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René Girard

désir, médiateur, victime, émissaire, violence, sacré

Selon Girard, tout désir est l’imitation du désir d’un autre. Loin d’être autonome (c’est l’illusion romantique), notre désir est toujours suscité par le désir qu’un autre – le modèle – a d’un objet quelconque. Le sujet désirant attribue un prestige particulier au modèle : l’autonomie métaphysique ; il croit que le modèle désire par lui-même. Le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : il y a toujours un triangle. À travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c’est l’être du modèle, qui est recherché. René Girard qualifie le désir de métaphysique dans la mesure où, dès lors qu’il est autre chose qu’un simple besoin ou appétit, « tout désir est désir d’être », aspiration à la plénitude ontologique attribuée au médiateur. En cela, contrairement au besoin, le désir humain recèle un caractère infini, au sens où il ne peut jamais être véritablement satisfait.

Sa « découverte » du désir mimétique amène René Girard à s’interroger sur la violence, orientant ainsi son intérêt dans le champ de l’anthropologie. Aristote avait remarqué que l’homme était l’espèce la plus apte à l’imitation. C’est ce qui explique les extraordinaires facultés d’apprentissage des humains, mais aussi la facilité avec laquelle la rivalité mimétique se développe à partir des conflits pour l’appropriation des objets. Cette rivalité étant contagieuse, la violence menace à tout instant. Ceci doit avoir une incidence sur l’organisation des groupes humains. Pour René Girard, « s’il y a un ordre normal dans les sociétés, il doit être le fruit d’une crise antérieure, il doit être la résolution de cette crise. » Il entreprend de lire toute la littérature ethnologique et débouche sur sa deuxième grande hypothèse : le mécanisme victimaire ou mécanisme de la victime émissaire, à l’origine du religieux archaïque, qu’il expose dans son deuxième livre, La Violence et le Sacré (1972).

Si deux individus désirent la même chose, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. L’objet est vite oublié, les rivalités mimétiques se propagent, et le conflit mimétique se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, l’indifférenciation, « la guerre de tous contre tous » de Hobbes, ce que Girard appelle la crise mimétique. Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ?

Pour Girard, cette énigme ne fait qu’un avec le problème de l’apparition du sacré. C’est précisément au paroxysme de la crise de tous contre tous que peut intervenir un mécanisme salvateur : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un. S’il ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi le terme de mécanisme ? C’est qu’il ne dépend de personne mais découle du mimétisme lui-même. À mesure que les rivalités mimétiques s’exaspèrent, les rivaux tendent à oublier les objets qui en furent l’origine et sont de plus en plus fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse, la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus contingente, instable, rapidement changeante, et il se pourra alors qu’un individu, du fait d’un de ses caractères, focalise sur lui l’appétit de violence. Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige mimétique elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique.

Ainsi la violence à son paroxysme aura dès lors tendance à se focaliser sur une victime arbitraire et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant, et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme la responsable de la crise et l’auteur de ce miracle de la paix retrouvée. Elle devient « sacrée » c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. René Girard pense ainsi avoir découvert la genèse du religieux archaïque : du sacrifice rituel comme répétition de l’événement originaire, du mythe comme récit de cet événement, des interdits qui sont l’interdiction d’accès à tous les objets à l’origine des rivalités qui ont dégénéré dans cette crise absolument traumatisante. Cette élaboration religieuse se fait progressivement au long de la répétition des crises mimétiques dont la résolution n’apporte la paix que de façon temporaire. Pour Girard, l’élaboration des rites et des interdits constitue une sorte de savoir empirique sur la violence.

Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les témoins de semblables faits qui remontent à la nuit des temps, les preuves indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers. Si la théorie est vraie, alors on trouvera dans le mythe des caractères récurrents : on y verra une victime-dieu, qui est coupable, qui porte des traits préférentiels de sélection victimaire (par exemple une infirmité), qui est à l’origine de l’engendrement de l’ordre qui régit le groupe. Et René Girard trouve ces éléments dans les nombreux mythes, à commencer par celui d’Œdipe, qu’il analyse dans ce livre et dans des livres postérieurs. Le mythe latin de Romulus et Rémus représente aussi pour lui l’archétype de ce crime originel : Rémus est le frère jumeau (parfaite figure de mimesis) inférieur par rapport à Romulus qui sera divinisé ; lors de la construction de Rome, Rémus franchit les murailles encore fictives de la cité sacrée et cet irrespect est puni de mort. Le fratricide est considéré comme une exécution légale, justifiée, et fondatrice de la justice de la cité.

Contrairement à James George Frazer, René Girard considère la crucifixion du Christ comme n’illustrant pas la théorie du bouc émissaire, puisque contrairement aux autres exemples présentés, le Christ est innocent, alors que la victime est normalement à la fois celle qui apporte la mort, le malheur, mais aussi celle qui, par sa mort, guérit les maux de la société ; il développera cette thèse à partir de Des choses cachées depuis la fondation du monde.

Wikipédia

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