Cinq signatures génétiques redessinent la carte des troubles psychiatriques
22/12/2025 – Affectus – source
« La publication, le 10 décembre 2025, d’une vaste étude génomique dans la revue Nature marque un tournant pour la psychiatrie. En analysant l’ADN de plus d’un million de personnes présentant au moins un trouble psychiatrique et près de cinq millions de témoins, les chercheurs ont mis en évidence cinq grandes « signatures génétiques » qui traversent 14 diagnostics courants, de la dépression à la schizophrénie en passant par l’autisme, les troubles obsessionnels compulsifs ou les addictions.
Ces cinq facteurs génomiques, fondés sur 238 variantes communes, réorganisent la carte des troubles psychiatriques autour de familles de risques partagés plutôt que de catégories isolées. Ils confortent l’idée que les frontières actuelles entre diagnostics, héritées de décennies de clinique descriptive, ne reflètent qu’imparfaitement la biologie sous-jacente. Cette nouvelle cartographie ouvre la voie à une psychiatrie plus précise, intégrant la génétique, les circuits cérébraux et l’environnement pour repenser la prévention, le diagnostic et le traitement.
Cinq signatures génétiques pour 14 troubles : une nouvelle cartographie
Au cœur de ce travail se trouve l’utilisation du genomic structural equation modeling (genomic SEM), une approche statistique qui permet de dégager des facteurs latents à partir de corrélations génétiques entre traits. En appliquant cette méthode aux données de 14 troubles psychiatriques, les chercheurs ont montré qu’un modèle à cinq facteurs rendait le mieux compte des recoupements génétiques observés. Ces cinq signatures expliquent en moyenne environ deux tiers de la variance génétique des troubles individuels, ce qui en fait une ossature majeure de la vulnérabilité psychiatrique.
Les catégories obtenues sont remarquablement cohérentes cliniquement : un facteur « compulsif » (anorexie mentale, trouble obsessionnel compulsif, syndrome de Gilles de la Tourette), un facteur « neurodéveloppemental » (autisme, TDAH, certains tics), un facteur « internalisant » (dépression, anxiété, trouble de stress post‑traumatique), un facteur « usage de substances » (troubles liés à l’alcool, au cannabis, à la nicotine, aux opiacés) et un facteur « schizophrénie, bipolaire ».
Cette dernière famille est particulièrement frappante : environ 70 % du signal génétique associé à la schizophrénie est partagé avec le trouble bipolaire, confirmant à une échelle inédite que ces diagnostics, longtemps opposés sur le plan clinique, sont largement apparentés sur le plan biologique. À l’inverse, certains troubles qui coexistent fréquemment chez les mêmes patients se retrouvent dans des facteurs distincts, soulignant que la comorbidité clinique n’est pas toujours le reflet d’un risque génétique unitaire, mais aussi de trajectoires développementales et environnementales entremêlées.
Ce que révèlent les cinq familles génétiques de troubles psychiatriques
La signature « compulsive » regroupe l’anorexie mentale, le trouble obsessionnel compulsif (TOC) et le syndrome de Gilles de la Tourette. Ces pathologies, souvent marquées par des rituels, des pensées intrusives et un contrôle mental rigide, partagent donc un socle de vulnérabilité génétique commun. Cela explique en partie pourquoi un même individu peut présenter, au cours de sa vie, différentes manifestations compulsives, et pourquoi des familles entières sont marquées par des déclinaisons variées de ces troubles.
Le facteur « internalisant » rassemble la dépression majeure, les troubles anxieux et le trouble de stress post‑traumatique (TSPT). Ces diagnostics ont depuis longtemps été réunis par les cliniciens en raison de symptômes partagés , tristesse, anxiété, ruminations, évitement, et d’un terrain émotionnel commun. La nouvelle étude montre que cette proximité repose aussi sur des circuits génétiques convergents, liés notamment à la régulation du stress, de l’humeur et de la réactivité émotionnelle.
De son côté, la signature « usage de substances » englobe les troubles liés à l’alcool, au cannabis, au tabac et aux opioïdes, parfois associés à des traits d’impulsivité. Le regroupement génétique de ces conduites addictives suggère des mécanismes biologiques transversaux affectant le système de récompense, le contrôle inhibiteur et la sensibilité aux renforcements. Cela éclaire le fait clinique bien connu qu’un même patient peut passer d’une addiction à une autre ou cumuler plusieurs dépendances au cours de sa vie.
