles du bien » ; « principe négatif d’éviter de causer des dommages à autrui » ; « principe positif qui nous demande d’accorder la même valeur à la voix et aux intérêts de chacun ». C’est à l’aune de cette éthique minimale que R. Ogien examine les arguments antipornographie les plus courants. Ainsi, récuser la position de certaines féministes qui promeuvent la pornographie parce qu’elles seraient « manipulées » rejoint, selon lui, une forme de paternalisme incompatible avec le troisième principe de l’éthique minimale. De même, l’accusation qui est faite à la pornographie de présenter aux plus jeunes une représentation « faussée » de la sexualité, en la dissociant des sentiments, contrevient au premier principe édicté, puisqu’elle privilégie une certaine forme de bien sexuel (la sexualité avec sentiments). Elle doit donc, selon R. Ogien, être rejetée. »

[Xavier Molénat, Sciences Humaines, 2004]
L’article sur Sciences Humaines

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