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La Part maudite de Georges Bataille

dépenses improductives, guerre, luxe, morale, ressources, liberté, société de consumation

La Politique de Georges Bataille
Pascale Fautrier, dans La part maudite de Georges Bataille, volume collectif sous la direction de Christian Limousin et Jacques Poirier, Classiques Garnier, septembre 2015, pp. 235-253.

« Trancher les problèmes politiques devient malaisé pour ceux qui laissent exclusivement l’angoisse les poser »

Georges Bataille, La Part maudite

Pour une politique qui assume les limites de la croissance

« Fermons les yeux un instant pour entendre le tumulte somptuaire vivant, indistincte et sourde pulsation intime et étrangère, sang et sève, poids et mouvement, ébullition en soi et hors de soi, que Bataille ose prendre pour point d’ancrage de sa pensée. Ce recueillement inaugural « donne le sens fondamental » de La Part maudite, le la, la pierre de touche de sa philosophie.

L’intuition intime de l’unité au monde, Bataille en retrouve le principe d’abord biologique et physique (cosmique) qu’il élabore au fil des échanges avec son ami, le savant atomiste Georges Ambrosino : de la physique du globe à l’ensemble des pratiques humaines, le changement, l’action, le mouvement sont produits par une « énergie excédante » qui, considérée en elle-même, se consume et se perd pour rien, et ne sert entièrement ni à la croissance, ni à la reproduction, ni à la conservation du système. Ainsi le soleil, qui « donne sans jamais recevoir » et dont l’énergie accumulée ne peut être finalement que « gaspillée ». Le soleil, nécessaire à la vie, est à lui-même sa propre fin, indifféremment de l’apparition ou de la disparition de la vie sur la terre. Fruit d’une explosion première, notre insoucieux lampadaire céleste participe à l’expansion de l’univers, à son « accomplissement inutile et infini ».

Mais la vie de même : « en principe, un organisme dispose de ressources d’énergie plus grandes qu’il n’est nécessaire aux opérations qui assurent la vie ». La croissance puis la reproduction utilisent en partie cet excédent d’énergie, dont le reste se perd en « turbulences », allées et venues inutiles, exubérance hasardeuse des individus et des espèces. Cette impériale et complexe prolifération tend à conquérir sans cesse de nouveaux espaces, et sans cesse se heurte aux limites inhérentes à ses conditions d’épanouissement : la biosphère est le nom de la limite extérieure, globale de cette fureur colonisatrice. Le mouvement général de propagation vitale, parce qu’il rencontre indéfiniment des obstacles, doit trouver des moyens d’ »anéantissement des possibilités en excès sur la place disponible ». Le plus simple de ces moyens de dilapidation à perte est la mort : non nécessaire (« les formes simples de la vie sont immortelles »), la mort est, comme les danses ferventes de la reproduction sexuée, entamant les forces des individus bien au-delà des nécessités purement génésiques, une « luxueuse dilapidation d’énergie ».

Quant à l’homme, il « est de tous les êtres vivants le plus apte à consumer intensément, luxueusement, l’excédent d’énergie que la pression de la vie propose à des embrasements conformes à l’origine solaire de son mouvement ».

Certes il utilise « une partie de l’énergie disponible à l’accroissement technique de ses richesses en énergie ». Certes l’activité productive a ouvert « à la vie une possibilité étendue, un espace nouveau ». Certes la Révolution agraire et la Révolution industrielle, et surtout la seconde, ont transformé le monde naturel d’une manière inouïe. Mais le caractère spectaculaire de ces résultats pratiques ne doit pas nous aveugler sur l’absence de finalité première de la « prodigalité » qui n’est que partiellement subordonnée à la conservation, à la reproduction et à l’expansion de la vie.

L’énergie n’est pas épuisée par la part productive des activités humaines : « La seconde part est représentée par les dépenses dites improductives : le luxe, les deuils, les guerres, les cultes, les constructions de monuments somptuaires, les jeux, les spectacles, les arts, l’activité sexuelle détournée de la finalité génitale ». Contrairement aux activités productives, et comme l’énergie générale primitive, les activités de dépense « ont leur fin en elles-mêmes ». C’est par elles que l’homme communique intimement et participe au mouvement de l’énergie universelle.

Dans La Part maudite (1949), publiée une guerre mondiale après son premier article, Bataille propose de renverser les priorités de l’économie classique et de fonder une « économie générale » dont le premier objet serait « la dépense des richesses (la consumation) ». A la pensée économique classique anthropocentriste de la séparation entre les hommes et les choses, et de la subordination utilitaire des choses à l’homme et des hommes entre eux (usage et échange), Bataille oppose une pensée décentrée de la participation de l’homme au mouvement général de l’énergie universelle : « L’homme n’est pas seulement l’être séparé qui dispute sa part de ressources au monde vivant et aux autres hommes. Le mouvement général d’exsudation (de dilapidation) de la matière vivante l’anime, et il ne saurait l’arrêter ; même, au sommet, sa souveraineté dans le monde vivant l’identifie à ce mouvement ; elle le voue, de façon privilégiée, à l’opération glorieuse, à la consommation inutile ».