Schizophrénie et bipolarité : une signature génétique commune
La mise en évidence d’un facteur spécifique « schizophrénie, bipolaire » entérine plus de dix ans de travaux montrant une forte corrélation génétique entre ces deux troubles. L’étude Nature de 2025 estime qu’environ 70 % de la variance génétique de la schizophrénie est partagée avec le trouble bipolaire, ce qui remet en question l’idée de deux entités radicalement distinctes. Dans les analyses, les variants associés à ce facteur se concentrent dans des régions du génome liées aux neurones excitateurs et à des circuits cérébraux impliqués dans la perception de la réalité et la régulation de l’humeur.
Cette convergence génétique s’inscrit dans un contexte plus large où les études ciblées sur le trouble bipolaire ont elles aussi explosé en puissance. En janvier 2025, une méta‑analyse internationale a identifié 298 régions du génome associées au risque de bipolarité, soit plus de quatre fois le nombre de loci précédemment connus, renforçant l’idée d’un substrat polygénique très diffus et largement partagé avec d’autres troubles psychotiques.
Sur le plan clinique, ces résultats pourraient encourager à penser la schizophrénie et les troubles bipolaires comme un spectre continu de vulnérabilité psychotique, où les formes mixtes et atypiques sont l’expression de variations graduelles dans la combinaison de ces variants. Toutefois, les auteurs insistent²nbsp;: il est trop tôt pour fusionner les diagnostics, et les différences de trajectoire, de pronostic et de réponse au traitement restent essentielles pour la prise en charge individuelle.
Du gène au cerveau : quels mécanismes biologiques partagés ?
L’un des apports majeurs de la nouvelle carte génétique des troubles psychiatriques est de relier chaque facteur à des signatures biologiques spécifiques dans le cerveau. Les variants regroupés dans le facteur schizophrénie, bipolaire sont particulièrement enrichis dans des gènes exprimés par les neurones excitateurs du cortex, suggérant que des altérations de la transmission glutamatergique et de la synchronisation des réseaux corticaux jouent un rôle clé. À l’inverse, les variants liés aux troubles internalisants semblent davantage impliqués dans des cellules gliales et des oligodendrocytes, qui assurent la myélinisation et le soutien métabolique des neurones.
Des travaux complémentaires, portant cette fois sur l’expression des gènes dans des tissus cérébraux post‑mortem, apportent une autre pièce au puzzle. En examinant l’activité des exons, les segments de gènes qui codent les protéines, dans le cortex préfrontal de personnes présentant divers troubles psychiatriques, une étude de 2025 a montré que les différences significatives n’apparaissaient qu’à cette échelle fine, et non au niveau global des gènes. Ces analyses révèlent des perturbations communes de la régulation du cortisol, des voies dopaminergiques et des rythmes circadiens à travers plusieurs diagnostics, suggérant des mécanismes moléculaires transdiagnostiques.
Enfin, les liens entre risque poly‑génique et structure cérébrale commencent à être mieux documentés. Des études utilisant des scores de risque génétique (PRS) pour la dépression, la schizophrénie ou les troubles anxieux montrent que ces scores sont associés au volume de régions cérébrales spécifiques même chez des individus sans diagnostic psychiatrique, confirmant que le cerveau porte les traces du risque avant l’apparition des symptômes. Cela consolide l’idée d’un continuum entre variations cérébrales dans la population générale et expressions cliniques des troubles.
Vers une révision des diagnostics et des modèles de comorbidité
La découverte de cinq signatures génétiques qui traversent 14 diagnostics bouscule directement la manière dont la psychiatrie conceptualise les comorbidités. Plutôt que de considérer chaque diagnostic supplémentaire comme un « trouble de plus », la nouvelle carte suggère qu’un même patient peut être l’expression clinique d’un nombre limité de facteurs de vulnérabilité, combinés différemment selon son histoire de vie, son environnement et certains événements critiques (traumas, consommation de substances, infections, etc.).
Cette approche factorielle rejoint les modèles dits « dimensionnels » de la psychopathologie, qui envisagent les troubles comme des variations continues de dimensions sous‑jacentes (internalisation, externalisation, psychose, compulsivité…). Les résultats génétiques donnent un ancrage biologique à ces dimensions, en montrant que les mêmes variants contribuent simultanément à plusieurs diagnostics au sein d’un même facteur. Ils fournissent également des arguments pour affiner certains regroupements, par exemple en distinguant plus clairement des troubles externalisés liés à l’impulsivité et à l’usage de substances d’autres perturbations du comportement.
