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Les Français et les pratiques culturelles : l’art de favoriser l’entre-soi

Entretien avec Olivier Donnat
Propos recueillis par Michel Abescat et Sophie Rahal Publié le 20/12/2018.

Multiplication des écrans, offre variée… Depuis Malraux, nos pratiques culturelles ont changé. Un enjeu demeure : toucher un public moins aisé, rappelle le sociologue Olivier Donnat.

Voici trente-deux ans qu’Olivier Donnat fréquente le département des études du ministère de la Culture. Économiste et sociologue, il y est entré à une époque où les travaux sur les indus­tries culturelles avaient le vent en poupe, et s’est vu très vite confier la coordination des enquêtes sur les pratiques culturelles des Français. Un chan­tier gigantesque, renouvelé tous les huit-dix ans, pour disséquer les comportements. Olivier Donnat était ainsi aux premières loges pour observer les conséquences de l’arrivée d’Internet et de l’explosion du numérique et les aléas de l’introuvable démocratisation. Soixante ans après André Mal­raux, les musées et les théâtres sont toujours fréquentés par les mêmes, ­aisés et diplômés. Et les volontés d’ouverture à d’autres populations — tel le Pass Culture — restent balbutiantes. Au moment de partir à la retraite, Olivier Donnat, dont les prophéties se sont toujours vérifiées, nous fait part de ses principales observations.

Depuis trente ans que vous les observez, les pratiques culturelles ont beaucoup évolué. Quelles sont les principales transformations ?
D’abord la montée en puissance de la culture de l’écran. Nous sommes passés des années 1970 où la télévision ­faisait l’objet d’une consommation familiale centrée sur un seul poste et can­tonnée à une offre restreinte, celle de l’ORTF, à une époque où chacun dispose d’une multitude de contenus cul­turels sur plusieurs écrans, en partie mobiles. Avec pour conséquence une individualisation des usages. Le second changement majeur est la baisse tendancielle de la pratique de la lecture de livres et de journaux imprimés. Le lectorat de la fiction a vieilli et s’est fémi­nisé. Cette évolution est antérieure à ­Internet et commence dès les années 1990. Troisième tendance, la hausse de la fréquentation des équi­pements culturels, les musées ou les théâtres. Celle-ci n’est d’ailleurs pas liée à un rattrapage des catégories de population les plus éloignées de la culture, mais à une intensification de la pratique de celles qui fréquentaient déjà ces lieux. Il s’agit donc d’une augmentation de la fréquentation sans ­démocratisation. Enfin, quatrième évo­lution d’importance, l’intérêt croissant pour la pratique amateur, qu’elle soit musicale, avec le succès des écoles de musique et des conservatoires, ou scrip­turale à travers les blogs ou les plateformes d’autopublication. Cela correspond à un désir croissant d’ex­pression de soi où le rapport à la culture ne peut se limiter à la position de spectateur. L’étude menée en 2008 a montré que la moitié des personnes engagées dans le théâtre amateur n’allaient pas voir les spectacles professionnels.

Que traduisent ces transformations ?
La puissance des mutations technologiques pour commencer. Qu’elles con­cernent l’audiovisuel ou Internet avec la montée des plateformes de strea­ming ou la place prise par les réseaux sociaux, leur irruption a radicalement bousculé les conditions d’accès aux contenus culturels. Les nouvelles générations n’imaginent pas le boulever­sement qu’a représenté le walkman à la fin des années 1970, qui permettait pour la première fois d’écouter de la musique en se déplaçant. Mais ces transformations traduisent également de profonds changements de la société. Dans les années post-68, les pratiques culturelles s’analysaient principalement en termes de classes sociales. Sous l’influence des travaux du sociologue Pierre Bourdieu, on interprétait les écarts observés en insistant sur le niveau de diplôme ou l’appartenance à telle ou telle catégorie, celle des « cadres » ou celle des « ouvriers ». Au fur et à mesure des années, on s’est aperçu qu’à l’intérieur de chaque classe ­sociale, l’hétérogénéité des pratiques devenait croissante, entre les ouvriers bien insérés, titulaires d’un CDI, et les précaires par exemple. Dans L’Homme pluriel, le sociologue Bernard Lahire a montré que chaque individu est de plus en plus plurisocialisé, qu’il subit des influences multiples. Aujourd’hui pour comprendre l’évolution des pratiques culturelles, il faut donc considérer de nombreux critères.

