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Rancière et l’émancipation

La méthode de l’égalité
Jacques Rancière – Entretien avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan, 2012.

« À partir de ce moment-là, ce qui a été important pour moi a été la critique de tout identitarisme, l’idée que ce n’est pas l’idéologie ouvrière contre l’idéologie bourgeoise, la culture populaire contre la culture savante, mais que tous les phénomènes importants comme déflagrateurs de conflit idéologique et social sont des événements qui se passent à la frontière, des phénomènes de barrières qu’on voit et qu’on transgresse, de passages d’un côté à un autre. »
« Pour moi la seule méthode qui vaille c’est de savoir si une parole fait tout à coup poids, résonance par rapport à une autre, si elle établit un réseau par rapport à une autre. »
« Dans la pensée, il y a aussi des choses comme ça, des phrases qui vous construisent et avec lesquelles on élabore quelque chose qu’on met en rapport avec d’autres phrases venues d’ailleurs. Petit à petit, il se construit, à partir de ces refrains entêtants, une certaine forme d’intelligibilité d’un domaine, que ce soit la politique, la littérature, le cinéma ou que sais-je. »
« Mais aussi j’ai montré, dans l’analyse de l’émancipation, comment le problème n’était pas d’échapper aux griffes d’une sorte de monstre tentaculaire mais de concevoir la possibilité de mener d’autres vies que celle qu’on était en train de mener. »
« J’ai toujours essayé de dire qu’un être supposé fixé à une place était toujours en réalité participant à plusieurs mondes, ce qui était une position polémique contre cette théorie asphyxiante des disciplines, mais aussi une position théorique plus globale contre toutes les formes de théories identitaires. Il s’agissait de dire que ce qui définit les possibles pour les individus et les groupes, ce n’est jamais le rapport entre une culture propre, une identité propre et les formes d’identification du pouvoir qui est en question, mais le fait qu’une identité se construit à partir d’une multitude d’identités liée à la multitude des places que les individus peuvent occuper, la multiplicité de leurs appartenances, des formes d’expérience possibles. »
« Toute écriture un peu forte est une écriture capable de parcourir les plus grands espaces sans dire qu’elle les parcourt. »
« Qu’est-ce que le social pour moi? C’est le lieu où opère constamment un conflit des compétences. Le social est le lieu où opère la question : est-ce que le fait que les ouvriers veulent gagner plus est une affaire privée ou non ? Il est le lieu où on pose la question de savoir si tel ou tel désagrément ou souffrance que vivent les gens est une pure affaire personnelle, privée, ou si c’est une question publique qui appelle une action collective. Le social est le lieu où se noue la question du partage. »

La Haine de la démocratie
Jacques Rancière, 2005.

« Hier encore, le discours officiel opposait les vertus de la démocratie à l’horreur totalitaire, tandis que les révolutionnaires récusaient ses apparences au nom d’une démocratie réelle à venir. Ces temps sont révolus. Alors même que certains gouvernements s’emploient à exporter la démocratie par la force des armes, notre intelligentsia n’en finit pas de déceler, dans tous les aspects de la vie publique et privée, les symptômes funestes de l’ « individualisme démocratique » et les ravages de l’ « égalitarisme » détruisant les valeurs collectives, forgeant un nouveau totalitarisme et conduisant l’humanité au suicide. »

L’émancipation est l’affaire de tous
Rencontre avec Jacques Rancière
Propos recueillis par Catherine Halpern – Sciences Humaines, 2011.

Le spectateur émancipé
« Selon le paradigme brechtien, la médiation théâtrale les rend conscients de la situation sociale qui lui donne lieu et désireux d’agir pour la transformer. Selon la logique d’Artaud, elle les fait sortir de leur position de spectateurs : au lieu d’être en face d’un spectacle, ils sont environnés par la performance, entraînés dans le cercle de l’action qui leur rend leur énergie collective. Dans l’un et l’autre cas, le théâtre se donne comme une médiation tendue vers sa propre suppression.

C’est ici que les descriptions et les propositions de l’émancipation intellectuelle peuvent entrer en jeu et nous aider à reformuler le problème. […] C’est la logique même de la relation pédagogique : le rôle dévolu au maître y est de supprimer la distance entre son savoir et l’ignorance de l’ignorant. Ses leçons et les exercices qu’il donne ont pour fin de réduire progressivement le gouffre qui les sépare. Malheureusement il ne peut réduire l’écart qu’à la condition de le recréer sans cesse. Pour remplacer l’ignorance par le savoir, il doit toujours marcher un pas en avant, remettre entre l’élève et lui une ignorance nouvelle. La raison en est simple. Dans la logique pédagogique, l’ignorant n’est pas seulement celui qui ignore encore ce que le maître sait. Il est celui qui ne sait pas ce qu’il ignore ni comment le savoir. Le maître, lui, n’est pas seulement celui qui détient le savoir ignoré par l’ignorant. Il est aussi celui qui sait comment en faire un objet de savoir, à quel moment et selon quel protocole. Car à la vérité, il n’est pas d’ignorant qui ne sache déjà une masse de choses, qui ne les ait apprises par lui-même, en regardant et en écoutant autour de lui, en observant et en répétant, en se trompant et en corrigeant ses erreurs. […] L’ignorant progresse en comparant ce qu’il découvre à ce qu’il sait déjà, selon le hasard des rencontres mais aussi selon la règle arithmétique, la règle démocratique qui fait de l’ignorance un moindre savoir. […]

Il (le maître) enseigne d’abord (à l’élève) sa propre incapacité. Ainsi vérifie-t-il incessamment dans son acte sa propre présupposition, l’inégalité des intelligences. Cette vérification interminable est ce que Jacotot nomme abrutissement. […]

Quel rapport entre cette histoire et la question du spectateur aujourd’hui? Nous ne sommes plus au temps où les dramaturges voulaient expliquer à leur public la vérité des relations sociales et les moyens de lutter contre la domination capitaliste. Mais on ne perd pas forcément ses présupposés avec ses illusions, ni l’appareil des moyens avec l’horizon des fins. Il se peut même, à l’inverse, que la perte de leurs illusions conduise les artistes à faire monter la pression sur les spectateurs : peut-être sauront-ils, eux, ce qu’il faut faire, à condition que la performance les tire de leur attitude passive et les transforme en participants actifs d’un monde commun. […]

Mais ne pourrait-on pas inverser les termes du problème en demandant si ce n’est pas justement la volonté de supprimer la distance qui crée la distance? […]

L’émancipation commence quand on remet en question l’opposition entre regarder et agir, quand on comprend que les évidences qui structurent ainsi les rapports du dire, du voir et du faire appartiennent elles-mêmes à la structure de la domination et de la sujétion. Elle commence quand on comprend que regarder est aussi une action qui confirme ou transforme cette distribution des positions. Le spectateur aussi agit, comme l’élève ou le savant. Il observe, il sélectionne, il compare, il interprète. Il compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui. […]

Les artistes, comme les chercheurs, construisent la scène où la manifestation et l’effet de leurs compétences sont exposés, rendus incertains dans les termes de l’idiome nouveau qui traduit une nouvelle aventure intellectuelle. L’effet de l’idiome ne peut être anticipé. Il demande des spectateurs qui jouent le rôle d’interprètes actifs, qui élaborent leur propre traduction pour s’approprier l’«histoire» et en faire leur propre histoire. Une communauté émancipée est une communauté de conteurs et de traducteurs. »

«Un art critique est un art qui sait que son effet politique passe par la distance esthétique. Il sait que cet effet ne peut être garanti, qu’il comporte toujours une part d’indécidable.»

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