À moyen terme, ces données pourraient influencer les futures révisions des grands manuels diagnostiques, comme le DSM ou la CIM, en incitant à intégrer des dimensions génétiques et neurobiologiques aux côtés des critères purement symptomatiques. Les auteurs de l’étude insistent néanmoins sur la prudence : si ces signatures redessinent la carte des troubles à l’échelle des populations, la traduction en décisions cliniques individuelles demande encore de nombreuses étapes, notamment la validation de biomarqueurs robustes et la prise en compte des contextes culturels et environnementaux.
Implications cliniques : vers une psychiatrie de précision, mais pas encore prédictive
Sur le plan thérapeutique, l’identification de facteurs génétiques transdiagnostiques ouvre l’espoir de développer des traitements ciblant des mécanismes communs à plusieurs troubles. Plutôt que de concevoir un médicament pour chaque diagnostic, on pourrait viser un même circuit biologique, par exemple certains types de neurones excitateurs ou de cellules gliales , et ainsi agir sur l’ensemble d’une famille de troubles. De même, des approches psychothérapeutiques transdiagnostiques, déjà en plein essor pour les troubles anxieux et dépressifs, pourraient être affinées à partir des facteurs génétiques identifiés.
Cependant, les chercheurs rappellent avec force que la génétique n’est qu’une partie de l’équation. Même si les cinq signatures expliquent une part substantielle de la variance génétique, elles ne rendent compte que d’une fraction du risque total, qui dépend aussi de facteurs environnementaux (traumatismes, stress chronique, isolement social, consommation de substances, inégalités socio‑économiques) et d’interactions gène, environnement complexes.
Enfin, la possibilité d’utiliser ces signatures à des fins de prédiction individuelle soulève d’importantes questions éthiques. Des commentaires récents ont souligné que les variants associés à un risque accru de troubles psychiatriques peuvent aussi être liés à des traits potentiellement avantageux, comme la créativité, la persévérance ou les capacités cognitives. Dans le contexte de la sélection embryonnaire ou de l’évaluation de risque chez l’enfant, ces corrélations imposent une grande prudence pour éviter des décisions hâtives ou stigmatisantes.
Au final, la mise au jour de cinq grandes signatures génétiques qui restructurent la carte des troubles psychiatriques constitue une avancée majeure pour la compréhension des vulnérabilités mentales. Elle confirme que les diagnostics actuels captent des fragments partiels de réalités biologiques plus vastes, organisées autour de quelques axes de risque partagés. Mais loin de réduire la complexité de la santé mentale à des gènes isolés, ces travaux rappellent que les trajectoires individuelles naissent de l’entrelacement du génome, du cerveau et de l’environnement à toutes les étapes de la vie.
Dans les années à venir, les défis consisteront à traduire cette nouvelle cartographie en outils cliniques utiles, qu’il s’agisse de tests génétiques combinés à des marqueurs cérébraux, de protocoles psychothérapeutiques mieux ciblés ou de stratégies de prévention adaptées aux profils de risque. La promesse d’une psychiatrie de précision, capable d’anticiper les vulnérabilités et de proposer des interventions personnalisées, reste encore à concrétiser, mais les cinq signatures génétiques récemment décrites offrent désormais une boussole scientifique pour y parvenir. »
Ces maladies mentales distinctes pourraient en réalité partager une même origine génétique
Publié le 22 Déc 2025 à 08H00 dans Science et vie – Auriane Polge – source
La plus vaste étude génomique jamais réalisée sur les troubles psychiatriques révèle une architecture commune à de nombreuses pathologies. Au-delà des diagnostics, ce sont les réseaux de gènes qui dessinent une nouvelle carte des vulnérabilités mentales.
Et si le cerveau humain ne se laissait pas aussi facilement compartimenter que ne le supposent les manuels psychiatriques ? Dans les hôpitaux comme dans les centres de recherche, chaque trouble mental (schizophrénie, trouble anxieux, bipolarité) possède sa case, son code diagnostic, son protocole. Pourtant, derrière ces étiquettes cliniques, une même architecture biologique pourrait se dessiner, rassemblant des pathologies que l’on croyait distinctes. C’est le constat d’une étude titanesque qui pourrait bien changer la manière dont on pense, classe et soigne les maladies mentales.
Quand la biologie contredit les étiquettes cliniques
Pendant des décennies, la psychiatrie s’est appuyée sur les symptômes pour définir ses catégories. Une personne anxieuse, une autre dépressive, une troisième paranoïaque. Mais dans la réalité, les frontières sont floues. Deux tiers des patients diagnostiqués pour un trouble mental en reçoivent au moins un autre dans leur vie. Et cette accumulation a longtemps été perçue comme une succession de problèmes indépendants.
Or, une analyse génétique portant sur plus d’un million de cas vient bouleverser cette vision. Publiée dans Nature en 2025, elle montre que 14 troubles psychiatriques largement étudiés (dont la schizophrénie, le TDAH, la dépression, les troubles de l’alimentation ou encore les addictions) ne sont pas isolés les uns des autres. Ils s’organisent plutôt en cinq grands groupes génétiquement cohérents.
Ce modèle à cinq facteurs, révélé par des méthodes statistiques avancées, ne découpe pas arbitrairement les diagnostics. Il reflète des profils biologiques communs, issus d’une même trame génétique. Ainsi, la schizophrénie et le trouble bipolaire forment un bloc homogène. Même chose pour la dépression, l’anxiété et le stress post-traumatique. Ces associations ne reposent pas sur une simple cooccurrence des symptômes, mais sur des variants génétiques partagés, identifiés de manière précise.
Ce que révèle la génétique des troubles mentaux sur les classifications actuelles
La plupart des variants étudiés influencent en réalité plusieurs pathologies à la fois. Peu d’entre eux sont exclusifs à une maladie unique. Et surtout, certains types de cellules du cerveau semblent jouer un rôle crucial selon le groupe de troubles impliqué. Par exemple, les troubles liés à la schizophrénie et à la bipolarité présentent des anomalies génétiques concentrées dans les neurones excitateurs, essentiels à la transmission des signaux nerveux. À l’inverse, les troubles dépressifs et anxieux sont plutôt associés aux cellules gliales, notamment les oligodendrocytes qui assurent l’isolation des fibres nerveuses.
Ce découpage cellulaire s’ajoute au découpage génétique. On ne parle plus ici d’un simple recouvrement statistique, mais d’une organisation biologique profonde. Selon les chercheurs du Psychiatric Genomics Consortium, relayés par NewScientist, ces résultats pourraient nourrir une nouvelle manière de penser la psychiatrie, plus fidèle à la biologie que l’actuelle nomenclature des symptômes.
Un autre point fort de l’étude réside dans la détection de régions génétiques chaudes, comme celle du chromosome 11, où se concentrent des signaux partagés entre huit troubles différents. Cette zone contient notamment le gène DRD2, déjà connu pour son rôle dans plusieurs addictions et dans la régulation de la dopamine.
Enfin, la composante dite « transdiagnostique » (c’est-à-dire les facteurs de risque génétiques communs à tous les troubles) montre une forte association avec des traits comme la sensibilité au stress, la tendance à la rumination, ou encore le sentiment de solitude. Ces corrélations renforcent l’idée qu’un terrain génétique commun prédispose à plusieurs formes de souffrance psychique.
Si la génétique révèle une logique partagée entre plusieurs troubles, pourquoi continuer à leur apposer des étiquettes distinctes ? C’est l’une des questions soulevées par cette étude. Elle rejoint les critiques de longue date adressées aux classifications DSM ou CIM, accusées d’être rigides et peu adaptées à la réalité clinique. Dans ce contexte, un patient souffrant à la fois de troubles obsessionnels, d’anxiété et d’un trouble de l’humeur pourrait n’avoir qu’un seul profil biologique sous-jacent, et non une somme de pathologies indépendantes.
Mais cette vision ne fait pas l’unanimité. Certains praticiens rappellent que les traitements efficaces ne sont pas nécessairement les mêmes, même si les causes génétiques se recoupent. Autrement dit, un profil biologique commun ne garantit pas une réponse thérapeutique identique.
Il n’empêche, cette cartographie moléculaire offre de nouvelles pistes pour le développement de traitements ciblés, capables d’agir sur plusieurs troubles en même temps. Elle pourrait aussi aider à prédire le risque de comorbidité, voire à intervenir plus tôt, en identifiant les personnes génétiquement vulnérables.
Le chemin reste long avant une refonte des pratiques médicales. D’autant que les données actuelles restent centrées sur des populations d’ascendance européenne, ce qui limite leur applicabilité globale. Mais une chose est sûre, la génétique vient de jeter un pavé dans la mare des diagnostics psychiatriques. Ce qu’elle dévoile ne correspond plus tout à fait aux frontières établies, et appelle à repenser en profondeur les fondements de la santé mentale. »
Les études complètes
Grotzinger, A.D., Werme, J., Peyrot, W.J. et al. Mapping the genetic landscape across 14 psychiatric disorders. Nature 649, 406–415 (2026).
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Ike, K.G.O., Lamers, S.J.C., Kaim, S. et al. The human neuropsychiatric risk gene Drd2 is necessary for social functioning across evolutionary distant species. Mol Psychiatry 29, 518–528 (2024).
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