« À l’intérieur de chaque classe sociale, l’hétérogénéité des pratiques s’accroît. »

Lesquels par exemple ?
Pour certaines pratiques, comme la musique, les différences d’âge sont plus importantes que celles de classe sociale. Le genre, l’appartenance à un territoire, grande métropole ou zone rurale, sont également discriminants. Plus récemment, nous avons vu arriver la question des minorités visibles. Il est impossible, dans nos enquêtes, de poser des questions sur la couleur de peau, mais il apparaît évident que l’origine ethnoraciale a un impact sur les goûts musicaux. A cette ­complexité nouvelle s’ajoute un phénomène ­majeur : l’explosion de l’offre culturelle et sa facilité d’accès. De ce fait, le clivage hérité de Bourdieu entre culture « légitime » et culture de masse homogénéisante ne fonctionne plus. Toutes les formes d’offres culturelles se sont élargies, et un phénomène de différenciation est à l’œuvre au sein même de chaque genre. Dans le rap, comme dans les séries télé, on trouve ainsi des contenus grand public et d’autres plus pointus qui font d’ailleurs l’objet d’une appropriation « cultivée ». Pour établir les hiérarchies culturelles, il faut aujourd’hui descendre à un ­niveau très fin dans l’analyse.

Quelles sont les conséquences de ces évolutions sur le fameux enjeu de la démocratisation culturelle ?
Le mot avait un sens tant que la distinction entre arts majeurs et arts ­mineurs était claire. Le décret qui ­définit les missions du ministère de la Culture ­sti­pule qu’il doit « rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres capitales de l’humanité et d’abord de la France ». Mais comment définir, à l’heure de la surproduction culturelle et du brouillage de la notion de « culture légi­time », les « œuvres ­capitales de l’humanité » ? Les débats sur la démocratisation sont ainsi devenus essentiellement rhétoriques car ils ne prennent pas en compte les dimensions contradictoires de la politique culturelle. Le premier paradoxe est qu’on attend des directeurs d’établissement culturel qu’ils restent exigeants en matière d’excellence artistique tout en attirant le grand public. Quelle ­hypocrisie ! On sait bien qu’un directeur de théâtre sera d’abord jugé par ses pairs et la critique spécialisée au goût pointu et qu’aucun metteur en scène n’a jamais grimpé dans la hiérarchie parce qu’il avait réussi à attirer des ­ouvriers. La seconde contradiction tient à la contrainte budgétaire qui pèse de plus en plus sur les établissements culturels : on les somme d’augmenter leur part d’autofinancement pour pallier la stagnation, voire la baisse des subventions de l’Etat. Comment s’étonner que la tentation d’augmenter le prix des places et de s’adresser en priorité aux publics déjà con­quis et solvables soit alors très forte ?

Comment remédier à ces contradictions ?
Il faut les accepter et sortir des discours angéliques. Que disait Bourdieu, dès les années 1960 ? Que le goût pour la culture se construit très tôt, soit à l’école, soit au sein de la famille et dans ce cas les politiques culturelles ne peuvent pas grand-chose. Il aura donc fallu attendre cinquante ans pour que l’on prenne en compte ses conclusions et que l’on donne enfin la priorité à l’éducation artistique et culturelle. Reste à y consacrer les budgets nécessaires. On en est loin.