On aperçoit immédiatement les enjeux qu’on appelle aujourd’hui écologiques de cette critique de l’ »homme économique » conçu comme séparé de son environnement.

Bataille mène dans ce texte une réflexion sur les limites de la croissance qui résonne de manière brûlante dans notre actualité hantée par le souci du « développement durable » et la désindustrialisation. La première limite à la croissance est extrinsèque, on l’a vu, c’est la « biosphère ». Les dangers de la surexploitation des ressources naturelles, méconnus en 1949, sont mieux connus aujourd’hui.

L’autre limite à la croissance est intrinsèque à l’activité humaine. L’énergie déployée par l’homme n’est, comme le mouvement général de l’univers lui-même, que subsidiairement et de manière discontinue dédiée à la croissance. Le développement des sociétés humaines, nous prévient Bataille, n’est « ni continu, ni infini » : « En un certain point, l’intérêt de l’extension est neutralisé par l’intérêt contraire, celui du luxe ».

Lorsque la croissance rencontre un obstacle, l’énergie ne s’en consume que davantage dans les « dépenses improductives », au point d’absorber quasiment toute l’activité humaine, comme c’est le cas en période de guerre. Mais d’autres phénomènes signalent d’une manière plus relative, que les dépenses improductives tendent à prendre le pas sur l’activité productive, à commencer par la démographie : « La chute des courbes démographiques [dans l’Europe industrialisée] est peut-être le premier indice du changement de signe survenu : ce qui importe désormais en premier lieu n’est plus de développer les forces productives mais d’en dépenser luxueusement les produits », écrit Bataille en 49. On pense aussi évidemment à la panne de la croissance industrielle que connaît la France d’aujourd’hui, et à la financiarisation de l’économie : la « crise » qui en résulte a pour résultat paradoxal, mais éclairé par l’économie générale de Bataille, l’enrichissement des plus riches. En France en 2010, selon une étude récente de l’INSEE, « À contre-courant du reste de la population, le niveau de vie au-dessus duquel se situent les 5 % de personnes les plus aisées repart à la hausse (+ 1,3 % en euros constants) », tandis que le reste de la population voit son pourvoir d’achat baisser. Cette tendance devrait se poursuivre pour 2011 et 2012 et le nombre des pauvres atteindre près des 10 millions. Les plus riches s’enrichissent et n’investissent pas leurs excédants dans la production, les plus pauvres s’appauvrissent.

Face à ces phénomènes, la seule réponse politique qui est proposée est la « relance de la croissance » et le « redressement productif ».

« L’exposé d’une économie générale implique l’intervention dans les affaires publiques », affirme Bataille : il est temps d’appeler à substituer à la vieille lune de la croissance une politique assumant au contraire ses limites extrinsèques (écologiques) et intrinsèques (économiques). A une politique de la production, il est urgent de substituer une politique de la dépense improductive.

Comment conjurer la guerre et la misère : pour une politique assumée de la dépense improductive

Nous avons peur, à juste titre, de la misère et de la guerre. Bataille, en 1949, est mieux placé que nous pour savoir quelle catastrophe est la guerre. Mais la peur n’est pas bonne conseillère. Elle nous empêche de voir ce que le philosophe constate avec force et froidement : la guerre est, écrit-il, une « dépense catastrophique de l’énergie excédante ». Les deux guerres mondiales du XXème siècle ont été les « plus grandes orgies de richesse – et d’êtres humains – qu’eût enregistrées l’histoire ». Rappelons les chiffres : 68 millions de morts dont 6 millions de Juifs systématiquement exterminés. Les hommes ont inventé une activité dont on aura peine à démontrer qu’elle est « productive » : l’industrie de la mort, l’exécution en masse des êtres humains.

Bataille reprend les analyses de ses contemporains sur la guerre comme réponse aux crises de surproduction. Mais il les replace dans le cadre de son « économie générale » : la réponse destructrice à la surproduction n’est pas accidentelle, elle est une des formes structurelles de dépense de l’énergie. L’énergie toujours en excès consume à perte son excédent lorsqu’elle a épuisé les possibilités de croissance : elle détruit au lieu de produire.

La guerre est une des formes de la dépense improductive, elle ne nous vient pas d’obscures tendances au Mal contre lesquelles le Bien de la croissance et du développement lutteraient vainement. Le point de vue moral est une paresse de la pensée inspiré par la peur.

Il est nécessaire au contraire d’assumer « un mouvement de dilapidation, qui nous anime et même que nous sommes ».

