0

François Jullien

transformations silencieuses, montagne-eau (shanshui), efficacité, identité vs. ressources…
Les transformations silencieuses

déplacement(s) souterrain(s) – transformation(s) silencieuse(s) – comment cela tiendrait-il en un jour ?

Wang Fuzhi

Grandir, vieillir, mais également l’indifférence qui se creuse, jour après jour, entre les anciens amants, sans qu’ils s’en aperçoivent ; comme aussi les révolutions se renversant, sans crier gare, en privilèges ; ou bien encore le réchauffement de la planète : autant de modifications qui ne cessent de se produire devant nous, mais si continûment qu’on ne les perçoit pas. Mais on en constate soudain le résultat – qui nous revient en plein visage. Or, si cette transformation continue nous échappe, c’est sans doute que l’outil de la philosophie grecque, pensant en termes de formes déterminées, échouait à capter cet indéterminable de la transition. De là l’intérêt à passer par la pensée chinoise pour prêter attention à ces « transformations silencieuses » : sous le sonore de l’événement, elles rendent compte de la fluidité de la vie et éclairent les maturations de l’Histoire tout autant que de la Nature. De notion descriptive, on pourra en faire alors un concept de la conduite, stratégique comme aussi politique : face à la pensée du but et du plan, qui a tant obsédé l’Occident, s’y découvre l’art d’infléchir les situations sans alerter, d’autant plus efficace qu’il est discret.


« Or la Chine a pensé, non pas l’ « éternel » de ce qui serait toujours identique à soi-même, mais le « sans fin », ou l’ « inépuisable » (wu qiong), permettant à la capacité investie de se renouveler sans jamais se tarir – tel est le « Ciel » des Chinois comme Fonds du Procès des choses. » (p.104)

« Pourquoi, de nombre du mouvement, le temps doit-il devenir ce « par quoi » est mesuré l’ « être des choses » en général, si ce n’est que l’analyse du temps physique se trouve débordée, même chez Aristote, par cette représentation culturelle d’un Temps tutélaire récupérant sous ce mode abstrait la toute-puissance du religieux ? » (p.109)

« Vivre « à propos », dit également Montaigne, penseur de l’occurrence et de la transition, et non pas de l’angoisse d’un présent impossible : tant il est vrai que ce « présent », seul « étant devant » (praes-ens), n’est pourtant qu’un point de passage lui-même sécable à l’infini – pas même un « atome » de temps – et n’ « est » jamais. » (p.112)

« Or, parce qu’elle a élaboré ses représentations de base à coups de Grands Récits, donc sur un mode mytho-logique, la culture européenne pourrait être définie, je crois, comme une culture de l’Evénement. Par la rupture qu’il crée et tout l’inouï qu’il ouvre, par ce qu’il permet de focalisation, et par conséquent de tension, donc aussi de pathos, l’événement détient un prestige auquel elle n’a jamais renoncé. » (p.121)

« Souvenons-nous que la Chine antique n’a pas composé d’épopée, ni non plus de théâtre, le montant dramatiquement : elle a sacrifié son exceptionnalité au profit d’une constante adaptation au moment. En revenant à notre précédent binôme : trravaillant à la « continuation », la « modification » se trouve partie prenante de l’évolution et ne saurait en être détachée, encore moins isolée. Pour autant la pensée chinoise éviterait-elle toute rupture ? Ignore-t-elle pour autant l’aléa ? Pour les mieux délimiter et pouvoir les gérer, en même temps que justifier le phénomène inévacuable de la « rencontre adventice » (shiran, ouran), les Chinois ont concentré leur attention sur ce qu’ils ont conçu comme l’ « amorce » infime du changement (notion de ji dans le Classique du changement) et qui est précisément le stade initial de la modification, alors que celle-ci s’engage à peine et que, s’esquissant, elle n’est pas encore manifeste. » (p.127)

« Non seulement le concept de transformation silencieuse évite ainsi d’avoir à séparer ce qui « arrive » de ce qui le porte (plutôt que ce qui le « cause »), l’événementiel du tendanciel ; mais il permet aussi de suivre les évolutions selon leur orientation sans plus les raccrocher idéologiquement à quelque Avènement attendu : de scruter en elles les lignes de force qui sont à l’œuvre et leur direction, sans plus y présupposer un Sens et une destination. Sans plus donc chercher dans l’Histoire quelque Progrès hypostasié. » (p.140)