L’idée que « l’amour de l’art » devait naître du contact avec les œuvres a longtemps dominé…
Deux courants se sont longtemps opposés dans l’histoire des politiques culturelles. Celui de l’éducation populaire, qui insistait sur la nécessité d’une médiation entre l’œuvre et son récepteur, d’une approche pédagogique fondée sur la pratique des individus. Et un ­second courant, effectivement dominant, marqué par la figure d’André Mal­raux, qui a influencé la droite comme la gau­che. Pour le ministre de la Culture du général de Gaulle, l’équation était claire : Dieu est mort, reste la culture. Le contact direct avec l’œuvre d’art est de l’ordre de la révélation. Malraux, qui était un autodidacte et n’avait pas le bac, s’opposait ainsi à tout ce qui ­relevait de la pédagogie. Apprendre, c’est appren­dre à aimer, pensait-il, convaincu que les œuvres sont porteuses d’un message universel auquel chacun a la possibilité d’accéder, sans médiation.

« La transmission des aînés vers les plus jeunes perd du terrain. »

Les modes de transmission de la culture ont également changé…
La transmission verticale, des aînés vers les plus jeunes, perd du terrain au profit de la transmission de pair à pair. Et cette tendance remonte aux années 1960, quand la jeunesse est devenue une cible pour les industries culturelles. C’était l’époque du magazine Salut les copains et des radios musicales dédiées aux jeunes. La nouvelle génération s’est alors créé sa propre culture et s’est détachée des œuvres classiques et des modes de transmission traditionnels. Aujourd’hui, les ­réseaux sociaux ont considérablement amplifié ce mouvement et la nouvelle génération a tendance à faire moins confiance aux experts qu’à ceux qui par­tagent avec elle une même expérience.

A la différence de la génération des baby-boomers…
Ceux-ci ont grandi sous le régime de la pénurie de l’offre culturelle, certains d’entre eux auraient souhaité poursui­vre des études auxquelles les milieux modestes n’avaient pas accès. La cul­ture était vécue comme un moyen de « rattrapage », un investissement, souvent militant, un effort nécessaire pour accompagner l’ascension sociale. ­Aujourd’hui, la relation à la culture est inverse, nous vivons dans un régime d’abondance extrême : il suffit de taper un mot dans un moteur de recherche et des milliers de propositions tombent immédiatement. Il n’y a plus d’effort à fournir, le seul problème avec cette profusion est de s’y retrouver. Dans ce cadre, la prescription des pairs est un moyen de réduire l’étendue du choix.

A l’heure d’Amazon, de Google et de Netflix, ne faut-il pas réactualiser le rôle du ministère de la Culture ?
Une évolution est à l’évidence nécessaire, et la contrainte budgétaire laisse peu de marge de manœuvre. Mais, de toute façon, les pistes à explorer ne sont pas simples. Les modes de régulation qui prévalaient dans le contexte des industries culturelles traditionnelles fonctionnent mal dans l’univers numérique et mondialisé, où les entreprises qui produisent et diffusent la culture sont souvent des multinationales dont le siège est hors de France et les dirigeants sont aux quatre coins du monde. Les modes de régulation du monde physique sont donc caducs, mais ceux de l’univers numérique n’ont rien d’évident. Ils restent largement à inventer.

Bio express
1952 Naissance à Poissy (78).
1979 Doctorat de sciences économiques à Paris-X.
1986 Entre au ministère de la Culture comme ingénieur de recherches.
1994 Les Français face à la culture, De l’exclusion à l’éclectisme, éd. La Découverte.
2002 Le(s) Public(s) de la culture, codirigé avec Paul Tolila, éd. Presses de Sciences Po.

A lire
Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, d’Olivier Donnat, éd. La Découverte/Ministère de la Culture, 2008.
La Distinction, Critique sociale du jugement, de Pierre Bourdieu, éd. de Minuit, 1979, 680 p., 32,80 €.
L’Homme pluriel, de Bernard Lahire, éd. Nathan, 1998.

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