C’est parce que la politique moderne, aveuglée par la morale qui la sous-tend, exclut de sa réflexion cette part maudite de l’activité humaine qu’est la dépense improductive, qu’elle est si impuissante à en conjurer les « catastrophes ».

Seule une véritable politique de la dépense improductive peut se donner les moyens de choisir, entre deux dépenses, la moins catastrophique.

Dans la cinquième partie de son livre, Bataille évoque longuement le Plan Marshall comme exemple d’une telle politique. Certes ce significatif transfert de richesses des Etats-Unis vers les pays européens ruinés par la guerre ne relevait pas d’une lucidité assumée sur la nécessité structurelle de la dépense improductive : il s’agissait, on le sait, d’un calcul d’influence géostratégique en partie imposée par la coexistence avec le bloc soviétique. Néanmoins cette politique pragmatique a l’immense mérite d’avoir eul’audace de s’émanciper de l’impératif économique du rendement immédiat, et de se donner comme objectif « l’élévation mondiale du niveau de vie ».

« La seule issue est donnée dans l’élévation mondiale du niveau de vie », affirme Bataille avec force. Le choix politique d’une dépense improductive pour en éviter une autre plus catastrophique, peut-il être purement volontariste et se passer de considérations pragmatiques et agonistiques (par exemple géopolitiques) ?

Il est probable que non. Quel jeu de forces pourrait jouer aujourd’hui en faveur d’un tel infléchissement politique ?

La menace islamiste radicale qui semble avoir pris depuis le 11 septembre le relais fonctionnel de la menace soviétique dans les relations internationales, pourrait jouer en faveur de cette nécessaire révolution des mentalités (à cette réserve près qu’une troisième force,la Chine, et secondairement la Russie viennent troubler le jeu bipolaire que cherche à imposer les occidentaux et notamment les américains) : il n’est pas absurde de penser que les Etats-Unis pourraient décider de reconvertir une partie de leurs ressources excédantes consacrées aux armements dans un transfert de richesses massif en direction des pays arabes ou africains. Ce serait une manière de réaffirmer leur leadership affaibli. La taxation des transactions financières, dont le principe vient d’être adopté par l’Europe, si elle parvenait à devenir réellement substantielle, pourrait également jouer ce rôle.

On remarquera que pour Bataille, il ne faut pas se contenter d’attendre l’élévation du niveau de vie de la croissance. L’ »économie générale » doit certes « d’abord envisager, chaque fois qu’elle est possible, la croissance à développer ». Mais lorsque les limites de la croissance sont atteintes, les problèmes doivent être posés en termes de nécessité inéluctable de la dépense improductive. Il devient nécessaire de rompre avec le point de vue de l’économie classique, pour laquelle « les problèmes [en particulier celui de la misère] sont en premier lieu posés par l’insuffisance des ressources ».

La volonté politique doit s’émanciper des principes de l’économie et assumer de consacrer l’excédant (les dépenses militaires ou l’enrichissement des plus riches en période de crise montrent qu’il ne manque pas) à la redistribution et au financement des services improductifs.

L’élévation du niveau de vie : une exigence de luxe

Bataille ne pose pas l’objectif politique d’élévation du niveau de vie comme un impératif de juste répartition des ressources, mais comme le choix le moins coûteux entre diverses dépenses improductives. La politique « de gauche » qu’il défend n’est pas pour lui une réponse morale au problème de la rareté ou de l’injuste répartition des ressources, mais une réponse structurelle aux exigences du luxe.

Certes sa « conception théorique diffère peu des vues empiriques [morales ou opportunistes : le Plan Marshall] qui se sont récemment fait jour à ce sujet, mais elle est plus radicale » parce qu’elle permet de fonder une politique de la dépense sur des bases plus solides que la morale.

L’idéal moral de juste répartition des richesse se heurte comme on sait d’une part à la réalité économique structurelle du profit capitaliste, qui réserve la plus-value du travail productif aux détenteurs de capitaux, et de l’autre à l’égoïsme et à la cupidité des riches, peu enclins à partager leurs profits au nom de l’intérêt général (peu enclins à subir l’impôt). Les riches vont d’ailleurs jusqu’à prétendre que leur enrichissement (qui n’est pas réinvesti dans la production dans un pays comme la France, par exemple, où le niveau de la rente est très élevée) enrichit la société, et refusent systématiquement l’imposition du capital comme nuisible à l’investissement, alors même, comme c’est le cas aujourd’hui, que la croissance est nulle, et l’enrichissement des plus riches avéré. La tentation est grande, là encore, pour les observateurs peu attentifs ou intéressés au maintien de l’état des choses, d’accuser la « nature humaine » d’être un obstacle insurmontable à la justice. De même que la Guerre,la Misèreserait un Mal impossible à éradiquer : d’ailleurs l’Histoire ne le montre-t-elle pas ?

Cet argument atteint les plus fervents défenseurs de la justice sociale, précisément parce qu’ils n’ont eu, jusqu’à Bataille, que leur optimisme moral à opposer à ce fatalisme soutenu par les faits.

Mais il y a pire : l’exigence morale de juste répartition des richesses, est conforme à l’ »esprit » même du capitalisme : Bataille reprend la thèse désormais classique de Max Weber montrant que la condamnation protestante de la richesse a fourni une doctrine morale au capitalisme : « Une critique renouvelée de toutes les formes de luxe – protestante d’abord, ensuite révolutionnaire – coïncida avec une possibilité de développement industriel, impliquée dans les progrès techniques ».

La force de la position de Bataille est de rompre avec la condamnation morale de la richesse improductive considérée comme la part maudite de la rationalité économique.

L’ »économie générale » de Bataille opère au contraire un renversement des valeurs en valorisant le luxe (la dépense improductive).

« L’élévation du niveau de vie n’est nullement représentée comme une exigence de luxe », remarque-t-il, sa revendication se fait « au nom de la justice ». C’est au contraire comme luxe, comme dépense improductive qu’il est nécessaire de la revendiquer.

Le philosophe récuse le point de vue angoissé de l’existence particulière – qui « risque toujours de manquer de ressources et de succomber ». Du point de vue de l’économie générale et de l’existence générale, « fondé sur l’exubérance de la matière vivante en son ensemble », l’énergie humaine, toujours en excès par rapport aux possibilités de croissance, n’a que des problèmes d’excédents : « Ce n’est pas la nécessité mais son contraire, le « luxe », qui pose à la matière vivante et à l’homme leurs problèmes fondamentaux », souligne Bataille.

L’énergie humaine considérée dans son mouvement global de consumation échappe à toute finalité. Elle est par essence amorale, insubordonnée, dit Bataille. Libre. Le point de vue général appelle donc une autre politique, insubordonnée à la fin économique et morale de bonne administration des ressources humaines et matérielles.

Sa critique de l’économie classique et de la politique qui lui est subordonnée formulée rejoint dans ses conclusions la critique de la subordination de la politique à l’économie, qui est aujourd’hui, de l’extrême-gauche aux démocrates-chrétiens, le plus petit dénominateur commun de l’opposition à ce qu’on a appelle la pensée unique gestionnaire. Mais Bataille lui fournit à cette position une assise théorique dégagée de la morale.

« Une conduite sociale ne peut résulter d’une règle morale : elle exprime la structure d’une société, un jeu de forces matérielles qui l’anime»

L’idéalisme moral qui sous-tend l’économie classique et la politique moderne qui lui est subordonnée, échoue nécessairement parce qu’il est incapable de prendre en compte le jeu de forces sans finalité qui anime les activités humaines considérées dans leur globalité. L’aspiration humaniste et idéaliste à la paix et à la justice est vouée à l’éternelle impuissance ressentimentale de l’échec ou à l’hypocrisie moraliste si elle maintient hors du champ de la conscience de soi la part maudite du luxe.

L’élévation du niveau de vie mondial considéré comme une exigence de luxe en fait un objectif « réaliste », compatible avec le besoin de consumation, un objectif proprement politique, le principe même d’une politique libre, c’est-à-dire définitivement émancipée des impératifs économiques malthusiens et de la morale négative, culpabilisatrice et angoissée de la condamnation du luxe. Bataille propose d’entrer dans une nouvelle ère où la politique assume enfin « la fonction insubordonnée de la dépense libre ».

Généalogie de la politique : puissance et liberté, dépense improductive et administration totalitaire des besoins

L’économie générale exige donc un retour sur soi, « une conscience de soi que l’homme effectuerait finalement dans la vision lucide d’un enchaînement de ses formes historiques ». C’est dans cet examen généalogique des formes historiques que Bataille s’engage dans les trois parties centrales de son livre (Les données historiques I, II, III).

La conscience positive naît de la réflexion sur les opérations pratiques, moyens et fins : l’outil est le modèle de la chose utile posée par la conscience en tant qu’elle est subordonnée aux fins de l’activité pratique. L’homme habite en conscience dans le monde des choses utiles ou monde réel qu’il pose comme étant distinctes de lui (séparées) et subordonnées à ses fins (la maison, la table, le gibier mort, la plante consommable etc.). Cependant il conserve en même temps le sentiment d’appartenir au monde d’une manière indifférenciée, d’être dans le monde comme « l’eau dans l’eau », pour reprendre l’image que Bataille emploie abondamment dans Théorie de la religion (1948). Le philosophe nomme monde intime tout ce qui relève de la connaissance intuitive du mouvement général de l’énergie primordiale : intuition intime d’être soi-même une part de l’énergie universelle illimitée et gratuite.

D’autre part l’homme éprouve en lui-même que son énergie vitale est en partie insubordonnée à ses fins pratiques, et, dans ses opérations de domestication et d’appropriation du monde, il rencontre des résistances, en même temps qu’il obtient des résultats qui ne sont pas complètement élucidés par la conscience claire de ses opérations.

Mais la conscience de cette résistance ne peut jamais devenir une connaissance positive, elle ne peut que se définir négativement comme résistance à la conscience claire du monde, comme « non-savoir » :

« Le monde intime s’oppose au réel comme la démesure à la mesure, la folie à la raison, l’ivresse à la lucidité. Il n’y a mesure que de l’objet, raison que dans l’identité de l’objet avec lui-même, lucidité que dans la connaissance distincte des objets. Le monde du sujet est la nuit : cette nuit mouvante, infiniment suspecte, qui, dans le sommeil de la raison, engendre des monstres ».

Un des « monstres » engendré par le monde intime est la religion : l’homme objective en Puissance originairement bénéfique et maléfique cette résistance à la fois matérielle et intellectuelle à ses opérations de subordination du monde, et cherche à se l’approprier par des opérations magiques.

Le sacrifice est l’une des ces opérations. En interrompant provisoirement les activités productives, et en niant la finalité positive qui les motive (conservation et reproduction de la vie humaine), le déchaînement rituel de la violence dans le sacrifice ou la fête permet de se donner l’illusion de recouvrer une toute-puissance originaire et d’être à nouveau uni à l’énergie primitive comme « l’eau dans l’eau » :

« Dans ses mythes étranges, dans ses rites cruels, l’homme est dès l’abord à la recherche d’une intimité perdue. La religion est ce long effort et cette quête angoissée : toujours il s’agit d’arracher à l’ordre réel, à la pauvreté des choses, de rendre à l’ordre divin ; l’animal ou la plante dont l’homme ordinairement se sert, est rendu [par le sacrifice ou l’offrande] à la vérité du monde intime ».

L’objet détruit dans le sacrifice est perdu pour l’ordre réel de l’utilité et de la production provisoirement suspendu, mais il est « consacré » comme « esprit » particulier de l’énergie primordiale indifférenciée.

S’appuyant notamment sur les travaux de Marcel Mauss, Bataille élabore la notion de « société de consumation » à partir de l’analyse du sacrifice et du potlatch, soit deux formes archaïques de la dépense improductive. A la manière de Rousseau (et ceci à son corps défendant), il conçoit un état de nature de la relation de l’homme à l’énergie primordiale, qui valoriserait la dépense improductive comme moyen d’appropriation de la Puissance.

Le potlatch est un combat dont l’enjeu est de prouver sa force par une surenchère de don ou de destruction des richesses. Le chef est celui qui démontre qu’il possède… la plus grande capacité de perdre : « donner » devient immédiatement « acquérir un pouvoir ». La puissance politique est conférée originairement à l’homme capable de se mettre « lui-même en jeu tout entier » : « L’identité de la puissance et du pouvoir de perdre est fondamentale », écrit Bataille : le « rang varie suivant l’aptitude d’un être individuel au don ». Le chef s’attribue, par la démonstration de sa capacité à perdre, la puissance de prodigalité illimitée de l’énergie originelle  : « La vertu exemplaire du potlatch est donnée dans cette possibilité pour l’homme de saisir ce qui lui échappe, de conjuguer les mouvements sans limite de l’univers avec la limite qui lui appartient ». Cependant l’exercice du pouvoir dégrade la puissance en la subordonnant au gouvernement des choses (et des hommes, eux-mêmes dégradés en choses par leur sujétion au pouvoir). Le pouvoir politique est avec la religion, l’une des deux formes d’appropriation de la puissance, dont la spécificité est d’être médiatisée par le combat entre les hommes.

Quittant cet état de nature, Bataille décrit ensuite les formes historiques de gouvernement du monde réel comme un « jeu de forces » dialectique qui met aux prises les deux tendances fondamentales, religieuses et politiques, d’appropriation de la puissance : la conquête militaire (où la violence est tournée vers l’extérieur de la communauté) et l’ascèse monastique (où la violence, comme originairement dans le sacrifice, est tournée vers l’intérieur), dont il étudie deux formes, l’Islam primitif et le lamaïsme, exemplaires l’une de la « société d’entreprise militaire », l’autre de la « société d’entreprise religieuse ». Il se recentre ensuite sur l’histoire européenne, où le jeu dialectique entre religion et politique, exemplairement la lutte entre l’Église romaine et le Saint Empire romain germanique au Moyen Âge, est sans nul doute le modèle de cette dialectique du politique et du religieux propre à l’histoire de l’Europe.

Cette confrontation ouverte du spirituel et du temporel conduit à une élaboration politique et intellectuelle propre à l’Europe, soumettant, de manière de plus en plus étroite, la Puissance religieuse aussi bien que politique, à l’examen critique de la conscience claire.

Du côté de la religion, le sacré, définitivement dégagé par le monothéisme de son origine maléfique, finit par s’identifier exclusivement avec un Bien spirituel donné comme Au-delà invisible du monde matériel. Le dualisme auquel tend en particulier le monothéisme chrétien se dégrade en morale pratique et exclut comme sa part maudite, comme le Mal, ce qui était originairement vénéré comme sacré : le déchaînement libre et sans finalité de l’énergie.

Ce renversement des valeurs originaires et cette séparation du spirituel et du charnel (du matériel) trouve son expression religieuse la plus achevée dans la condamnation luthérienne du salut par les œuvres : Luther entreprenant « une séparation décisive de Dieu et de tout ce qui n’était pas la profonde vie intérieure de la foi », en premier lieu le luxe ostentatoire et la prodigalité catholique des dépenses improductives que sont les œuvres ou les indulgences, commémorant la splendeur divine, et encore attachées à une conception du divin comme prodigalité infinie. Du coup, la richesse parut tout à coup « privée de sens ».

En politique, les limites guerrières de la conquête éprouvées dans la pérennisation d’un Empire aux frontières stabilisées, tendent à retourner vers l’intérieur une violence, dont la pratique est réservée à l’État par une Loi qui prive les « sujets » de leur souveraineté (de la libre disposition d’eux-mêmes et de cette manifestation du besoin de consumation quesont le meurtre, la vengeance). La naissance du droit achève l’objectivation rationnelle de la puissance politique, en la détachant progressivement de ses attributs premiers : la gloire guerrière et le luxe ostentatoire agonistique. Elle tend à se définir comme une capacité d’administration équitable des ressources humaines et matérielles.

Cette double rationalisation religieuse et politique culmine et se rejoint dans la forme calviniste du protestantisme,qui fournit « l’organisation et la doctrine » du monde bourgeois capitaliste : « la valeur, retirée à l’oisiveté contemplative [qui est le principe de la vie monastique], au luxe ostentatoire et à des formes de charité qui entretenaient la misère improductive, était donnée aux vertus que l’utilité fonde » et aux « principes dont l’activité productive est la norme ». Au nom d’une juste rétribution du travail, Calvin reconnut « la moralité du commerce » et « abandonna la condamnation de principe du prêt à intérêt. […] Pour cette raison, Max Weber donne au calvinisme une valeur décisive dans la formation de l’esprit capitaliste ».

Ainsi l’âge de « l’humanité économique » invite l’homme « à faire exclusivement, sans viser plus loin, ce qui peut être fait dans l’ordre des choses ». Cependant la recherche de l’intimité perdue, oublieuse des formes religieuses traditionnelles dévalorisées par la connaissance scientifique et technique, n’en persiste pas moins, souterrainement, et redevient ce qu’elle était originairement, la part maudite de l’activité humaine, l’envers de la rationalité productive. Du coup, elle tend à se méconnaître elle-même, jusqu’à ce que le souci de connaissance se retournant sur soi vienne la débusquer et lui donner de nouveaux noms : inconscient freudien ou volonté de puissance nietzschéenne.

Communisme, marxisme et politique de la dépense improductive

Quant à Marx, troisième personnage de la trinité moderne (Marx, Freud, Nietzsche) dont il se réclame, Bataille en fait l’héritier du calvinisme, dans le sens où sa conception matérialiste de l’histoire pousse à son terme le mouvement de rationalisation, engagé par le protestantisme, d’exclusion du monde intime de la vie productive : « Marx a posé distinctement ce que le calvinisme avait seulement esquissé, une indépendance radicale de la chose (de l’économie) par rapport à d’autres soucis (religieux ou, généralement, affectifs) » […] il a voulu « libérer entièrement le monde des choses (de l’économie) de tout élément extérieur aux choses (à l’économie) ».

Chez Marx la fin morale de l’économie politique (la juste gestion des ressources matérielles et humaines revendiquée par la bourgeoisie révolutionnaire comme principe de son gouvernement) se trouve subordonnée au développement des forces productives : la collectivisation des moyens de production est donnée comme le moyen de la gestion rationnelle totale (on est tentés de dire totalitaire) la plus efficace des ressources humaines et matérielles.

L’homme, en supprimant tout intérêt particulier (en collectivisant la propriété privée des capitaux et des moyens de production, et en supprimant le profit particulier qui en résulte), se subordonne sans reste au gouvernement rationnel des choses, mais en même temps, le partage équitable des biens et du travail dans la société sans classe et sans état est sensé le dégager entièrement du souci de la rareté des ressources et de la production, et lui permettre de « disposer entièrement de lui-même », de « revenir à sa propre vérité intime, [de] disposer à son gré de l’être qu’il sera, qu’il n’est pas aujourd’hui puisqu’il est servile ». L’homme subordonnant son intérêt privé à l’intérêt général accepterait de servir entièrement l’ordre social : il consentirait à devenir lui-même une chose utile – mais en vue cependant d’une libération au moins partielle de son assignation à la sphère de la production.