« Le mythe de l’homme choisissant-agissant est nécessaire à la démocratie, donc salutaire, à préserver, mais il ne saurait dissimuler sur quoi il se détache : il ne saurait celer l’importance de ce qui n’est ni le poids des structures ni les forces anonymes, qu’on lui a traditionnellement opposés, mais ces orientations d’ensemble et propensions discrètes (dashi, dit le chinois) infléchissant leur époque. » (p.142)

« Retourner ainsi la transformation silencieuse en concept de la conduite impliquera de penser, non seulement ce que peut être, sur un mode antagoniste, une pratique de l’érosion et de l’épuisement graduel de l’adversaire ; mais aussi, plus généralement et de façon productive, ce que peut être une gestion par induction. Plutôt que de prétendre projeter immédiatement son action sur le cours des choses et de l’y imposer, « induire », c’est savoir engager discrètement un processus, de loin, mais tel qu’il soit porté de lui-même à se développer ; et que, s’infiltrant dans la situation, il parvienne, peu à peu et sans même qu’on s’en rende compte, à silencieusement la transformer. » (p.146)

Il n’y a pas d’identité culturelle
Interview de François Jullien – Libération, octobre 2016.

« Le paysage nous révèle ce qui fait monde »
Interview de François Jullien – Les Inrocks, 14 juin 2014.

Comment mesurez-vous, à propos du paysage, l’écart entre la Chine et l’Europe ?
Nous avons deux termes, pays et paysage en langue européenne ; nous pensons le paysage comme une partie d’un pays ; c’est le dictionnaire qui porte la définition : « Partie d’un pays que la nature présente à un observateur ». Il y a un vis-à-vis, un face-à-face, un observateur ; le paysage est un objet visuel. C’est un parti pris sémantique et philosophique dont je mesure l’écart avec la Chine, où prévaut un autre sémantisme. Car c’est la langue qui pense : on dit en Chine « montagne- eau ». Il y a là une polarité, une opposition de termes complémentaires, ce que j’appelle un accouplement. La langue chinoise pense par appareillement, par une corrélation des opposés : la montagne et l’eau, le haut et le bas, le massif et le fluant, ce que l’on voit et ce que l’on entend : l’eau qui coule de toute part. En Chine, il n’y a pas de sujet placé devant, pas d’observateur, mais une mise en tension d’éléments corrélés dans lequel le sujet se trouve impliqué, absorbé; il n’y pas ce vis-à-vis du sujet et d’un spectacle.

Peut-on vivre sans paysage ?
On peut passer à côté de cette ressource. Mais le paysage est une ressource à la portée de tous car elle n’implique pas d’apprentissage. Dès lors qu’il y a mise en tension, corrélation, singularisation, il y a paysage. Le fait que le paysage soit local et fasse monde, soit porté par une totalité, c’est important pour le sujet; le paysage ouvre le local sur son dépassement, c’est un tout du monde ; c’est essentiel à l’expérience contemporaine. C’est une ressource dans le désir de tous car le paysage est une ressource qui fait réaffleurer mon implication dans le monde; c’est ce à quoi aspire tout sujet. Sans les médiations du savoir, c’est une implication plus originaire dans le monde. Du fait de cette immédiateté. Cette ressource ne retire rien à d’autres ressources possibles. En tant que philosophe, je construis un concept de paysage qui vaut pour tout sujet humain ; c’est en quoi je ne suis pas anthropologue ; si j’étais anthropologue, je considérerais des typologies du paysage variables selon les cultures. Le paysage a bien entendu des dimensions culturelles ; ce n’est pas la naturalité brute. La tradition européenne a conçu le paysage selon la composition, l’harmonie; ce qu’on découvre du côté chinois, c’est la corrélation, la mise en tension; du caractère atone du pays, quelque chose se détache qui fait paysage. Au-delà de ses appartenances culturelles, quiconque peut l’éprouver.

Quel type de paysage vous touche particulièrement ?
Comme je suis stendhalien, je vous répondrais le lac italien. On y retrouve la montagne et l’eau. La singularisation, la variation, le lointain : ces trois éléments clé du paysage sont essentiels pour l’effet de paysagement. Le lac italien, tel que le décrit Stendhal, me paraît bien répondre à ce concept.

Article – Les Inrocks « François Jullien, tribulations d’un penseur en Chine

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *