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Cruel silence des artistes

Dans une culture anesthésiée par les marchands
Cruel silence des artistes
Yves Helias & Alain Jouffroy, Le Monde Diplomatique – juillet 1989

Dans la véritable foire d’empoigne qu’est devenu le marché de l’art, les peintres et les plasticiens n’ont guère le droit à une parole que monopolisent négociants, collectionneurs et conservateurs, légitimés par ce qui reste de critiques. Quand le vacarme médiatique les rejette dans un ghetto — qui n’est doré que pour très peu d’entre eux, — les artistes isolés peuvent être tentés de se plier aux modes du moment. Ainsi les citoyens sont-ils réduits à subir une culture anesthésiée, où le message subversif de l’œuvre d’art fait cruellement défaut. Il est temps que les créateurs sortent de leur silence pour réveiller les esprits.

D’où, en Occident et pas seulement aux États-Unis, une dérive générale de l’activité artistique qui, en se subordonnant aux lois du marché, perd non seulement son indépendance intellectuelle, mais sa fonction de critique des idées reçues, de révélateur du refoulé de la société, sinon, ô naïveté dangereuse, de provocation à la révolte ? Dès lors, la fonction de l’art se limiterait-elle à cautionner efficacement la soumission idéologique à la valeur marchande ?
[…]
Les artistes qui, se croyant définitivement libérés de l’Église, des princes et de l’Académie royale des beaux-arts depuis que David l’a fait supprimer en 1793, et même libérés de tout depuis 1968, répugnaient parfois à la commande publique. Ne feraient-ils plus que répondre aujourd’hui, docilement, à la commande du libéralisme, à sa survie et même à son extension ? Doivent-ils maintenant compter sur l' »État impartial » pour se préserver de toute contamination jusqu’à l’intérieur de ce que l’un d’entre eux appelle la « soft-technologie de survie de l’ego » ? Espèrent-ils des pouvoirs publics une politique conservatoire, au risque de figer la liberté créatrice dans les cantons officiels de la culture légitime ? Ou ont-ils renoncé par fatigue, par ennui, par scepticisme, sinon par cynisme, à perpétuer le rôle des pionniers révolutionnaires de l’art moderne, préférant ne plus en entretenir qu’un souvenir vague, déshydraté, a-historique, afin de se débarrasser de la nécessité d’être toujours, comme disait ce jeune « raté » que serait pour nos médias Rimbaud, « absolument moderne » ?
Dans cette période, qui n’est peut-être pour eux que de transition, ont-ils délibérément adopté la stratégie sociale et politique du profil bas, et se limitent-ils à un art de pure parodie, ou de décoration standardisée, afin de ne pas trop compromettre à l’avance un avenir dont ils ne veulent, ou ne peuvent, se faire aucune idée ?

Portrait idéologique de l’artiste fin de siècle
Yves Helias & Alain Jouffroy, Le Monde Diplomatique – janvier 1990

Ceux qui s’entêtent à croire que cette fin du sens n’est pas inéluctable se bornent à une pétition de principe : « La fin du sens, cela n’existe pas » (Jacqueline Dauriac), sans jamais définir celui que pourraient avoir leurs œuvres et qui les distinguerait, au moins théoriquement, de simples marchandises. Ils semblent, pour la plupart, peu s’en soucier, comme si, par miracle, l’art était porteur d’un sens éternel qui lui serait en quelque sorte consubstantiel. Certes, dit l’un d’eux (Gianfranco Baruchello), « le marché et les marchands sont le triomphe de la fin du sens » ; mais cela n’entamerait en rien la pureté de leurs « intentions », de leur « questionnement métaphysique » (Jacques de la Villeglé), ni le sens que peut y déceler la subjectivité de ceux qui regardent, moins encore, le « sens universel de l’art ».
[…]
Invités à y réfléchir, ils ne parlent pas du sens inhérent à leurs propres œuvres, comme s’ils n’osaient avouer qu’ils ont abandonné ce soin à d’autres. Ceux qui, comme Joël Hubaut et Fromanger, pensent que le sens est le produit de la « volonté » et du « combat » de l’artiste, d’une recherche systématique de « sens nouveaux », sont des exceptions.
[…]
Cette passivité masque-t-elle un réel cynisme, transformé en vertu artistique ? C’est « la vertu fondamentale des artistes », dit même Bernard Dufour. Tout se passe, en effet, comme si le cynisme était la seule arme qui leur reste des révoltes exemplaires des fondateurs de la modernité.

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