Bataille insiste sur la distinction à maintenir entre « la résolution du problème matériel » et la finalité ainsi dégagée : les conditions matérielles suffisantes fussent-elles réunies, la libération de la sphère de la production obtenue, la souveraineté ne serait encore que possible, elle ne serait pas réalisée : « Il s’agit pour un homme de ne pas être seulement une chose, mais d’être souverainement ». La souveraineté est l’exercice de cette puissance qu’est la libre disposition de soi et de son énergie : la capacité notamment de la dépenser à perte.

L’assignation à la production et le renoncement à l’intérêt privé (à la richesse), c’est-à-dire à une part de la liberté présente (comme le réclamait déjà Rousseau dans Le Contrat social) au nom de l’intérêt général et d’une libération à venir, sont-ils compatibles avec l’exigence de souveraineté ?

L’examen du communisme réel et de l’économie collectiviste planifiée stalinienne autorise à en douter sérieusement, et malgré sa bonne volonté, Bataille est obligé de constater que l’homme, loin d’être libéré par l’économie collectiviste planifiée, se trouve réduit au contraire à être entièrement assigné à la sphère de la production : « [La Russie] ne vit plus que pour le développement démesuré de ses forces productives », écrit-il. « Dès 1929, au début du plan quinquennal, l’économie russe […] est caractérisée par la consécration de la quasi-totalité des ressources excédantes à la production des moyens de production ». Et il conclut : « Le communisme soviétique s’est résolument fermé au principe de la dépense improductive ».

On est en 1949, et soucieux de ne pas donner des gages à l’anticommunisme virulent qui sévit alors, prudent dans sa critique de ce totalitarisme productiviste (un peu trop à nos yeux mieux informés de ses conséquences criminelles), le philosophe se demande si la Russie n’y est pas contrainte à cause de son retard sur les autres nations industrielles, retard qu’elle doit inéluctablement rattraper pour se développer. Peut-être n’est-ce qu’un mauvais moment à passer, après quoi la prophétie marxiste de la libération se réalisera. On sait aujourd’hui ce qu’il en a été.

Néanmoins lucide sur le caractère violemment répressif du communisme soviétique, il défend en revanche sans réserve les revendications du « mouvement ouvrier » dans les pays industrialisés de l’Ouest (soutenus par les partis communistes et socialistes, précise-t-il).

Il fait siens leurs objectifs politiques, en insistant sur le fait qu’ils sont radicalement opposés dans leurs effets à la politique du communisme soviétique : « le système actuel de l’URSS va à l’encontre des mouvements ouvriers des autres pays, dont l’effet tend à réduire la production de l’équipement, à augmenter celle des objets de consommation. […] le mouvement ouvrier, et la politique de gauche, au moins libérale à l’égard des salariés, signifient principalement, s’opposant au capitalisme, une part de richesse plus grande vouée à la dépense improductive ». Contrairement au communisme soviétique, la lutte politique du mouvement ouvrier conduit à une augmentation de la dépense improductive.

Il en formule ainsi le programme politique auquel il adhère entièrement : « la consécration des ressources excédantes à l’aplanissement des difficultés matérielles de la vie et la réduction du temps de travail ».

Il maintient que « la thèse [de Marx] selon laquelle la résolution du problème matériel est suffisante est d’abord la plus recevable ».

Cependant la revendication de l’élévation du niveau de vie, non comme conséquence de la juste répartition des ressources dans une économie collectiviste planifiée mais comme exigence de dépense improductive, c’est-à-dire comme luxe, restitue à la politique la part maudite originaire de sa puissance : le besoin intime de consumation à perte.

Du coup, ce ne sont plus seulement les conditions matérielles de la souveraineté qui sont en jeu dans la protestation politique, mais la souveraineté elle-même.

Le marxisme, indique Bataille dans une parenthèse, « sur le plan de l’intimité, se dérobe, ne propose rien ».

Son « économie générale » entend précisément pallier à cette aporie : elle réintroduit la liberté (la souveraineté) comme finalité de la protestation politique, non sur un plan moral, mais comme fondement « économique » (au sens de l’économie générale) de son action.

Mais d’autre part la lutte politique du mouvement ouvrier se distingue radicalement du stalinisme par le fait qu’il est en lui-même dépense improductive et manifestation de la souveraineté : « la lutte des classes devient la forme la plus grandiose de la dépense sociale lorsqu’elle est reprise et développée, cette fois au compte des ouvriers, avec une ampleur qui menace l’existence même des maîtres ».

Cette valorisation de la révolte, vécue pour elle-même dans la plénitude splendide de l’instant arraché à l’asservissement productif (valorisation que d’autres ont développé, notamment Guy Debord) induit une définitive rupture avec le millénarisme du communisme marxiste.

La politique ne doit pas viser la réalisation d’un « autre monde », peu souhaitable, où disparaîtrait la tension entre monde intime de l’instant vécu pour rien et de l’énergie dépensée à perte, et le monde réel de l’assignation à la production, de la prévision et du calcul.

Elle doit au contraire s’assumer manifestation privilégiée de la tension entre ces deux modes d’êtres, l’activité productive et l’activité improductive, en introduisant dans les calculs mêmes du monde réel l’exigence de souveraineté du monde intime.

Elle doit en outre clairement rompre avec la visée d’administration totalitaire des besoins. Tant qu’elle se fonde sur la morale de la juste répartition des ressources, elle réduit la liberté et la souveraineté des individus à l’assignation matérielle de la reproduction-conservation-croissance des forces vitales. Elle tend à subordonner la liberté aux exigences des forces productives.

En se définissant comme revendication de la dépense improductive et comme dépense improductive elle-même, elle rompt avec l’assignation totalitaire des individus à la production et avec la visée d’administration totalitaire des besoins. Elle se subordonne au contraire à l’impératif de liberté et de souveraineté.

Les hommes naissent et demeurent libres, dit l’Article I de l Déclaration des Droits de l’homme. L’originalité de Bataille est de fonder ce principe de la politique moderne, non sur une reconnaissance métaphysique ou religieuse, morale, et enfin juridique, de la liberté, mais comme principe « économique » (au sens de l’économie générale) de la vie humaine, en tant qu’elle est d’abord libre dépense de soi, à perte.

Tandis que la puissance politique traditionnelle visait à subordonner la puissance libre du monde intime à l’ordre des choses, au contraire la politique moderne pose comme principe premier l’irréductibilité de la liberté à la puissance (à l’ordre) politique.

On n’est libre que si on se connaît comme irréductible besoin intime de la prodigalité à perte, nous explique Bataille : et il nous invite en définitive à retrouver le sens premier du mot liberté comme « déchaînement dangereux » de l’énergie sans visée productive ni sociale.

A la liberté reconnue par la Révolution française comme le premier des « droits naturels », il faut restituer cette dimension de part maudite sur laquelle un contemporain de la Révolution avait tenté d’éclairer ses contemporains : le marquis de Sade. Apercevoir en soi ce foyer intime d’énergie vitale insubordonnée et insubordonnable aux bonnes paroles prêcheuses de la fausse conscience idéaliste, n’est pas seulement une nécessité heuristique, il y va, insiste Bataille, pour la politique, de reconnaître la liberté comme puissance qui la fonde et la dépasse.

Cependant, des forces autoritaires qui prétendent au contraire subordonner la liberté à l’ordre politique ont aujourd’hui le vent en poupe, et la pratique politique contestataire de l’assignation totalitaire à l’économie peine à faire entendre sa voix. Force est de constater que l’histoire ascendante du mouvement ouvrier, liée à la croissance industrielle (en France 1860-1960), est derrière nous. Elle est en outre dévalorisée par sa compromission avec le communisme stalinien. C’est en partie injuste mais c’est ainsi.

Il est d’autant plus urgent de refonder l’action politique sur des bases radicalement nouvelles, adaptées à un monde en panne de croissance. Il est urgent de rompre avec la morale culpabilisante et totalitaire de la condamnation de la dépense improductive, pour proposer de nouveaux modes d’intervention qui la revendiquent comme leur principe même. Ils existent déjà : échange gratuit de services, troc, valorisation de la production immédiate (jardinage, artisanat) et des services improductifs (santé, éducation, culture), économie solidaire, recyclage des déchets, etc. Mais ils sont isolés parce qu’inconscients de leur portée politique globale, ils sont coupés de l’action politique, et marginalisés par le système capitaliste qui tend à placer sous la loi du profit le secteur des services improductifs, sans parler des matières premières, comme l’eau.

On a vu qu’une politique de la dépense improductive pouvait s’imposer aux puissants par souci d’éviter des maux plus catastrophiques que la réduction de leurs profits : la guerre extérieure ou la guerre sociale. Encore faut-il qu’un véritable rapport de forces puisse rendre audible l’autre politique proposée ici : elle passe par l’unification des organisations de gauche aujourd’hui divisées jusqu’au ridicule, sur la base de la revendication de l’élévation du niveau de vie comme seule issue « réaliste » à la crise de croissance et à la crise financière. Il manque aujourd’hui à la Gauche une unité organique, mais aussi une unité théorique dont le défaut est une des causes de ses divisions. Puisse cet article contribuer à la (re)fonder.

Source : Blogs Médiapart – Pascale Fautrier

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